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Extra
Du maniement des concepts

Une sourde colère fait bouillonner mon sang dans mes veines alors qu'il me lance son maudit regard froid, comme si ma rage était injustifiée, et celui-ci ne fait que l'attiser.

— Tu te fous vraiment de moi !

Je lui envoie un coussin au visage qui le manque de peu, et Dieu sait si le voir se le prendre m'aurait fait du bien.

— Il faut vraiment que t'en rajoutes… grogne Vincent en jetant sa veste sur le porte-manteau.

— J'en rajoute ? Non mais tu plaisantes, là ! Tu sais très bien que c'était important pour moi !

— Tout est toujours important pour toi, soupire-t-il en me dépassant nonchalamment.

Je l'agrippe par le bras, peut-être un peu trop fort, et récolte un regard noir ; au moins, j'ai son attention cette fois-ci.

— Ça t'arrive de penser à autre chose qu'à toi ? grondé-je en lui rendant son regard.

— Arrête avec ça ! Qu'est-ce que tu veux à la fin ?

— Tiens, parce que ce que ça t'intéresse, maintenant ?

— C'est bon, si c'est pour faire ta stupide petite crise, je n'ai pas besoin de rester à t'écouter.

Il pousse ses chaussures du pied et s'arrache de ma poigne pour se diriger vers la cuisine. Ravalant un cri de rage, je pars à sa suite et tape de toutes mes forces du plat de la main sur le bar, mais il m'ignore pour se préparer un café.

— T'es gonflé de dire que je fais ma crise, alors que c'est toi qui te fous de ma gueule…

— Tu te fais des films encore, lâche-t-il sur un ton blasé.

— Tu vas peut-être me dire que t'avais oublié ?

— Non, j'en avais plutôt rien à foutre.

— Tu… QUOI ?!

Mon cri le fait enfin se retourner et ses yeux noirs se sont changés en brasiers ; peu importe ce qu'il fasse, jamais sa colère n'atteindra le niveau de la mienne à cet instant.

— Fuck you, ok ? crache-t-il en tapant sur le bar à son tour. Tu préfères que je te mente, peut-être ? Tu me fais chier avec tes trucs, à toujours changer d'avis, à toujours avoir quelque chose d'important… j'ai autre chose à foutre de temps en temps, ça ne te viendrait jamais à l'esprit ça ?

— T'as autre chose à foutre ? Et moi alors, tu ne crois pas que j'ai autre chose à foutre que de te supporter ? Tout t'emmerde, t'es jamais là ou alors tu fais la gueule !

— Bah c'est pas avec ce genre d'accueil que ça va changer.

Ça va trop loin cette fois-ci. Il va regretter d'avoir dit ça.

— T'en fais pas pour l'accueil, ça ne risque pas de se reproduire. Je me casse, j'en ai marre de tes conneries moi aussi.

Je retourne dans l'entrée pour enfiler une paire de chaussures et ma veste, les mains tremblantes.

— Ça ne va pas te faire de mal de prendre un peu l'air, lâche Vincent de la même voix amère. Mais ne t'attends pas à un câlin quand tu rentreras.

— Mais je ne m'attends à rien du tout, rétorqué-je en faisant quelques pas dans sa direction. Je me casse, t'as pas compris ? Toi et ta vie pitoyable, ton boulot de merde et tes putains de considérations à la con, vous allez pouvoir vous amusez sans moi. J'en ai marre que tu crois que tout t'est dû et que je devrais revenir à chaque fois que tu m'envoies chier parce que monsieur a « mieux à foutre ».

— Tu veux me faire croire que tu vas pouvoir te démerder seul ? lance-t-il en avançant à ma hauteur.

— C'est bien à toi de dire ça, alors que je fais tout ici. Tu vas faire comment pour survivre sans ton larbin ?

— Tu parles, j'ai qu'à claquer des doigts pour en trouver un autre…

Avant que je ne puisse me retenir, mes doigts s'impriment sur son visage tandis que je le gifle assez fort pour le faire reculer. Je n'arrive pas à croire qu'il ait dit ça, que je ne suis qu'un pion interchangeable de sa vie.

