Chapitre 24
— Vincent —
Je me serais bien levé pour aller boire un verre d'eau mais sa tête posée sur mon bras m'empêche de faire le moindre mouvement. Je devrais probablement lui dire qu'il me fait mourir de chaud, à dormir si près de moi chaque nuit, mais je n'ose pas le froisser, surtout que je l'ai retenu éveillé jusqu'à presque trois heures du matin et que je lui dois probablement ça. Coincé dans cette position, je reste à le regarder dormir, ses poings pressés contre mon torse et sa jambe glissée entre les miennes. Je ne vais sûrement plus avoir de sang dans le bras d'ici son réveil mais tout de même, je ne peux pas me résoudre à le pousser.
Il murmure dans son sommeil et de ma main libre, je caresse imperceptiblement ses lèvres. J'ai envie de dessiner du bout des doigts la courbe de son corps, les lignes douces et effilées de sa silhouette, les traits de son visage de poupée ; j'ai envie de le toucher encore et encore, jusqu'à ce qu'il sente mes empreintes jusque dans sa chair…
Qu'est-ce que je fais ? Ou plutôt, qu'est-ce qu'il me fait ? Je n'arrive pas à croire qu'il soit là, dans mon lit, celui que j'ai repoussé dès la première seconde et qui m'a contaminé, qui m'a piégé et retenu prisonnier dans ma propre maison, entre mes propres draps, tout ça parce que la sensation de son corps est trop plaisante pour que je m'en détache.
Je sais que je me mens, qu'il n'y a pas que ça, mais il faut que je m'accroche à cette vision simplifiée. Je sais qu'un jour il va partir, qu'il me quittera pour quelqu'un de plus jeune, pour quelqu'un de moins maladroit contre qui je ne ferai pas le poids, et je n'ai pas envie de souffrir comme j'ai déjà souffert. Je ne peux pas m'attacher plus qu'à son corps…
Il bouge doucement et le contact de ma main sur sa joue le sort du sommeil. Je vois deux orbes gris s'ouvrir lentement, chercher un peu de lumière puis se refermer le temps d'un bâillement. Je récupère mon bras tandis qu'il roule sur le dos et tout en massant mes muscles engourdis, le regarde s'étirer de tout son long.
J'aurais dû prendre un chat, ça m'aurait causé moins de soucis.
— Morning, chuchoté-je pour ne pas le laisser se rendormir aussi sec.
Il soupire et tourne la tête vers moi.
— Déjà… ? demande-t-il d'une petite voix pâteuse.
— Il est presque dix heures, fais-je remarquer en désignant l'heure projetée au plafond par le réveil.
Un nouveau soupir me répond et il se roule en boule sur son oreiller, espérant que je le laisse tranquille encore un peu. Je capitule et pars vers la salle de bain pour une brève toilette avant le petit déjeuner. Le paquet de bacon me fait subitement envie et je me laisse aller à préparer une véritable omelette au bacon et aux champignons, souvenir d'un passé glorieux où mon réveil était ponctué par d'alléchantes odeurs s'élevant de la cuisine familiale.
Zach arrive au moment où j'éteins le feu, emmitouflé dans un de mes pulls sous lequel il ne porte qu'un caleçon. Ses cheveux sont encore ébouriffés, cachant ses yeux à peine entrouverts qui trahissent son état semi-endormi. Je le vois grimper sur un tabouret de l'autre côté du bar et y croiser les bras pour y poser sa tête, le visage enfoui dans le coton du tissu.
— Tu en veux ? demandé-je en servant l'omelette dans une assiette.
Il y jette un œil et grogne en faisant une grimace, comme toujours peu convaincu par mes essais culinaires matinaux. Je me contente de déposer un café près de lui et m'installe à l'opposé, fourchette en main. Pendant que je remplis mon estomac, je regarde le chaton qui me tient compagnie manquer de se rendormir avant de sentir l'odeur du café, qu'il cherche alors d'une main en se frottant les yeux de l'autre. J'ai fait attention à ce qu'il ne soit pas trop chaud pour qu'il ne se brûle pas puisque comme d'habitude, une fois la main sur la tasse, il la porte directement à ses lèvres au cas où le café aurait décidé de s'évaporer entre temps.
Je lui laisse quelques minutes le temps que la caféine agisse et finalement, ses yeux s'ouvrent franchement et il prend la peine de retenir ses cheveux derrière ses oreilles avant de reposer son menton sur son bras.
— Qu'est-ce qu'il y a ? demandé-je en lissant un de ses épis rebelles.
Il ne répond pas et continue à me fixer, les yeux légèrement vitreux que je mets sur le compte du réveil difficile. Finalement, il se désintéresse de moi et finit son café d'un trait avant de migrer sur son fauteuil, les genoux ramenés contre son torse. Je le vois changer de chaîne pour trouver ses dessins animés du week-end et soupire intérieurement en songeant qu'il est bien resté un gamin, dans le fond.
