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Chapitre 25

— Tu fais quoi, ce soir ?

— Pourquoi, tu m'invites à dîner ?

— Bah tiens ! rétorque-t-elle en me donnant un coup de coude.

Je lui tire la langue et attrape une des jumelles, qui tentait de me filer entre les jambes, pour la ramener dans la salle de bain.

— Pourquoi tu me demandes ça ?

Violaine prend sa fille à bout de bras pour lui faire rejoindre sa sœur dans le bain avant de se retourner vers moi.

— Comme ça… je voulais juste que tu viennes avec moi quelque part mais ce n'est pas grave, je trouverai quelqu'un d'autre.

— Allez, dis-moi maintenant ! Il ne fallait pas commencer sinon.

Je passe un bras autour de ses épaules et la ramène contre moi.

— Alors ? chuchoté-je à son oreille pour ne pas que les filles entendent.

— Devine, répond-elle en prenant ma main libre pour la poser sur son ventre.

Je m'écarte en lui faisant les gros yeux et elle me fait un immense sourire.

— Non, c'est vrai ? Tu en es sûre ? m'excité-je soudain.

— Je vais voir ce soir, mais quasiment…

Je lui saute au cou et la serre dans mes bras en riant, ravi comme je n'aurais jamais cru l'être de la nouvelle.

— Simon est au courant ?

— Non, pas encore. Et je te préviens, tu tiens ta langue !

— Jusqu'à quand ?

— Jusqu'à ce que je ne puisse plus le cacher, tiens, répond-elle en me faisant un clin d'œil.

— Ow, pourquoi si longtemps ! geins-je.

— Parce que je ne vais plus pouvoir remuer le petit doigt en paix une fois que Simon sera au courant, et je ne te parle même pas d'aller travailler à la boutique ! Je veux garder encore un peu de liberté…

— Fais attention à toi quand même, hein.

— Tu ne vas pas t'y mettre toi aussi !

Elle me donne un nouveau coup de coude que j'évite et m'appuie contre le bord du meuble, surveillant d'un œil les jumelles qui se battent pour un canard en plastique. Violaine vient alors s'appuyer sur moi, comme si j'étais une chaise longue, mais au lieu de la repousser je passe un bras autour d'elle pour poser encore une fois ma main sur son ventre.

— Alors, encore une petite tête blonde ? chuchoté-je.

— Ils vont croire qu'on les a adoptés si je suis la seule brune de la famille, répond-elle en posant sa main sur la mienne.

— Arrête, elles te ressemblent quand même. Et puis ça va être bien, un nouveau bébé à la maison…

— Toi, tu dis ça parce que ce ne sont pas les tiens ! Je ne te raconte pas la folie de s'occuper de deux petites braillardes en même temps.

— Parce que tu vises encore un duo ? dis-je en rigolant.

— Ne parle pas de malheur… grogne-t-elle en me libérant pour s'agenouiller près des filles.

— Pas un mot à Vincent non plus ?

— Motus et bouche cousue !

 

— Pourquoi tu as la bougeotte comme ça ? grommelle Vincent en boutonnant sa chemise tandis je fais les cent pas dans la chambre.

— Pour rien, mens-je en tentant de calmer mon enthousiasme. On va être en retard si tu continues à lambiner, par contre !

Il gronde et se jette sur moi pour m'encercler de ses bras avant de me pousser sur le lit, bloquant mes mouvements.

— Tu te crois où à me donner des ordres, pile électrique !

Je bombe le torse en lui montrant les dents avec un regard malicieux, m'attirant un plissement d'yeux avant que ses lèvres ne viennent emprisonner les miennes. Le baiser dure jusqu'à ce qu'il n'ait plus besoin de me tenir pour que je reste en place et lorsqu'il s'écarte enfin, mes joues sont rouges et mon souffle court.

— Tu veux vraiment qu'on soit en retard ? menace Vincent à quatre pattes au-dessus de moi.

— Habille-toi, soufflé-je en pensant de toutes mes forces à autre chose pour chasser cette indésirable excitation.

Je le laisse se marrer de sa petite embuscade et pars chercher les clefs de la voiture dans le salon, ainsi que nos manteaux. Ignorant les protestations de Vincent, je le pousse jusqu'au garage et lui tends les clefs, mais celui-ci croise soudain les bras en refusant de les prendre.