— Je ne veux plus te voir, soufflé-je en reculant. Jamais.

Et ses yeux ne font qu'écho à mes paroles. Je me retourne, ouvre la porte et la claque derrière moi avant de me mettre à courir, ignorant le vent glacé qui tente de ralentir ma fuite. La rage qui me consume suffit à me faire oublier les températures négatives. Je n'arrive plus à réfléchir, mon cerveau ne peut que repasser en boucle notre prise de tête, repasser les images de nos disputes, de ses coups foireux, de toutes ces fois où il m'a pris pour un con et toutes celles où je n'étais qu'un jouet entre ses mains.

J'en ai marre de tout ça, marre de lui, marre de ce qu'on se fait subir. Je suis fatigué.

Lorsque la nuit se fait trop noire et le vent trop fort, je finis par me résigner à trouver refuge quelque part, et le seul chemin que je connaisse s'impose à moi. Je cogne doucement à la porte et écoute les sons qui résonnent de l'autre côté, bruits de pas et cris d'enfants, jusqu'à ce qu'elle s'ouvre et qu'une vague de chaleur m'entoure.

— Zach ! crient les jumelles en cœur en bondissant de derrière leur point d'observation.

Je m'accroupis pour les serrer contre moi, absorbant leur gloussement amusé comme un remède pour apaiser mon tourment. Elles se libèrent rapidement pour repartir en courant dans la maison et je me relève, face à une Violaine étonnée qui tient Nell dans ses bras.

— Je peux entrer ? demandé-je doucement.

Elle fronce les sourcils alors que je me penche pour l'embrasser sur la joue, écartant ses longs cheveux défaits de mes doigts tremblants, et elle sent enfin que quelque chose ne va pas.

— Viens, dit-elle en me passant son bébé.

Je serre délicatement contre moi le corps chaud de la petite poupée, inspirant longuement son odeur rassurante en espérant que ça suffira à me calmer. Sans la lâcher, je me débarrasse de mon manteau froid et suis mon hôte dans le salon, où les filles sont étalées devant la télévision.

— Tu veux boire quelque chose ? lance Violaine en me faisant signe de m'asseoir.

— Un truc chaud, s'il te plaît.

Ma voix n'est pas encore très assurée mais elle ne fait pas de remarque et part remplir la bouilloire. Je m'installe en tailleur sur le fauteuil et cale Nell contre mon épaule, content de l'entendre babiller dans mes bras en serrant mon pull de ses petites mains.

— Tu viens jouer avec nous ? demande Erin en trottinant jusqu'à moi pour s'accouder sur mes mollets croisés.

— Vous ne devriez pas être couchées ? fais-je remarquer en notant qu'elles sont en pyjama.

— Non, pas déjà ! rétorque la blondinette en désignant l'horloge. On peut rester un petit peu…

— Alors, on peut jouer un petit peu.

Alicia se joint à elle pour m'entraîner sur le tapis, me laissant tout juste le temps de déposer Nell dans son parc avant de m'asseoir à leurs côtés. Vio revient peu après, déposant deux tasses fumantes sur la table basse, et nous regarde sans rien dire coloniser un champ en carton avec nos volatiles extraterrestres.

J'ai l'impression que mon esprit s'est déconnecté, que leur simple présence suffit à me faire oublier ce qui va et ce qui ne va pas, à me faire redevenir un gamin insouciant entraîné par leur innocence. Elles ont cette étrange faculté d'effacer mes soucis pour les remplacer par une joie futile, celle qui me permet de tenir dans des moments pareils, celle qui m'empêche de regretter d'être en vie parfois.

— C'est l'heure, les filles, lâche finalement Violaine en se levant.

La déception les fait bouder un moment mais l'exceptionnel sursis dont elles ont disposé grâce à ma présence les retient de trop protester. Leur mère les escorte jusqu'à leur chambre avant d'appeler Simon, occupé au sous-sol à son entraînement quotidien. Ce dernier prend le relais pour l'histoire habituelle et Violaine revient me tenir compagnie au salon.