— Ne traîne pas trop, dis-je en débarrassant. Je voudrais qu'on soit parti vers midi…
Il se retourne brusquement vers moi avec de gros yeux et je lève un sourcil à son intention. Ne me dites pas qu'il a oublié…
Un éclair de reconnaissance passe alors dans son regard et il baisse la tête en se mordant la lèvre. Pas le temps de m'apitoyer sur son sort, je le laisse ruminer en paix et pars prendre une longue douche revigorante, abusant du gel douche et du shampooing pour être le plus frais possible. Le miroir m'informe que j'ai sérieusement besoin de me raser, et dans un élan de bonne conscience décide de raser également mon bouc, m'évitant les remarques déguisées de ma mère qui n'a jamais aimé ce genre d'« excentricité ». Au pire, je le laisserais repousser, à la vitesse que ça prend…
Je retourne dans la chambre m'habiller le temps que mes cheveux sèchent, choisissant un pantalon droit et une chemise pourpre par-dessus laquelle j'enfile mon pull noir à col V. J'ai presque l'impression d'aller au travail, la veste de costume en moins, mais depuis le temps que je n'ai pas vu mes parents un minimum d'effort vestimentaire s'impose. Zach fait intrusion dans la pièce lorsque je mets mes chaussettes, se traînant sans lever les yeux jusqu'à la salle de bain où il s'enferme.
Ça m'ennuie qu'il fasse un tel cinéma pour passer le week-end chez mes parents, même si d'un côté je le comprends ; avec sa propre histoire familiale, je suppose que lui jeter ma famille modèle à la figure n'est pas une très bonne approche. Cela dit, je n'ai pas plus le choix que lui, ma mère lui a demandé de venir… il aurait fallu dire non plus tôt. Histoire de me tenir à carreau, je le laisse prendre son temps dans la salle de bain et prépare une tenue de rechange pour demain avant de passer quelques coups de téléphone, dont un à Axel pour être sûr qu'il tiendrait le coup samedi soir. Comme toujours, il fait le dur avec moi, prétextant qu'il ne voit aucune raison de m'en faire, et je ne peux m'empêcher de sourire devant cet air indestructible qu'il aime se donner. Je sais très bien que Zach et lui ne se supportent pas, sûrement parce qu'ils sont complètement opposés, mais Axel est parfait pour faire ce qu'il fait, son trop plein de fierté lui donnant assez d'adrénaline pour tenir le coup lors des soirées chargées. Du moment qu'il fait bien son boulot, ses priorités sont d'ailleurs bien le dernier de mes soucis.
De retour dans la chambre, je trouve mon chaton assis en tailleur sur le lit, les bras serrés autour de son peignoir et vaguement tremblant. Il est maintenant presque midi et je sais déjà que l'on va être en retard.
— S'il te plaît, ne traîne pas, soupiré-je en lui envoyant un boxer propre.
— Je ne sais pas si je vais venir, répond-il en gardant la tête basse.
— Comment ça, tu ne sais pas ? Je le sais moi, tu viens, alors habille-toi.
— Je ne me sens pas très bien, chouine-t-il.
— Bon sang, Zach ! m'emporté-je. Arrête de faire ton gamin, t'as quel âge ! Je ne t'envoie pas à l'abattoir non plus !
Je sais que je ne devrais pas mais là, je n'ai vraiment pas le temps de céder à ses caprices. Il me regarde avec colère, les yeux embués d'un début de larmes de rage, et attrape furieusement ses sous-vêtements avant de retourner s'enfermer dans la salle de bain.
Je me retiens d'aller le secouer et lui donne dix minutes pour arriver prêt dans le salon. Qu'est-ce qu'il peut en rajouter, parfois… Heureusement pour lui, il revient dans les temps et monte dans la voiture sans m'adresser le moindre mot ou regard.
— Tu vas faire la gueule pendant tout le trajet ? demandé-je en tournant la clé dans le contact.
L'absence de réponse signifie que oui et je laisse tomber, pas assez motivé pour régler une nouvelle crise avec lui. D'ici que l'on soit arrivé, ça lui sera sûrement passé.
Une fois de plus, j'avais oublié combien ce trajet est long et fatiguant, surtout le week-end alors qu'il faut subir les habituels encombrements sur la route. Avoir cru que le faire avec quelqu'un serait moins pénible est bien sûr futile, puisque mon copilote est résolument fâché et absorbé par le paysage depuis des heures déjà.