— Puisque tu es si pressé, pourquoi tu ne prends pas le volant ? demande-t-il sur un ton moqueur.

— On a déjà eu cette conversation, soupiré-je en lui mettant les clefs devant le nez. Je ne conduis pas.

— Il faudra bien que tu apprennes un jour…

— Pourquoi ? Je n'ai besoin d'aller nulle part et sinon, tu m'emmèneras.

— Et s'il m'arrive quelque chose ? insiste Vincent. Si j'ai un accident et que tu ne peux pas venir me chercher, comment tu feras ?

— Ne dis pas ça…

Je sens une boule me serrer la gorge et les clefs se mettent à trembler entre mes doigts. Vincent me prend alors dans ses bras en soupirant et embrasse le haut de ma tête pour me calmer.

— Excuse-moi, je ne voulais pas dire ça. Mais quand même, tu ne crois pas que ce serait bien d'apprendre à conduire ?

Je garde le silence jusqu'à ce qu'on soit installé dans la voiture et tandis que les pneus crissent sur la neige fraîche, je me décide finalement à répondre.

— J'ai peur de ce qui pourrait arriver, murmuré-je en gardant les yeux rivés sur le paysage. J'ai peur des choix que je pourrais avoir à faire…

La main de Vincent se pose quelques secondes sur ma cuisse, juste le temps d'attirer mon attention pour que je cesse d'éviter son regard.

— Mais pense à tous ceux que cela t'offre, rétorque-t-il gentiment. Est-ce que tu ne préfères pas garder ta liberté plutôt que de dépendre de quelqu'un d'autre ? C'est plutôt isolé ici, ce n'est pas facile de faire quoi que ce soit sans véhicule…

— Mais…

Même si j'aimerais bien, je n'ai pas d'argument contre ça ; mon cerveau sait qu'il a raison, pourtant le reste de mon corps ne se souvient que trop bien de cette nuit d'horreur pour donner raison à ses mots.

— Je n'y arriverai pas.

— Tu es plus fort que tu ne veux bien le croire, me contredit Vincent. Et puis réfléchis, si ç'avait été ton enfant, est-ce que tu n'aurais pas voulu le sauver ? Est-ce que tu n'aurais pas voulu avoir le choix de le garder en vie ?

Je hoche tristement la tête en fermant les yeux. Si ç'avait été mon enfant, ou même les jumelles, qu'aurais-je fait ? Ma vie a bien peu de valeur comparée à celle des gens que j'aime, c'est sûrement ce qui me dérange dans cette décision qu'a prise ma mère. Mais si j'avais été à sa place… je n'aurais pas hésité une seconde.

— Je t'apprendrai et on ira doucement. Tu verras… il y a moyen de rendre ça amusant, plaisante Vincent pour chasser ma morosité.

Bizarrement, je ne doute pas une seconde que ce qu'il appelle « amusant » n'est pas sans rapport avec l'angle de rabattage des sièges avant.

Le temps d'arriver à destination, mes mauvaises pensées sont oubliées et je précède Vincent sur le porche, frappant légèrement à la porte pour signaler notre présence. Une série d'aboiements me répond et lorsqu'elle s'ouvre enfin, un bolide gris se jette sur moi afin de me lécher furieusement le visage.

— Leni ! gronde Michael en attrapant sa chienne par le collier pour ne pas que je finisse étalé dans la neige.

Vincent rit derrière moi et me pousse à l'intérieur, serrant la main de notre hôte au passage.

— Comment ça va ? demande Michael en nous faisant signe de le suivre.

— Ça va bien, et vous ? réponds-je.

— Un peu d'agitation à la maison mais je ne me plains pas.

Frank est occupé à la cuisine et lâche ses ustensiles à notre arrivée, s'essuyant rapidement les mains pour nous saluer proprement. Nous prenons place au salon pour l'apéritif et je remarque que Leni vient s'asseoir fièrement près de Franck, qui lui caresse distraitement la tête tandis qu'elle nous regarde avec une mine satisfaite. Michael croise mon regard et sourit en devinant à quoi je pense.

— Elle ne jure que par lui, me dit-il avec un clin d'œil. Ça a beau être moi qui la nourris et la sors quatre-vingt-dix pour cent du temps, dès que son maître est là je n'existe plus.

Je ne peux retenir un petit rire, songeant un instant que Violaine parlait exactement de la même façon de l'admiration des jumelles pour leur père. Quelque part, je ne doute pas une seconde que si nous étions à leur place, Vincent serait le premier à me voler la vedette…

— Il faut que j'aille surveiller le soufflé, annonce soudain Michael en se levant.