— Est-ce que tu veux que je la couche ? dis-je en désignant Nell qui s'attelle à secouer les barreaux de son parc.

— Non, laisse-la s'exciter un peu sinon elle ne va pas dormir.

Je hoche la tête, doucement, et saisit ma tasse pour siroter la tisane que ma bienfaitrice a préparée. Je n'ai pas envie de repenser au pourquoi de ma présence, encore moins d'en parler, bien que son regard pesant en dise long sur ses attentes. Je garde tout de même le silence, jusqu'à ce qu'elle soupire en reposant sa propre tasse.

— Tu m'expliques ? demande-t-elle en se tournant vers moi.

— J'avais envie de vous voir.

— Juste ça ?

Je la regarde en souriant et je la trouve belle, dans son cache-cœur gris et son jean délavé. Sa peau est légèrement bronzée, juste assez pour faire ressortir le carmin de ses lèvres et faire briller ses yeux bruns aux reflets verts. Alors que j'écarte machinalement une mèche de son visage pour la coincer derrière son oreille, elle prend ma main dans la sienne et entrecroise nos doigts afin de me tirer doucement vers elle, faisant entrer nos épaules en contact.

— Qu'est-ce qui s'est passé ? insiste-t-elle d'une voix douce.

— On s'est disputé.

J'essaye de ne pas laisser transparaître mes émotions mais la caresse de son pouce sur le mien me fait un drôle d'effet, et je sens le nœud de ma gorge se serrer.

— Je lui ai dit que j'en avais marre qu'il ne pense qu'à lui.

Son autre main vient recouvrir la mienne, à présent emprisonnée entre ses paumes, pour me pousser à poursuivre.

— Je lui ai dit que je ne voulais plus le voir.

Elle semble un peu surprise et pourtant, c'est loin d'être le pire. Je ne sais pas si j'ai vraiment envie de revivre ça mais maintenant c'est trop tard pour m'arrêter, il faut que je laisse les mots sortir parce que j'ai le sentiment que je vais exploser si je ne le fais pas.

— Je l'ai giflé.

Elle retient soudain son souffle et écarquille les yeux.

Oh mon dieu, je l'ai frappé.

Cette brusque révélation me secoue brutalement, serrant mes tripes à faire mal et compressant mes poumons jusqu'à ce que l'air me manque. Je me remets à trembler et Violaine lâche ma main de surprise.

Qu'est-ce que j'ai fait.

— Ça va aller, dit-elle tout à coup en passant ses bras autour de moi.

Il me faut un moment avant de me rendre compte que je suis en train de pleurer, mais lorsque c'est enfin le cas mon corps se relâche par la même occasion et je me laisse sombrer entre les bras de Violaine, le visage blotti dans son cou. Elle resserre un peu son étreinte et je laisse mes larmes couler en de bruyants sanglots, incapable de m'arrêter.

En fait, je n'avais peut-être pas besoin d'en parler ; pleurer aurait suffi, juste ça, cet acte instinctif de libération. Je ne me souviens plus de la dernière fois où j'ai autant pleuré, mais ça n'a jamais été aussi agréable que dans les bras de ma meilleure amie.

Au bout d'un moment, il me semble entendre des pas résonner, suivi par une voix familière.

— Je ne savais pas qu'on avait un invité…

Il s'interrompt en approchant et bien que j'aurais aimé le saluer proprement, je n'ai pas encore la force de me calmer et reste contre Violaine à sangloter. Simon nous rejoint et je le sens s'appuyer au canapé avant de poser une main sur mon dos.

— Bah, qu'est-ce que… ?

Je sens ma protectrice secouer la tête, puis sa main remonter pour me caresser les cheveux avant d'y déposer un baiser.

— Ça va aller, chuchote Simon sur ce ton réconfortant que je connais par cœur.

L'entendre fait presque redoubler mes pleurs, comme s'il venait d'ouvrir une nouvelle vanne en moi, et Vio me sert encore un peu plus fort pour ne pas que je m'écroule.