Je me retiens de pousser un soupir de soulagement en arrivant à destination et sors ma clef magnétique pour ouvrir le portail. Le ciel est dégagé et je me décide à laisser la voiture dehors, la garant rapidement derrière la maison pour sortir aussitôt me dégourdir les jambes. Zach m'imite mais garde ses distances, ne me laissant pas une opportunité de dissoudre le malentendu. Tant pis pour lui, s'il veut garder sa mauvaise humeur je ne vais pas l'en empêcher. J'aurais pourtant aimé que l'on discute des propos que l'on va tenir devant mes parents… vu comme c'est parti, ils s'en tiendront à l'image d'une froide relation de colocataires. Très froide.
Je sonne et patiente quelques secondes avant que Sandra, l'employée de maison, vienne nous ouvrir.
— Monsieur Valentine, c'est un plaisir de vous voir, dit-elle en s'inclinant légèrement devant moi.
Je lui retourne le salut et dépose sans attendre mon manteau et mes chaussures dans l'entrée, imité par Zach qui vient de se présenter timidement à son tour.
— Vincent, s'exclame ma mère en se levant du canapé pour venir m'embrasser.
Je la serre une seconde dans mes bras en souriant, lui assurant que le voyage s'est bien passé et que je vais bien.
— Monsieur Keiner, c'est un plaisir de vous revoir, ajoute-t-elle alors en s'avançant vers Zach.
Celui-ci s'incline maladroitement et je vois ma mère se retenir de rire devant cette petite révérence. Une fois redressé, elle fait un pas vers lui pour lui faire la bise et je le vois rougir furieusement à ce contact, me faisant retenir un rire à mon tour.
— Je suis désolée, dit-elle en revenant me prendre le bras, mais ton père est encore dans son bureau à passer des coups de téléphone. Tu veux bien faire faire le tour du propriétaire à ton ami le temps que j'aille le chercher ?
J'acquiesce et la laisse rejoindre le bureau avant de faire signe à Zach de me suivre.
— Ce n'est pas la peine d'être nerveux comme ça, soupiré-je en voyant sa mine déconfite. Plus tu te comportes naturellement et moins il y aura de questions embarrassantes…
Il hoche doucement la tête et me suis à travers le salon, la salle à manger puis la cuisine, où il s'arrête un instant pour admirer les équipements. Sandra s'amuse de le voir regarder partout comme un petit animal curieux et lui propose de revenir pendant qu'elle prépare le dîner, après qu'il lui ait avoué cuisiner un peu. J'aurais bien voulu appuyer ses dires mais je me demande à partir d'où mon soutien pourrait paraître suspect…
Je l'emmène ensuite au premier, où se trouvent les chambres d'amis ainsi que la mienne. Tandis que j'en ouvre la porte, il se glisse prestement à l'intérieur et détaille avec attention ses moindres recoins. Lorsqu'il se tourne vers moi, je vois qu'il est un peu déçu et le laisse faire sa remarque.
— C'est ça, ta chambre ? On ne dirait pas une chambre d'adolescent…
— Normal, je n'ai jamais habité ici quand j'étais adolescent. Ils ont acheté la villa lorsque je suis rentré faire mes études en France et comme j'avais déjà un appartement, je n'y ai jamais vraiment vécu. C'est juste la pièce désignée pour ranger mes affaires.
Il regarde un instant les quelques cadres et trophées qui traînent sur les étagères avant que je ne l'emmène au dernier étage, où se trouvent la chambre de mes parents, leur bureau et un grenier peu rempli.
— Alors, qu'est-ce que tu en penses ? demandé-je une fois redescendu au salon.
— C'est très grand… répond-il en s'asseyant à quelques mètres de moi.
Bien que notre différend de ce matin semble oublié, il reste toujours aussi distant et je soupçonne qu'il n'est véritablement pas à l'aise ici. Malheureusement, je ne peux pas faire grand-chose pour l'aider, surtout que ma mère vient d'avorter la moindre tentative de réconfort en revenant accompagnée de mon père.
— How is my son ? dit celui-ci en me donnant une accolade.
— Ça va très bien. Papa, je te présente Zach Keiner, mon colocataire.
Ce dernier se lève et vient serrer la main de mon père en tremblant, me faisant me sentir encore plus mal de ne pas pouvoir le serrer dans mes bras. À quoi est-il en train de penser ? Est-il juste intimidé de voir mon père ou est-ce le souvenir du sien qui vient le troubler ? Le fait de ne pas pouvoir le savoir pour le moment ne fait que renforcer un peu plus ma frustration.
— Colocataire ? répète mon père avec un air étonné.
— John… gronde ma mère en lui faisant les gros yeux.
— Ah oui, c'est vrai, c'est ce garçon dont tu me parlais l'autre jour…
Il lui fait un sourire d'excuse dont elle se contente avant de s'installer à ses côtés sur le divan, en face de nous.
— Qu'est-ce que vous voulez boire ? demande ma mère alors que Sandra nous rejoint.
— Un martini, réponds-je.