— Soufflé ? demandé-je avec un intérêt mal dissimulé. À quoi ?

— Crème de champignons sauvages et parmesan. Je l'ai fait dans un moule à charlotte, il paraît que c'est encore mieux pour la consistance… viens voir.

Il m'entraîne à la cuisine et je vois du coin de l'œil nos deux hommes se regarder en secouant la tête, le sourire aux lèvres.

— Il a fait genre « j'étais occupé à la cuisine » quand vous êtres arrivés mais tout ce qu'il sait faire, c'est essuyer la vaisselle, dit Michael assez fort pour embarrasser Frank.

— Je connais ça, gloussé-je en jetant un œil au four.

Après une brève discussion sur les arts délicats de la cuisine soufflée, un coup d'œil au salon nous informe que Vincent et Frank sont plongés dans une philosophique discussion sur les répercussions de la diversification économique locale. Michael me tend un manteau avant de sortir sur la terrasse pour fumer.

— Alors vous deux, comment ça se passe ?

— De mieux en mieux, dis-je en enfonçant mes mains dans les poches.

— J'ai cru entendre que les débuts étaient difficiles…

— Oui, on ne peut pas dire que c'était une partie de plaisir, mais ça va mieux maintenant. Depuis qu'il m'a parlé de Sarah j'ai l'impression que ça lui pèse moins, et sa mère l'a finalement convaincu de se lâcher un peu sur les sentiments.

— Ça s'est bien passé avec ses parents ? s'étonne-t-il.

— Bizarrement, oui. Sa mère lui a dit d'être plus honnête avec moi et son père a à peine réagi à la nouvelle.

— C'est bien, ça… Frank m'a parlé de l'incident avec ton père, je suppose que tu devais être inquiet.

— Oui, mais c'est du passé maintenant, soupiré-je. J'ai décidé d'arrêter d'essayer de comprendre les raisons du comportement de mon père et de prendre les choses comme elles viennent.

— Vincent ne te fais pas la vie trop dure, alors ?

— On s'habitue à son sale caractère, réponds-je en riant. Et puis il se lâche de plus en plus… j'ai bon espoir pour la suite.

— J'ai bon espoir aussi, dit-il avec un sourire complice. Et si tu crois que la phase « j'ai tout le temps envie de le faire » va passer, ne rêve pas : ça fait huit ans que j'attends qu'elle passe.

On se met à rire de plus belle et un grattement à la porte nous indique que Leni aimerait bien partager notre folie passagère. Michael la laisse sortir quelques minutes, le temps de finir sa cigarette, puis nous reconduit à l'intérieur pour entamer le dîner.

Malgré le harcèlement de Vincent, je refuse de lui raconter notre conversation, me contentant de lui sourire avec un air moqueur. Il saisit alors ma nuque pour me murmurer de façon terriblement sensuelle au creux de l'oreille « tu vas voir, en rentrant… » et mes joues écarlates provoquent le rire de nos deux hôtes. Pas besoin d'en dire plus pour voir qu'effectivement, Vincent a décidé de se lâcher…

Tandis que nous apportons nos tasses au salon pour y finir la soirée, une série de jappements aigus nous parviennent de la pièce à côté, y attirant Leni plus vite que la lumière.

— Les renforts arrivent, plaisante Frank alors que la chienne pousse du museau un premier chiot gris dans notre direction, suivi par quatre autres à la queue frétillante.

Je dois me retenir de m'extasier devant ces adorables petites créatures venues renifler à tout-va le salon, particulièrement intéressées par nos chaussures et nos mains. Vincent quant à lui reste impassible face à leur venue, ignorant la paire de mâchoires venue se saisir de son bas de pantalon, et c'est Frank qui se décide à attraper l'animal avant qu'il n'emporte un morceau de tissu.

— Voilà, c'est ça tous les jours, soupire ce dernier. Dès qu'ils sont réveillés, ils courent partout, mâchouillent tout ce qui passe à portée et se battent à la première occasion.

— Il est complètement gaga avec eux, ajoute Michael en le poussant gentiment du coude.

— Pas du tout, rétorque Frank en reposant au sol le petit chien dont il grattait le ventre.