— Tu pues, fait-elle remarquer à Simon qui s'est écarté.

— Moi aussi, je t'aime, l'entends-je soupirer.

— Couche ta fille et va prendre une douche, tu veux bien ?

Je sens sa main effleurer une dernière fois mon dos, puis le silence revient autour de nous et je m'inquiète un peu de réveiller les filles avec le vacarme que je fais. Rien de tel qu'un peu de considération pour autrui pour se calmer et mes larmes se tarissent petit à petit, faisant place à d'incontrôlables hoquets. Elle attend encore quelques minutes avant de s'écarter, et sans totalement me lâcher attrape un paquet de mouchoirs sous la table pour que j'éponge mes sanglots.

J'arrive à articuler un « merci » après l'usage du second et tandis qu'elle recule pour me regarder, j'enfouis mon visage entre mes mains pour masquer ma honte.

— Je suis désolé, bredouillé-je entre deux reniflements.

— Y a pas de raison, réplique-t-elle en écartant précautionneusement mes doigts de devant mes yeux. Je suis là pour ça aussi, tu le sais bien…

Je n'arrive pas à chasser mon air misérable pour autant ; encore heureux que mes cheveux viennent sauver les apparences en masquant un peu mon expression défaite.

— Ça arrive les disputes, ce ne sera pas la dernière tu sais… il ne faut pas t'en faire autant pour ça.

— Mais je lui ai dit…

— On s'en fout de ce que tu lui as dit, tu étais en colère et lui aussi, on dit n'importe quoi dans ces cas là. Avec un peu de recul, ça va vous sembler ridicule et ça sera fini.

— Je ne sais pas…

— Si je te le dis ! Avec le nombre de fois où j'ai failli faire ma valise parce que Simon m'avait gonflée…

Simon, désagréable ? J'ai du mal à imaginer…

— Tu vas prendre une douche et dormir un peu, tu seras comme neuf après ça.

Je n'ai vraiment pas la force de contester quoi que ce soit maintenant et hoche la tête comme un enfant avant de partir en direction de la salle de bain du rez-de-chaussée. Une serviette bleue est pliée non loin de la douche et un faible sourire s'esquisse sur mon visage à la pensée que tout est toujours prêt pour un visiteur imprévu. Souvent moi, ce visiteur imprévu, d'ailleurs…

Violaine a eu tort, prendre une douche ne m'a pas apporté le moindre réconfort et je ne peux décemment pas fermer l'œil, bien trop angoissé pour laisser mon cerveau se mettre en pause. Est-ce que c'est vraiment fini, cette fois-ci ? C'est moi qui ai annoncé la couleur en même temps, et bien qu'une partie de moi semble vouloir mettre fin aux conflits une autre est complètement tétanisée à l'idée de perdre la personne que j'aime.

Parce que quelle que soit la force avec laquelle je peux le détester parfois, je l'aime au moins cent fois plus.

— Tu veux faire un scrabble ? demande Vio en me trouvant assis dans la cuisine, toutes lumières éteintes.

— En sept lettres, j'ai « navrant », soupiré-je en posant mon front contre la table.

— Moi j'ai « exagéré », répond-elle en tirant une chaise à côté de moi. Tu veux l'appeler ?

— Non.

— Tu veux que je l'appelle ?

— Encore moins… je ne vois pas l'intérêt de le forcer à revenir. Il a été plutôt clair concernant la non-nécessité de mon retour.

— Je croyais que c'est toi qui l'avais envoyé chier…

Je lève les yeux vers elle, à la fois dépité et poussé par un faible reste de colère.

— Je l'ai envoyé chier parce qu'il a dit qu'il n'avait pas besoin de moi. Alors quoi, je n'allais quand même pas rester meubler la pièce…

J'attends sa réponse mais elle ne vient pas, tout ce que je gagne étant le poids de sa tête qui vient se poser sur mon épaule.

— Tu sais, lâche-t-elle au bout d'un moment, je t'admire de ne pas l'avoir encore tué en lui transperçant le crâne à coup de pic à brochettes. Qu'est-ce qu'il peut être con, quand il veut…

Je me garde bien de lui faire savoir que ça m'a déjà souvent traversé l'esprit.