Elle se tourne vers Zach qui ne demande qu'un verre d'eau, d'une voix douce qui me semble un peu fatiguée.
La conversation s'engage sur les récentes acquisitions de mon père et j'apprends qu'il a investi dans une nouvelle chaîne d'hôtel en Suisse, qui propose des chalets traditionnels à louer près des sites touristiques. Je remarque qu'une fois de plus, malgré qu'il ait des bureaux installés sur chacun de ses lieux fétiches où travaillent une partie des meilleurs financiers de la planète, il continue à vouloir gérer ce genre de négociation seul. Cet attrait pour le « business » pur et dur qu'il ne m'a pas transmis me laisse toujours aussi perplexe, au moins autant que ma mère qui doit régulièrement supporter ses folies dans lesquelles il s'implique trop.
— Tu sais que ton fils persiste à vouloir travailler dans son bar ? l'interrompt-elle soudain en croisant les bras, dans l'espoir d'obtenir son soutient pour me dissuader.
— Et alors, c'est un bon passe-temps non ? Avec le monopole de l'établissement sur la région, le capital de départ est déjà presque remboursé et il peut même se payer des salaires ! Maintenant, si on envisageait une extension…
Je l'écoute d'une oreille, peu intéressé par ses envies de grandeur, mais envoie un sourire victorieux à ma mère qui soupire, résignée. Ce n'est pas comme si j'étais strip-teaseur non plus, il ne faut pas exagérer… j'ai encore le droit de garder mes hobbies.
De temps à autre, je ne peux m'empêcher de jeter un coup d'œil à Zach, qui reste silencieux avec son verre d'eau à la main. J'ai l'impression qu'on l'a traîné à une exposition morbide où il fait semblant de sourire pour ne pas montrer qu'il a envie de vomir. D'ailleurs, il n'a pas touché au moindre toast… j'espère qu'il ne va pas me faire une crise d'angoisse.
Ma mère remarque mon soudain intérêt pour notre invité et se tourne à son tour vers lui.
— Je m'excuse pour cette conversation ennuyeuse, dit-elle en sous-entendant « les discours financiers de mon père ». Comment allez-vous depuis la dernière fois ?
— Très bien, merci, souffle-t-il sur un ton peu convaincant.
— Vous avez dit que vous veniez de Rennes, n'est-ce pas ? Vos parents y habitent ?
— Mes parents sont morts, répond-il doucement.
Même moi suis choqué par ce semblant de désinvolture avec lequel il a annoncé ça. Alors, c'est comme ça qu'il a décidé de considérer son père, mort plutôt qu'indigne ?
— J'en suis désolée, s'excuse sincèrement ma mère.
— Ce n'est pas grave.
— Pour quelle raison avez-vous fait le déplacement jusqu'ici, si ce n'est pas trop indiscret ? J'ai cru comprendre qu'il ne s'agissait pas d'études…
— Non, je venais voir quelqu'un. Il y a eu un contretemps…
— Astier lui a proposé de rester chez moi le temps qu'il trouve quelque chose, interviens-je pour qu'il n'ait pas à se lancer dans trop d'explications. En plus, il avait besoin de quelqu'un pour l'aider au café alors ça l'arrangeait également…
— Vous avez quel âge ? lui demande ma mère.
— Vingt ans.
C'est vrai qu'il ne reste plus que quelques semaines avant son anniversaire… il est peut-être temps que j'y pense sérieusement.
— Vous êtes jeune, pourquoi ne pas avoir poursuivi vos études ? ajoute-t-elle. À moins que vous ayez une formation dans l'hôtellerie.
— Non, je n'en ai pas, avoue-t-il. Je fais de la musique…
— Mais attendez, je me souviens que Christine m'a parlé d'un violoncelliste travaillant avec son fils, est-ce vous ?
Il hoche la tête en souriant et ma mère le regarde soudain avec une expression extatique.
— J'adore les instruments à cordes, poursuit-elle en se penchant vers lui. J'ai moi-même fait un peu de violon lorsque j'étais plus jeune mais le temps m'a manqué pour poursuivre… et puis, avec ces deux hommes obsédés par les chiffres, je ne risque pas d'entendre la moindre symphonie dans cette maison. Vous jouez depuis longtemps ?
— J'ai joué pendant une dizaine d'années, mais ça fait un moment maintenant…
Ce petit air triste qui transparaît sur son visage à chaque fois que l'on mentionne le violoncelle serre mon cœur, m'obligeant une fois de plus à me retenir de le serrer dans mes bras.
— Si vous êtes intéressé, je connais de très bons luthiers qui pourraient vous conseiller sur un instrument.
Zach sourit à nouveau, un sourire faible et hésitant, et j'ai subitement l'impression que quelque chose ne va pas. Stressé ou non, cette attitude fébrile n'est pas normale ; je me rends enfin compte qu'il est beaucoup trop pâle et que ses yeux brillent d'une lueur absente qui ne présage rien de bon. Mais alors que je m'apprête à m'enquérir de son état, ma mère me devance.