Je laisse avec plaisir les petites truffes imprimer leur trace humide sur mes doigts et caresse chacune des têtes grises, amusé de les voir tous les cinq identiques.

— Vous arrivez à les reconnaître ? demandé-je en en soulevant un à ma hauteur.

— Ils sont encore un peu petits mais ça s'améliore, répond Michael.

— Ce sont des mâles ou des femelles ?

— Trois de chaque.

Je lève un sourcil dans sa direction, intrigué par cette réponse alors que je compte indéniablement cinq petites créatures dans nos jambes. Frank dit alors quelque chose à sa chienne et quelques secondes plus tard, celle-ci revient avec une sixième boule de poils dans la gueule, qu'elle dépose aux pieds de son maître.

— Allez, viens ma belle, appelle Michael en s'accroupissant près du canapé.

La petite bête encore endormie sort de sa transe pour s'étirer avant de se mettre sur ses pattes, avançant doucement dans sa direction en remuant la queue comme les autres.

— C'est l'éternelle retardataire, soupire Michael en caressant la tête de la petite chienne qui vient s'asseoir à ses pieds. Elle est née en retard, a ouvert les yeux après tout le monde et là, elle commence tout juste à marcher. Le vétérinaire a dit qu'il n'y avait pas de problèmes moteurs mais j'ai peur que ça ne soit pas facile de lui trouver une famille…

L'intéressée se dirige soudain vers moi, trottinant jusqu'à mes pieds pour m'observer en inclinant la tête de côté, et je sens un petit morceau de mon cœur se mettre à fondre sous l'insistance de ce regard bleu ciel. Elle pose alors ses pattes avant sur mon tibia, se hissant maladroitement debout sans cesser de remuer la queue, et émet un petit jappement.

Malgré moi, je la saisis pour la poser sur mes genoux où elle s'étale comme une carpette, me montrant son ventre avec un petit air qui semble dire : « tu m'aimes, hein ? ».

— Oh oh, fait Frank en se tournant vers Vincent.

— Quoi ? s'enquiert celui-ci, inquiet par son soudain regard désolé.

Il tourne la tête vers moi et je lui fais mon air désespéré, appuyé par l'adorable regard de la petite chienne qui se relève pour lui poser une patte sur la cuisse. Vincent hausse un sourcil à mon attention et je ne peux que plaider :

— Je m'en occuperai bien…

— Quoi ?! s'exclame-t-il. Tu plaisantes, là ?

Il se tourne vers nos amis pour chercher du support et à ma grande surprise, Frank lui pose la main sur l'épaule avec un soupir.

— C'est perdu d'avance, Vi, admet-il avec défaitisme. D'abord, il va vouloir un chien, puis que vous remplissiez un dossier d'adoption, et avant que tu ne t'en rendes compte, tu auras une maison de vacances et tes week-ends programmés pour les cinq années à venir.

— Mais… proteste-t-il.

La boule de poils m'abandonne pour lui grimper sur les genoux, posant ses pattes avant sur son torse, et sort sa petite langue rose pour tenter de lui lécher le visage. Vincent l'attrape par la peau du cou avant que cela n'arrive mais je sens sa résistance faiblir face au regard suppliant de l'animal.

— Un chien ? dit-il d'une voix mi-désespérée mi-réprobatrice.

— La lutte est vaine, lui assure Frank avant d'aller nous resservir en café.

— Ce n'est pas sérieux, ajoute-t-il en la reposant.

— Tu ne sauras même pas qu'elle est là, lui assuré-je alors que la petite chienne se roule en boule sur ses genoux pour dormir.

— J'ai déjà entendu ça, gémit Vincent en se passant une main sur le visage.

Le reste de ses protestations reste sans écho alors que Michael m'informe que cette année est celle des noms en « o » et qu'il va falloir que j'en choisisse un. Lorsque nous partons une demi-heure plus tard, Vincent semble résigné à son sort et me fait sentir sa contrariété en gardant le silence pendant tout le trajet.

Une fois arrivés à la maison, je prends les devants pour lui faire oublier cette atteinte à sa position de mâle alpha qu'il vient de subir et l'entraîne à la salle de bain, où je lui fais un bref striptease avant de me glisser sous le jet fumant de la douche. Il se débarrasse rapidement de ses vêtements et m'y rejoint, faisant couler son corps contre le mien avant de s'emparer de mes lèvres, de mes cuisses et de me soulever dans ses bras.