--

— Vincent –

Toute cette rage qu'il arrive à déclencher chez moi me surprend toujours autant. Ses foutues colères injustifiées, ses reproches, tout ce qui ne va jamais et qui commence à me rendre dingue, parce que je me souviens trop bien de ce que c'est de vivre seul et que parfois, il arrive à me faire regretter ma solitude.

Mais maintenant que la colère est retombée, comme une tornade fulgurante qui ne laisse que des débris après son passage, je me suis échoué dans le salon avec un verre de bourbon qui n'arrive pas à endormir mes nerfs. J'ai envie de casser quelque chose, moi, le reste du monde, le souvenir de ses mots dans mon crâne.

Il n'a pas le droit de me dire qu'il ne veut plus me voir. C'est ma ligne, ça.

— For fuck's sake !

Je me lève une énième fois, jure une énième fois, cherche en vain ce paquet de cigarettes qu'il a jeté il y a des mois déjà. Je suis presque tenté d'aller jusqu'au bar pour en trouver un autre.

Si seulement ça ne me touchait pas autant, aussi. Je prends tout trop à cœur, tout trop au sérieux. À me prendre la tête pour un gamin, pathétique. À m'inventer des excuses pour dire non, pour une minute de silence, sans lui. Juste une minute de calme dans ma vie, parce que la simple vue de son visage suffit à me bouleverser et que ça en devient parfois insupportable.

J'ai envie de lui faire mal pour qu'il comprenne ce que ça fait de l'aimer.

Se demander ce qu'il fait, où il est, qui il voit, se ronger les sangs pour un retard et avoir des envies de meurtre pour un sourire à un étranger ; une envie de le mettre sous verre pour pouvoir souffler deux minutes et avoir l'esprit tranquille.

Tout ça, ça m'épuise.

Peut-être qu'on se voit trop, peut-être qu'il a raison, peut-être que je ne pense qu'à moi. C'est sûrement la meilleure chose que je sais faire. Peut-être que j'ai besoin de me laisser mourir un peu ailleurs, juste assez pour que ma conscience se remette en marche et qu'elle me dicte les bonnes excuses. Parce que pour l'instant, tout ce que je pourrais lui dire, ce sont les mauvaises choses.

Il ne neige pas mais dehors, le vent est si froid que c'est tout comme. J'aurais mieux fait de rester chez moi à ruminer mais mes pieds se sont mis en marche tous seuls, leur mécanique bien huilée programmée pour obéir à mes pensées réflexes.

Il faut que je lui dise qu'il a raison et que je ne suis pas quelqu'un à fréquenter. Il faut que je me dépêche, avant qu'il ne change d'avis. Je sais où il est, inconsciemment, et bien que tout soit noir, bien que tout soit silencieux et que j'effleure à peine le bois pour ne pas les réveiller les enfants, je sais qu'il viendra ouvrir.

C'est Violaine qui me fait face. Ma jumelle antagoniste, la partie blanche de ma conscience. Celle qui me fait toujours payer mes actes.

— Tu en as mis d'un temps, soupire-t-elle en me laissant entrer.

Elle disparaît dans un couloir et j'avance doucement jusqu'à la cuisine où il attend, debout, les bras croisés, se donnant un air indestructible alors qu'il n'arrive pas à masquer ses yeux rougis par les larmes.

Il est encore un peu jeune pour m'avoir aussi facilement.

— Tu as raison, moi aussi j'en ai marre de mes conneries.

Il écarquille les yeux et je baisse la voix, assez pour qu'il m'entende sans risquer qu'elle ne se casse.

— Si tu savais comme je me fatigue moi aussi, avec mes considérations à la con comme tu le dis si bien. J'ai juste envie de m'éclater la tête contre un mur parfois, envie de disparaître et que ça s'arrête enfin.

Ses doigts se crispent sur ses bras un peu trop minces et je devine déjà les traces rouges qu'ils y impriment, les ressentant jusque dans ma chair.