— Vous vous sentez bien, jeune homme ? Je vous trouve pâle depuis tout à l'heure, voudriez-vous une aspirine ?
— Non, je… je vais me passer un peu d'eau sur le visage, dit-il en se levant.
— La salle de bain est juste à gauche après l'escalier.
Tandis qu'il passe devant moi pour suivre la direction indiquée, je remarque que ses pas sont mal assurés. Il pose alors une main sur le dossier du canapé et soudain, je vois ses jambes flancher avant que tel au ralenti, il s'effondre au sol. J'ai tout juste le temps de me lever d'un bond afin de le rattraper, tombant à genoux pour le retenir contre moi.
— Zach ! crié-je. Tu m'entends ?
Mes parents se précipitent à mes côtés pendant que je le dépose doucement par terre, vérifiant son pouls et sa respiration qui me semblent normaux.
— Il a de la fièvre, annonce ma mère en lui posant une main sur le front. Monte-le dans une des chambres, j'appelle un médecin.
Pas besoin de me le dire deux fois, je le soulève dans mes bras et l'emmène automatiquement dans ma chambre où je l'allonge sur les draps frais.
— Hey, Baby… murmuré-je en écartant ses cheveux de son front.
Il ne réagit pas tandis que je me lance dans le déboutonnage de sa chemise et de son pantalon, l'allongeant en sous-vêtement sous les couvertures pour qu'il soit plus à l'aise.
— J'avais préparé une chambre d'ami, m'informe ma mère alors que je m'assieds au bord du lit.
— C'est bon, il est bien ici. On doit attendre longtemps ?
— Non, le médecin est juste à côté, il sera là dans quelques minutes.
Elle nous laisse aussitôt et j'en profite pour m'appuyer contre la tête de lit, posant sa tête sur l'intérieur de ma cuisse. C'est vrai qu'il est chaud, bon sang, pourquoi je ne l'ai pas remarqué plus tôt ? Il faut dire aussi que je ne l'ai pas touché depuis ce matin à cause de cette fichue dispute… Finalement, il ne mentait pas en disant qu'il ne se sentait pas bien. Et une fois plus, je ne l'ai pas écouté.
— Je suis désolé, chuchoté-je en caressant tendrement son front.
Seul le son de sa respiration lente me répond et je continue à effleurer de mes doigts la peau échauffée de son visage. Combien d'erreurs vais-je devoir commettre avant de faire les choses bien ? Je n'arrive pas à croire qu'il soit resté, qu'il m'ait pardonné toutes ces maladresses alors que je ne les aurais sûrement jamais acceptées dans le cas inverse.
J'entends des bruits de pas au rez-de-chaussée et me dépêche de reposer sa tête sur l'oreiller dans le but de me relever, juste à temps pour accueillir le médecin venant de faire irruption dans la chambre. Je lui serre la main brièvement, surpris de sentir ma mère me saisir le bras pour me faire sortir de la pièce. Je la laisse pourtant m'entraîner dans le couloir et m'adosse à ses côtés contre le rebord d'une fenêtre.
— J'aurais pu rester, protesté-je malgré moi.
— Je pense que lui laisser un minimum d'intimité serait préférable, non ? rétorque-t-elle en me regardant avec insistance.
Je détourne la tête pour ne pas qu'elle voie ma contrariété, peu enclin à la laisser se faire des idées sur le niveau d'intimité que l'on entretient déjà. Elle n'ajoute rien et patiente auprès de moi pendant les longues minutes qu'il faut au médecin pour sortir de la chambre.
— Vous êtes de la famille ? demande-t-il en nous regardant à tour de rôle.
— Non, c'est mon invité, répond ma mère sans me laisser le temps d'ouvrir la bouche. Est-ce qu'il va bien ?
— Je pense qu'il s'agit juste d'un coup de froid, ajouté à de l'anxiété si l'on en croit sa tension élevée. Vous savez s'il a mangé aujourd'hui ?
Elle me regarde en haussant les sourcils et je secoue lentement la tête, conscient à présent que mon amant n'a en effet rien avalé de la journée.
— Je pense que la combinaison de tout ça a causé le malaise. Pour le moment il se repose, s'il mange bien ces prochains jours les choses devraient rentrer dans l'ordre. Je vais tout de même lui prescrire des antibiotiques, au cas où la fièvre persisterait.
Ma mère l'entraîne au salon et je les abandonne pour retourner auprès de Zach, reprenant instinctivement ma position à la tête du lit. Il semble sentir ma présence et se rapproche de moi, à la recherche d'un peu de chaleur. Je pose une nouvelle fois sa tête sur ma cuisse et le laisse s'y nicher, étrangement heureux de le voir réagir à mon odeur.