— Ne crois pas que tu vas gagner aussi facilement à chaque fois, gronde-t-il en mordillant le bord de mon oreille.

— Hmm, soufflé-je dans son cou alors que ses mains s'égarent sur mes fesses.

Il baisse les yeux sur moi pour me faire sentir qu'il ne lâchera pas sa position dominante, me pressant contre le mur afin de me rappeler à quelle place je me trouve. Je joue le jeu sans protester et noue mes chevilles derrière son dos en lui chuchotant sensuellement :

— Take me…

Le cri qui s'en suit lui fait oublier sa contrariété, d'ailleurs il semble tout oublier à part la façon de nous procurer un maximum de plaisir, étouffant mes gémissements de ses longs baisers avides.

— I love you more than anything, susurré-je au moment où il me laisse reprendre mon souffle.

— So do I, my baby…

Et plus que ses caresses, plus que ses coups de reins, ce sont ces simples mots qui me font plonger, faisant de mes cris notre fond sonore tandis que je m'accroche à son cou comme si ma vie en dépend.

— … so do I.

 

Un énième soupir de Simon me rappelle qu'il faut que je me calme et que j'arrête de risquer l'intégrité de la vaisselle en courant dans tous les sens. Après une matinée passée à discuter avec Violaine de son rendez-vous et des arrangements futurs que son état implique, difficile de tenir en place. Autant dire qu'entre ça, l'atmosphère étonnamment bonne à la maison et la perspective d'avoir ma petite famille sous peu, pas besoin d'un café pour avoir l'énergie que l'excitation me procure déjà. Au grand désespoir de Simon d'ailleurs, qui tente vainement de me calmer depuis quelques heures.

— Bon, et si tu t'arrêtais cinq minutes, la pile électrique ? dit-il finalement en m'attrapant par la taille alors que je navigue entre la cuisine et la salle pour la centième fois.

— Désolé, gloussé-je en m'arrêtant effectivement pour souffler un peu.

— Je peux savoir ce qui te met dans un état pareil ?

— Rien… je n'ai pas le droit d'être heureux ?

— Si, bien sûr, mais là tu n'es pas heureux, tu es survolté, réplique Simon en riant.

— Trop de café ? mens-je.

— Ça n'aurait pas plutôt à voir avec le fait que Vio soit enceinte ?

Je le regarde avec de grands yeux écarquillés et la bouche ouverte, sidéré qu'il soit au courant.

— Comment tu le sais ?

— Parce que je suis Super Simon, tiens.

— Elle te l'a dit ! m'exclamé-je. J'hallucine qu'elle me laisse ronger mon frein alors qu'elle te le dit dans mon dos !

— Non, elle n'a rien dit, glousse-t-il en s'accoudant au comptoir.

— Quoi ? Mais alors… ? dis-je en le regardant toujours avec mon air hébété.

— Tu viens juste de me le confirmer, répond-il avec un sourire vicieux.

— Non ! crié-je en réalisant soudain ce qu'il est en train d'impliquer. Je n'ai rien dit, tu m'as piégé !

— Arrête de crier, soupire Simon en me posant une main sur la bouche. J'avais déjà des doutes mais c'était trop facile de te faire cracher le morceau, tu en mourrais d'envie.

— Je t'en prie, ne lui dit pas, plaidé-je en ôtant sa main. Elle va me tuer si elle apprend que je t'ai mis au courant…

— Ne t'inquiète pas, je ne dirai rien. C'est plus amusant comme ça.

— Que… ?

Un client nous interrompt et de fil en aiguille, je perds un bon quart d'heure à faire le tour des tables avant de pouvoir revenir auprès de Simon, occupé à essuyer innocemment la vaisselle.

— Explique-moi cette histoire d'être amusant, grondé-je en jetant mon torchon devant lui.

— Elle veut garder le secret en pensant que je vais être insupportable si je suis au courant, n'est-ce pas ? demande-t-il avec un sourire calculateur.

— C'est faux, peut-être ?

— Eh bien je vais jouer le jeu, continue-t-il en ignorant ma remarque. Je fais semblant de ne rien savoir, comme ça rien ne m'empêche de préparer mon plan d'action sans qu'elle puisse m'accuser d'agir à cause de sa grossesse.

— Ton plan d'action ?

— Je trouverai des prétextes pour qu'elle reste à la maison, ne t'en fais pas pour ça, réplique-t-il en me faisant un clin d'œil. Mais pas un mot, hein ?