— Je n'aurais pas dû te frapper, dit-il à mi-voix.

— Tu n'aurais pas dû attendre aussi longtemps pour le faire.

Je dois me retenir de dénouer ses doigts qui resserrent leur étreinte, je dois me mordre la langue pour m'empêcher de le prendre dans mes bras parce que ça devient trop difficile. Je ne suis pas capable de gérer ça, tout ce qu'il me fait, tout ce que je lui dois, alors que j'ai juste l'impression de le consumer à petit feu.

Et en le faisant mourir, c'est moi que je suis en train de tuer.

— C'est moi qui vais partir. Je te laisse la maison, avec tout ce qu'il y a dedans, Okami aussi. Ça ne fait que quelques heures et notre chien me déteste déjà.

C'est fou comme il faut un temps impressionnant pour m'aimer, et seulement un instant pour me haïr. C'est sûrement pour ça que je me déteste autant.

— Qu'est-ce que tu racontes ? souffle-t-il en fronçant les sourcils. Où est-ce que tu vas ?

— Ce n'est pas vraiment important, ça. Tu ne veux plus me voir et je n'ai pas très envie de me voir non plus, à vrai dire. Alors je t'écoute, je te prends en considération. Je te fais de l'air.

Il me regarde comme si j'étais fou, puis comme si c'était lui qui n'allait pas bien.

— C'est ça ta réponse ? lâche-t-il sur un ton de tristesse marquée d'amertume. C'est comme ça que tu gères les disputes, en fuyant ? C'est tout ce que tu sais faire ?

— Je crois bien que oui.

— C'est tout ce que je vaux ?

Il ne pourra pas se retenir de pleurer longtemps et je ne pourrais sûrement pas supporter de voir ça, alors je détourne les yeux pour ne pas le regarder reculer, pour ne pas le regarder me dire au revoir.

— Alors, c'est fini…

Il s'accroche pour croire à ces mots surréels, même pour moi, et je l'admire d'avoir pu les prononcer. Je m'admire d'être encore debout après ça. Ses pas s'éloignent, accompagnés du crissement de la petite porte qui mène au jardin, et je ne peux détacher mes yeux d'un stupide cadre rempli de coquillages. Erin et sa passion des coquillages. Il me donne envie d'aller rejoindre le fond de l'océan, pour quelques centaines d'années au moins, le temps d'avoir les idées claires.

— Je me suis toujours demandé s'il y avait quelque chose dans ta tête, ou si c'était juste de l'air…

Je sais qu'elle a tout écouté mais l'entendre me parler à présent me procure un désagréable frisson. Ses pieds nus font un bruit sourd sur le parquet et je la laisse me contourner, se mettre face à moi et m'obliger à la regarder, m'obliger à me voir dans ses yeux et à me dégoûter.

— C'est pas possible d'être aussi con, si ?

Je confirme que si.

— C'est marrant parce que j'ai toujours l'impression que tu ne pourras pas faire pire, mais chaque fois tu te surpasses. C'est vraiment illimité cette capacité, ma parole.

Elle époussette le col de ma chemise avant de l'empoigner pour me tirer à sa hauteur, son mouvement préféré. J'ai presque envie de rire tellement elle est prévisible, et tellement je l'adore pour ça.

— Il est où le putain de manuel qui vient avec toi, Valentine ? Parce que là je suis un peu perdue, ça ne me semblait pas possible d'avoir une réaction aussi merdique que celle-ci. T'es humain ou quoi, bordel !?

— Je l'ai perdu.

— Sans doute en même temps que ta dignité et ta foutue cervelle, répond-elle sans esquisser le moindre sourire. Tu vas arrêter vite fait avec tes conneries parce que je te jure, ça ne va mal finir, et je n'ai pas l'intention que mes filles aient un meurtrier parmi leurs parents.

— Je peux le faire si tu veux, ça ira plus vite.

C'est vrai que sans trop y réfléchir, sans trop faire de cas de conscience, je pourrais sûrement en finir rapidement avec moi-même. Dommage pour mon rêve de mort glorieuse.