— Ça va ? murmuré-je en lissant doucement ses cheveux.
Il ne répond pas et le bruit régulier de sa respiration m'indique qu'il s'est probablement rendormi. Dire que c'est ma faute s'il s'est mis dans un tel état… tout ça parce que je l'ai forcé à venir au lieu de l'écouter calmement. Et je n'ai même pas remarqué qu'il n'a rien mangé de la journée. J'en connais un qui va m'en vouloir à son réveil…
— Je peux entrer ? demande ma mère en anglais tout en entrouvrant la porte.
Je lui fais un petit signe de tête et elle vient s'asseoir en face de moi, au pied du lit, les mains croisées sur ses genoux.
— J'ai dit à ton père que l'on dînerait plus tard, il est retourné dans son bureau, m'informe-t-elle à voix basse.
— Je n'ai pas très faim de toute façon, réponds-je en anglais également, rattrapé par les habitudes.
— Je crois qu'il faudrait qu'on parle, Vincent, dit-elle alors en me regardant d'un air sérieux.
— Ici ?
— On peut aller ailleurs si tu préfères.
Je devrais sûrement être embarrassé par ma position, mais ce n'est pas le cas. Je n'ai pas l'intention de le laisser seul et ce, peu importe ce qu'elle en pense.
— Non, ici c'est très bien.
Elle acquiesce et attend quelques instants, sûrement pour que je dise quelque chose, mais je ne suis pas assez confiant quant à ce qu'elle entend par « parler » et préfère encore garder le silence.
— Il n'y a rien que tu veuilles me dire ?
— À quel sujet ?
— Au sujet de ce jeune homme, que je vois chez toi, portant tes vêtements, se changeant dans ta chambre, devenant subitement gêné en apprenant que je suis ta mère… celui qui s'est évanoui dans mon salon parce qu'il était trop anxieux pour avaler quelque chose.
Je mordille nerveusement ma lèvre mais elle reste impassible, attendant patiemment que je dise quelque chose.
— Ah… lâché-je à défaut de mieux.
— Est-ce que tu aurais peur de moi ? s'étonne-t-elle.
— Non.
— Vincent… soupire-t-elle en croisant ses mains. Je sais que je n'ai pas toujours été très présente dans ta vie mais je te connais tout de même suffisamment pour savoir lorsque quelque chose a changé. Ces trois dernières années, je t'ai vu sombrer dans la dépression, au point que récemment même ton père se fasse du souci quant à ton manque de vitalité.
— Mais…
— Je me suis inquiétée pour toi, tu sais. Je sais que cela fut terrible pour toi de perdre ta famille mais je pensais que tu remonterais la pente ; au lieu de ça, tu t'es laissé dépérir.
— Ça va mieux maintenant, dis-je en baissant un peu la tête, gêné d'entendre ces mots sortir de la bouche de ma mère.
— C'est ce que j'ai pu observer, répond-elle tandis que ses yeux se font plus brillants. D'abord les coups de fils qui se raréfient, puis tu refuses de passer les fêtes de fin d'année avec nous et enfin, tu oublies de passer nous voir à notre retour en France ? J'ai bien compris que tu as d'autres choses en tête…
— Il s'est passé beaucoup de choses, c'est tout.
— Et si tu m'en parlais un peu ?
Elle sait. Je vois très bien qu'elle sait ce que j'ai en tête ces derniers temps, mais elle veut me l'entendre dire. Je me sens soudain comme un gamin devant avouer ses fautes, bien que la punition soit loin de m'effrayer aujourd'hui. Et de toute façon, s'il y avait vraiment quelque chose à punir, elle m'aurait déjà fait la remarque qu'avoir sa tête posée sur ma cuisse n'était pas une position convenable pour discuter.
— Je te l'ai dit la dernière fois, Simon l'a déposé chez moi provisoirement, le temps qu'il s'habitue à son nouvel environnement…
J'ai l'impression d'être en train de parler d'un petit animal.
— … et finalement, il est resté un peu plus longtemps que prévu. Il n'a pas les moyens de vivre seul, et comme j'ai une chambre d'ami ça ne me dérange pas.
— Je n'ai pas eu l'impression que ta chambre d'ami soit occupée, souligne ma mère alors que je tarde à poursuivre.
— Je… je ne pensais pas que ça se passerait comme ça, dis-je lentement en laissant mon regard s'attarder sur sa silhouette étendue sous les draps.
— Est-ce que c'est sérieux ? demande-t-elle soudain.
Je lui fais des yeux ronds, surpris par cette question aussi directe. Elle lève encore une fois les sourcils, apparemment peu décidée à me laisser m'en sortir avec une nouvelle pirouette.
— Oui, m'entends-je répondre tandis que j'effleure ses doigts posés près de ma jambe.