Je lui donne un coup de poing dans l'épaule, que je le soupçonne ne pas sentir, avant de croiser les bras en fronçant les sourcils.

— Tu ne vas pas t'y mettre, toi aussi ! dis-je catégoriquement. Je ne vais pas mentir pour vous deux, c'est hors de question !

Simon pose alors sa tasse fraîchement lavée pour me faire face, me bloquant dos au comptoir en posant ses mains de chaque côté de moi.

— C'est marrant, parce que ça ne semblait pas te gêner de mentir au profit de ma femme, alors je ne vois pas pourquoi tu ne mentirais pas pour moi… dit-il sur un ton bas et vaguement dangereux qui me donne des frissons.

— Euh… je n'ai pas vraiment eu le choix, je ne voulais pas…

Il se penche un peu plus et j'avale ma salive bruyamment avant de balbutier :

— C-comme tu veux, je ne dirai rien, promis…

— T'es un ange, répond-il avec un grand sourire, m'ébouriffant gentiment les cheveux.

— Espèce de tyran, grommelé-je en reprenant mon torchon pour l'aider avec la vaisselle.

— De toute façon, ça vaut mieux qu'elle ne soit pas au courant. Il faut que je m'occupe d'organiser le déménagement et ça va la stresser d'y participer, alors autant éviter.

Ses mots m'atteignent de plein fouet et je reste pétrifié quelques secondes, me rendant à peine compte que Simon a rattrapé in extremis la tasse que je viens de lâcher.

— Le quoi… ? murmuré-je alors que mes neurones se remettent à fonctionner.

Je lui saisis soudain la manche et la serre de toutes mes forces en le regardant avec inquiétude.

— Pourquoi ?! Vous ne pouvez pas déménager…

— Il n'y a pas la place pour cinq à la maison, rétorque gentiment Simon.

— Mais non, non ! m'affolé-je soudain. Vous ne pouvez pas déménager ! Et le café ? Et les filles ? Vous ne pouvez pas leur faire ça ! Et comment on va faire après, il va falloir faire un tas de trajets, ça ne va pas être pratique !

— Mais…

— On va s'arranger, l'interromps-je aussitôt. D'ici que le bébé ait besoin d'une chambre, on va faire des travaux ; je suis sûr qu'on peut aménager au moins une nouvelle pièce et bon sang, Vi est architecte ! Il peut bien faire ça !

— …

— Et moi, comment je vais faire ? plaidé-je. Ça commence tout juste à aller bien, tu peux pas me laisser tomber maintenant ! Comment je vais faire si tu n'es plus là, s'il y a un problème et que c'est urgent, enfin on ne sait jamais… tu ne peux pas me faire ça, hein ?

Il me regarde avec son petit sourire et je le secoue un peu pour lui faire comprendre que j'ai fini ma tirade et que j'attends une réponse.

— Ça y est, tu as fini ? Quelle drama queen, je te jure…

— Hey !

— Je n'ai pas dit qu'on partait en Autriche, idiot. J'ai dit qu'on changeait de maison. Ça fait déjà quelque temps que je regarde et parmi ce qui m'intéresse, il y en a une près de la mairie et l'autre à dix minutes de chez vous.

— Ah ?

Je commence à me sentir un peu bête, tout à coup.

— Oui. Ça va, rassuré ?

— Oui, admets-je en baissant la tête comme un gamin remis à sa place.

— Et c'est moi qui m'inquiète pour un rien, après, soupire Simon en se retenant de rire de ma petite crise injustifiée.

— Mais… c'est parce que je tiens à toi que je m'inquiète, protesté-je tout bas.

— Je sais, moi aussi, dit-il en m'embrassant discrètement le côté de la tête. Je ne vais pas te laisser tomber… je suis Super Simon quand même !

Même si c'est juste pour me faire rire, et de toute évidence ça fonctionne, je ne peux que croire qu'il est vraiment un super héros, mon super héros. La dette que j'ai envers lui pour m'avoir sauvé tant de fois vaut sûrement cent fois plus que tout ce que je ne pourrais jamais lui donner.

L'excitation revient après cette nouvelle et je me demande comment je vais bien pouvoir gérer toutes ces choses qui arrivent d'un seul coup. Je n'aurai jamais cru dire un jour que ma vie était remplie au point que je ne sache plus par où commencer. J'en ai presque la tête qui tourne de penser à tout ça...