— Tu déconnes, là. Déjà que je ne compte pas te laisser partir, tu ne crois pas que je vais te laisser crever. Regarde-moi, c'est quoi ce délire ? D'un coup, tu ne l'aimes plus ?

— Si, c'est pour ça que je le fais.

— Non, c'est pour toi que tu le fais, pauvre con. Parce que l'amour c'est pas facile, c'est fatiguant, ça demande de faire des efforts et que t'as un peu de mal avec le concept.

J'ai toujours eu du mal avec beaucoup de concepts. L'amour, le deuil, l'honnêteté, la confiance… je me sens comme un daltonien au milieu d'un champ de tulipes. Et tout ce que je sais, c'est que tout ça fait terriblement mal.

— Tu rêves si tu crois que c'est encore moi qui vais te trouver tes solutions. Cette fois-ci tu te démerdes, je te mets juste sur la voie.

Elle me traîne à travers la pièce, jusqu'à cette même porte, devant ce même jardin, où il est sûrement en train de pleurer mon insensibilité.

— C'est à droite juste en sortant, susurre Violaine au creux de mon oreille. Tu te mets devant lui et tu fous en l'air tes raisonnements pourris pour se mettre à sa place, une seconde. Arrête de te croire unique au monde, de croire que ça n'arrive qu'à toi, que la fuite est la solution à tout.

Elle me lâche un peu brusquement et avant de me pousser dehors, me flanque un coup de pied derrière le genou qui manque de me faire trébucher.

— Et arrête de me faire chier, putain.

J'adore cette fille. La blancheur de ma conscience, version vulgaire.

Il fait aussi froid que lorsque je suis arrivé, peut-être un peu moins maintenant que je suis glacé à l'intérieur et que le vent ne parvient pas encore à rivaliser avec ça. Le mode automatique se met en marche à nouveau et j'avance en silence vers lui, assis dans la balancelle de bois sous le porche. Ses sanglots font de petits bruits, comme ceux d'un chat qui a le hoquet, et je me demande bêtement si j'aurais dû apporter des mouchoirs avec moi.

Une fois face à lui, je m'agenouille sur le bois sombre du porche pour être à sa hauteur. Le pilote automatique s'éteint. Qu'est-ce que je fais, maintenant ?

— J'ai perdu le mode d'emploi.

Son visage est masqué entre ses mains et je ne sais pas s'il m'a entendu, je ne peux qu'assumer. Sans mes raisonnements pourris, il ne me reste plus qu'à sortir simplement ce que j'ai dans la tête, et je ne suis vraiment pas sûr que ça fasse l'affaire.

— Je ne sais plus comment on fait, comment il faut réagir. Je ne sais plus comment je dois me comporter pour être assez bien pour toi.

J'ai l'impression qu'il pleure un peu plus fort. Ça ne doit pas être les bons mots.

— C'est juste que ça me fait mal de te faire crier mais que je ne peux pas m'en empêcher. Plus ça va et plus ça fait mal, tout le temps.

Ça commence à sortir de moi comme des bulles, ces mots étranges, attendant depuis toujours que je les forme pour pouvoir m'en débarrasser. Et maintenant que j'ai commencé, je ne peux plus m'arrêter. Je crois que je commence à comprendre un premier concept : la spontanéité.

— Je voudrais te faire plaisir, je voudrais être parfait et t'apporter des fleurs chaque soir, te préparer ton café chaque matin, mais je n'arrive pas à faire ça bien et j'ai peur que tu t'ennuies de me voir hésiter, que ma maladresse te fasse aller voir ailleurs.

J'ai l'impression d'avoir entendu « imbécile » entre deux hoquets mais je n'en suis pas vraiment sûr, surtout qu'il n'a pas bougé d'un pouce et que je me demande si à force de pleurer, il va s'assécher et se flétrir comme une fleur fanée.

— Je crois que tu m'aimes comme ça, un peu odieux, un peu désagréable, et j'ai peur que si je change tu vas me laisser.