— Je commençais à désespérer que tu puisses aimer à nouveau quiconque un jour, soupire ma mère avec une sorte de soulagement. Même si je t'avoue que je ne m'attendais pas exactement à ceci.
— Je suis désolé…
— Tu ne devrais pas, soutenir son conjoint c'est une des bases d'une relation.
Je me mords un peu plus fort la lèvre et le regarde brièvement pour m'assurer qu'il dort encore.
— Je ne fais pas les choses comme il faut, lâché-je en détournant les yeux pour masquer mes émotions. Je n'arrive pas à être honnête, à chaque fois les choses tournent mal par ma faute…
— Il faut que tu arrêtes de t'en vouloir, intervient-elle. Même si je suis sûre que si tu lui avais parlé un peu plus, il ne serait pas venu ici aussi angoissé, n'est-ce pas ? À moins que tu pensais toi aussi que je te reprocherais quelque chose.
— Je ne sais pas. Son père l'a plutôt mal pris et il avait sans doute peur que vous l'accusiez de m'avoir perverti. Et moi je ne voulais pas l'angoisser en en parlant alors qu'en fait, j'avais encore une fois tout faux.
— Pourquoi est-ce que j'accuserais de quoi que ce soit la personne que mon fils aime ?
— Il ne sait pas que je l'aime, dis-je tout bas. Je n'ose pas…
— Tu dois lui dire si tu veux qu'il reste, pourtant.
— Mais s'il part, je ne sais pas comment je vais faire…
Elle se lève délicatement, puis s'approche de moi et caresse tendrement ma joue, me laissant l'impression d'être redevenu l'enfant angoissé d'autrefois.
— Il faut que tu aies confiance, souffle-t-elle en français pour rompre notre conversation. Sois sincère et aie confiance. Je te laisse avec lui et demain matin, je veux prendre le petit déjeuner avec mon fils et mon gendre dans une humeur agréable, d'accord ?
Je hoche la tête en souriant, au fond de moi soulagé : bien que je m'attendais à ce qu'elle approuve, en être à présent certain m'enlève le poids du doute.
— Je vais faire monter un plateau si vous avez faim cette nuit, conclut-elle en s'apprêtant à quitter la chambre.
— Maman ! la retiens-je une dernière seconde. Est-ce que tu vas le dire… ?
— Tu en informeras toi-même ton père demain matin. Bonne nuit, Vincent.
Elle referme la porte et je laisse échapper une longue expiration, évacuant une partie du stress que Zach a réussi à me transmettre ainsi que la confusion que cette entrevue a pu causer.
Je soulève sa tête en douceur pour la poser sur l'oreiller, le temps de me mettre moi-même en sous-vêtements, puis pars à la recherche d'un livre pour passer le temps jusqu'à ce que la fatigue me prenne. Un exemplaire de Liquor me tombe sous la main et je l'emmène avec moi dans le lit, installant les oreillers de façon à rester confortablement assis. Zach bouge un peu lorsque le lit grince sous mon poids et revient encore une fois se blottir près de moi, le visage enfoui contre mon flanc cette fois-ci. Je ne peux m'empêcher de sourire en voyant ses allures félines reprendre le dessus et passe un bras autour de lui, inexplicablement heureux de le sentir contre moi.
Quelques heures plus tard, pris d'une terrible envie d'aller dîner à la Nouvelle Orléans, je sens Zach remuer avant de lâcher un petit soupir ennuyé.
— Hey… murmuré-je en posant mon livre.
Il roule sur le dos et s'étire brièvement avant d'entrouvrir un œil, surpris par la lueur de la lampe de chevet.
— Qu'est-ce je fais là ? demande-t-il d'une voix enrouée en regardant autour de lui avec inquiétude.
— Tu t'es évanoui.
— Je me suis… quoi ? s'affole-t-il soudain en me regardant avec de grands yeux.
— C'est rien, juste un coup de froid.
— Je me suis évanoui dans ton salon ? Devant tes parents… ?
Il jure et se cache le visage entre les mains dans un geste de désespoir qui me fait sourire.
— Tu aurais dû me dire que tu te sentais mal, je t'aurais évité ça…
— Tu ne m'écoutes pas, de toute façon, grogne-t-il.
Je me doutais de ne pas m'en sortir aussi facilement.
— Je suis désolé pour ce matin, je ne voulais pas crier mais tu me stressais avec ton comportement.
— Parce que tu crois que je n'étais pas stressé, peut-être ? Ce n'était pas le moment pour rencontrer tes parents, pas alors qu'on ne sait même pas mettre un mot sur ce qu'il y a entre nous.
— Je n'ai pas eu le choix non plus, tu sais, rétorqué-je en détournant la tête.
— Tu avais le choix de m'en parler.