Je rentre à la maison sur un petit nuage, encore émerveillé par les bonnes nouvelles qui semblent tomber en ce moment comme une pluie de diamants au dessus de ma tête, et c'est à peine si la vue d'une fourgonnette garée devant la porte d'entrée me fait sourciller. En revanche, les deux personnes en bleu de travail qui viennent de la passer, portant le piano à chaque bout, me causent tout de même une certaine inquiétude.

— Vi ? appelé-je en gardant un œil sur les étrangers occupés à charger mon instrument dans leur véhicule.

— Hey, déjà rentré ?

Je le vois sortir du bureau, portant un de ses costumes noirs qui me laisse à penser qu'il est sorti pendant mon absence, et s'avancer vers moi pour m'embrasser. Il n'a visiblement rien à faire des deux personnes debout dans l'encadrement de la porte et passe ses bras autour de moi le temps d'un long baiser, un peu trop long pour simplement dire bonjour mais bien trop court pour que je puisse profiter de lui autant que je le voudrais.

— Qu'est-ce qui se passe ? demandé-je en léchant distraitement de mes lèvres les traces de sa salive.

— J'ai appelé des renforts pour le piano, répond-il avec une expression signifiant qu'il emmènerait bien la suite de ce baiser ailleurs.

— Pourquoi, qu'est-ce qu'il a, le piano ?

— Rien, il y avait juste besoin que quelqu'un s'occupe de l'emmener…

— Mais l'emmener où ? Vi, ne me dis pas que tu veux te débarrasser du piano… je sais que c'est celui de Sarah mais quand même, c'est aussi notre piano, enfin…

Un sentiment de déjà vu se manifeste et je décide de stopper ma déblatération inutile tout de suite avant de me ridiculiser une fois de plus.

— Entre toi et Simon, vous allez me faire mourir avec vos nouvelles à la noix, grogné-je en posant mon front contre son torse. Vas-y, explique-moi, je me tais.

— Si tu nous laissais parler, ça n'arriverait pas, me charrie gentiment Vincent. Je ne me débarrasse pas du piano, je le fais déplacer au bar.

— Au bar ? Pourquoi ?

— Pour que tu viennes jouer le soir, répond-il en glissant ses mains sous mes épaisseurs pour les poser sur la peau nue de mon dos. Comme ça je n'aurais pas à chercher d'excuses pour te voir.

— Ça me fait plaisir mais est-ce qu'il n'était pas bien, ici ? Je veux dire, ça va me manquer de ne plus pouvoir jouer à la maison…

— Mais j'ai mieux pour ici, attends.

Il me laisse un instant, le temps de donner aux déménageurs la direction de l'endroit où déposer l'instrument, puis revient me prendre par la main pour m'emmener dans le bureau.

Là, sur la trace un peu plus pâle qu'a laissé le piano au sol, est posé un étui noir, épais et solide, qui me rappelle cruellement quelque chose.

— C'était censé être une surprise, mais je n'avais pas prévu que tu rentrerais avant qu'ils aient emporté le piano. C'est une surprise un peu en avance, du coup…

Je reste silencieux, le cœur douloureusement serré devant cette vision qui me ramène tristement en arrière, à un moment de ma vie que j'aurais souhaité oublier.

— Tu ne vas pas l'ouvrir ? me chuchote Vincent à l'oreille.

Il passe un bras autour de ma taille, sentant le malaise que sa surprise est en train de provoquer, et me pousse doucement en avant. Je ne sais pas par quel miracle j'arrive à m'exécuter, à franchir ces quelques pas avant de m'agenouiller au sol, puis défaire chaque attache produisant ce « clic » terriblement familier.

Et s'ouvre sous mes yeux l'écrin d'un objet qui a hanté mes rêves depuis des mois, si semblable et pourtant si différent. Le bois est brillant, entouré d'un fil de métal argenté qui se poursuit le long des ouïes en de sinueux filaments de lumière. C'est la première fois que je vois quelque chose comme ça, avec un tel travail ornemental au niveau des chevilles et de la volute en spirale. Le vernis rend l'érable si sombre qu'il semble chaud et je me retiens de le toucher, plaquant mes mains contre mon torse pour les empêcher d'agir.

— Je n'y connais rien mais le luthier m'a assuré qu'il était parfait, murmure Vincent en se plaçant à mes côtés. Il te plaît ?