Oui, c'est sûrement ça qui me fait le plus peur, sûrement ça qui fait que je préfère partir plutôt que de le voir m'abandonner. J'ai beaucoup trop peur qu'il me laisse tomber.

— Je ferais sûrement n'importe quoi pour me racheter à tes yeux… tu as dit que tu ne voulais plus me voir alors si je pars, tu seras heureux, non ?

— Non ! crie en me poussant brusquement.

Je tombe sur les fesses et lui se lève d'un bond pour me dépasser, faisant quelques pas vers le milieu du jardin. Juste une seconde j'ai eu le temps de voir son visage baigné de larmes, le temps de regretter mes mots, le temps de m'en vouloir un peu plus encore. Juste une seconde.

— Tu… ne comp-comprends… rien… hoquette-t-il.

Non, je ne comprends plus grand-chose, ni à moi, ni à lui, ni à tout ce à quoi je me raccroche depuis toujours. Peut-être que j'ai faux sur toute la ligne, depuis le début.

— Explique-moi alors.

Je me redresse et le rejoins, le contourne tandis qu'il cherche à m'éviter, bien décidé à lui faire face.

— Explique-moi ce que je dois être pour que tu m'aimes.

Il lâche ses bras et attrape les miens, tirant sur le tissu de ma veste pour me rapprocher de lui. Ses yeux restent baissés, son visage masqué par les mèches noires qui le recouvrent, et je devine que je dois respecter son droit de me cacher sa tristesse.

— … t'aime, souffle-t-il alors que les sanglots se tarissent.

— Moi aussi.

— P-pourquoi…

Il renifle, me lâche et se retourne, sortant un mouchoir de sa poche pour mettre définitivement fin aux larmes. Il a été plus prévoyant que moi. Comme toujours.

— Juste une dispute… tu prends tout… trop…

— Je prends tout trop au sérieux ?

Je le vois hocher la tête, doucement.

— Mais c'est toi qui as dit que je ne te prends pas au sérieux, que je ne pense qu'à moi.

Pas que ce soit faux, d'ailleurs. C'est juste un point de plus sur la longue liste de mes défauts.

— … excuse-toi alors, dit-il d'une voix presque assurée.

Je le contourne une fois de plus et passe un bras autour de lui, sans serrer. Il sait que ça veut dire que je l'inclue, que je suis avec lui, que je n'ai pas besoin de lui faire mal pour nous faire exister.

— Excuse-moi. Je n'ai jamais voulu te faire pleurer ou souffrir, j'ai juste dit n'importe quoi sans réfléchir.

Ses bras restent croisés sur son torse, immobile. Il attend la suite, que je me repentisse, proprement, que je lui fasse oublier mes mots blessants par de réels remords. Ils sont réels, mes remords, je ne sais juste pas comment l'en persuader.

Je voudrais bien pleurer mais je ne crois pas que je vais y arriver.

— I am so sorry, my baby. Please, forgive me, please…

Je le supplie encore un peu, tout bas, et petit à petit je découvre que la sensation est plaisante, plus plaisante que les cris, plus plaisante qu'une séparation. Je découvre que m'excuser est une autre alternative à me comporter comme un salaud. Dire que si Vio m'en avait parlé avant, je ne serais pas là à faire pleurer la seule personne que j'aime.

Il se détend doucement, comme un oiseau qui se défroisse, qui déplie lentement ses ailes pour les poser contre moi, qui étend avec délicatesse son cou pour nicher son visage sur mon épaule. Et moi aussi je me détends, je laisse la noirceur s'évaporer et mes mains le ramener plus près, assez près pour me fondre en lui, pour ne respirer que son odeur et n'entendre que son souffle. Ne sentir que son cœur qui bat.

Je commence à comprendre comment ça marche, comment il faut faire, comment c'est de l'aimer sans se faire mal, sans trop y penser, juste en écoutant le bruit de son cœur, en pensant à lui, à rien d'autre que son bonheur. Et finalement, le vivre à travers lui. Je crois que je commence à comprendre un second concept : l'empathie.

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