Je le regarde et il essuie doucement de ses pouces les larmes que je ne parviens pas à retenir, m'enlaçant contre lui pour calmer mes pleurs.

— Ce n'était pas pour que tu sois malheureux que j'ai fait ça…

— Je suis heureux, soufflé-je en tentant de maîtriser ma voix. Si tu savais à quel point…

— Je serais ravi de le savoir, justement.

Il m'embrasse malgré le goût salé de mes lèvres, alors que je fais un effort pour me calmer et retrouver mon sang-froid.

— Tu me joues quelque chose ? demande-t-il avec espoir.

— Là… maintenant ?

— Pourquoi pas ?

— Je ne sais pas si je vais y arriver.

Je me relève et le laisse un moment pour aller à la salle de bain, lavant la trace de mes sanglots en espérant que l'angoisse s'évanouira avec. Je ne me sens pas la force de jouer, j'ai trop peur de repenser à la douleur qui me poussait à prendre mon archet autrefois, trop peur de revivre ces moments de désespoir desquels j'essayais de m'échapper par la musique, et peut-être aussi quelque part, trop peur que mon bonheur ait emporté avec lui ma faculté de produire le moindre son harmonieux de ces cordes.

Lorsque je me décide enfin à retourner auprès de Vincent, celui-ci n'a pas bougé, appuyé contre son bureau en attendant patiemment ma venue.

— Alors ?

— Je ne veux pas te décevoir, dis-je en tournant la tête pour ne pas affronter son regard dépité.

— Je ne suis pas là pour te juger, rétorque-t-il en effleurant ma joue du dos de sa main. Je veux juste t'entendre jouer…

Je comprends alors que mes craintes n'ont pas d'importance, car il n'attend rien de moi, rien d'autre que ce que je suis capable de faire, et pour qui d'autre que l'homme que j'aime pourrais-je avoir envie de jouer ?

Je ne peux pas lui refuser ça.

J'expire longuement et referme une main sur le manche du violoncelle, l'extirpant délicatement de son lit de velours. Je prends le temps de régler la pointe, ramener une chaise, m'installer, puis me saisis précautionneusement de l'archet. Il est léger, bien équilibré… parfait.

Sans réfléchir, je le passe sur les cordes et le son qu'il en tire me provoque presque un mini orgasme. Il est déjà accordé, avec toute la précision du monde, et à mon grand soulagement mes doigts retrouvent d'eux-mêmes quelques enchaînements de base qui viennent le vérifier. Vincent ne me lâche pas des yeux, un sourire aux lèvres qui me laisse tout chaud à l'intérieur.

— Je ne sais pas quoi jouer, dis-je après un instant de silence, tentant de forcer mentalement mes mains à s'arrêter de trembler.

— Ce que tu veux, ça n'a pas d'importance. Quelque chose que tu connais bien.

Je connais des dizaines de morceaux par cœur et pourtant, à cet instant, ma tête est aussi vide qu'un ballon de baudruche.

— Quelque chose qui te fasse sourire, ajoute Vincent avec des yeux doux.

Je ferme les miens un moment, cherchant à faire remonter quelque chose à la surface, jusqu'à ce que soudain mes doigts se souviennent de quelque chose et placent les premières notes. Le son des cordes fait exploser quelque chose en moi, quelque chose de trop longtemps enfoui qui ne demande qu'à se libérer. Et lorsque la suite s'enchaîne, je me souviens de ce moment, celui-ci et tous les autres, les milliers de notes qui ont bercé ma conscience et qui ressurgissent à présent dans ma mémoire, réclamant d'être jouées une fois encore.

Je garde les yeux fermés encore un peu, savourant l'extinction de mes sens pour laisser la musique et ses vibrations se répandre en moi, et lorsque je les ouvre, je vois ceux de Vincent qui me regarde avec surprise. Moi aussi, je suis étonné de m'entendre jouer ainsi, de façon aussi fluide. Et surtout, je suis étonné que ça fasse tant de bien.

Il n'y a plus de mauvais souvenirs, plus d'angoisse, plus de peurs futiles. Il n'y a que la sensation sous mes doigts, celle du bois, de l'acier, celle d'appartenir enfin à quelque chose et de la sentir m'appartenir. Il y a juste le soulagement d'avoir retrouvé la moitié manquante de soi. Toutes les moitiés manquantes. Et de se sentir enfin complet.

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