Je le regarde et ses yeux ont l'air sombre tout à coup, comme pour me dire qu'une fois de plus ce qui arrive est entièrement ma faute.
— Tu crois que c'est facile pour moi, continue-t-il sans détourner les yeux, de me retrouver dans une nouvelle vie comme ça, de devoir gérer toutes les situations seul ? Je ne sais pas comment me comporter avec toi, je ne sais pas comment me comporter envers ta famille, tes amis, si je dois mentir ou simplement me taire quand on me pose des questions sur nous. Tu crois que ça m'amuse de tâtonner pour trouver les bonnes réponses à ces questions qui ne concernent pas que moi ?
— Pourquoi tu ne me l'as pas dit ? dis-je bêtement, étonné par ses paroles.
— Parce que tu ne me parles pas, Vi. Tu ne me demandes rien, tu ne te soucies pas de ce qui me touche, des choses que l'on est censé faire ensemble. Les informations que tu lâches sont au compte-gouttes, j'ai cru que me parler de Sarah serait un moyen de nous rapprocher mais tu fais comme si de rien n'était et je ne sais toujours pas où me mettre.
— Je ne peux pas changer comment je suis, soupiré-je en m'enterrant dans les oreillers. Je ne peux pas devenir quelqu'un d'autre pour te faire plaisir, je suis maladroit avec mes sentiments et ça ne peut pas disparaître comme ça, du jour au lendemain.
— Ce n'est pas ça que je te demande, je voudrais juste que l'on partage quelque chose de plus que des nuits sous la couette. Je voudrais que tu me dises quand ça ne va pas, que tu te reposes sur moi, qu'on parle de choses importantes.
Ma main se faufile jusqu'à la sienne pour entrecroiser nos doigts tandis que je plonge mes yeux dans les siens.
— On parle de choses importantes, affirmé-je en caressant distraitement son pouce. Tu sais que je ne suis pas avec toi uniquement pour passer le temps, je t'ai dit que je me battrai pour toi, que tu es ce que je veux.
— Et moi Vi, qu'est-ce que je veux ?
Je soupire et me redresse sur mes coudes, l'attirant pour qu'il vienne s'étendre sur moi. Ses cuisses sont chaudes contre les miennes et je repense à la fièvre qui doit encore lui peser.
— Qu'est-ce que tu veux ? demandé-je doucement.
— Que tu laisses tomber les distances de sécurité avec moi.
Pourquoi est-ce qu'il faut toujours qu'il dise des choses aussi justes ? Je me mords la lèvre et tente de trouver une réponse convenable.
— Je ne vais pas partir, dit-il alors en posant ses mains de chaque côté de mon cou. Je ne vais pas te laisser, ce n'est pas la peine de te protéger de ce qui pourrait arriver parce que quoi qu'il se passe, je serai avec toi, tu sais ?
J'ai envie de hocher la tête, de me laisser convaincre et de pleurer contre lui, d'abaisser définitivement les barrières que j'ai érigées durant tant d'années. Mais tout ce que je parviens à faire, c'est sourire faiblement.
— Est-ce que tu regrettes ? lâche-t-il dans un murmure.
Je sens comme une main se faufiler à l'intérieur de ma poitrine, empoigner mon cœur et le serrer de toutes ses forces jusqu'à le faire exploser. Je sens tous mes souvenirs noyer mon esprit, tous les moments que je garde sous clé comme si c'était mon seul moyen de survivre venir se mélanger au reste, pour former une indescriptible masse de bonheur et de tristesse qui est en train de se répandre dans tout mon système. Il a réussi. Juste comme ça, quelques mots, sa chaleur et le reflet de ses pupilles, il ne fallait que ça pour briser mes chaînes.
Il suffisait seulement que j'y croie.
— Je ne regrette qu'une seule chose.
Il hausse les sourcils tandis que j'écarte ses mains pour qu'il s'allonge complètement sur moi, glissant les miennes sous ses mèches noires pour maintenir sa tête en place.
— De ne pas t'avoir dit en premier que je t'aime.
Ses lèvres sont aussi chaudes que des braises lorsque je les enveloppe des miennes, m'enivrant de leur incroyable douceur alors que ma langue se faufile entre elles pour retrouver sa compagne. Son corps se détend au-dessus du mien, il s'abandonne à mon baiser et petit à petit, je sens un goût salé se mêler à celui de nos salives. Ma bouche remonte lentement son cours jusqu'à embrasser tendrement ses paupières, savourant ses larmes comme le reste. Je veux qu'il pleure pour moi, puisque je ne suis plus capable de le faire, je veux que chacune de ses émotions soit mienne et que me revienne le goût de cette vie que je commençais à oublier.
— I love you so much, chuchoté-je au creux de son oreille, envahi par un délicieux sentiment de délivrance en prononçant ces simples mots.
— Me too…
Son corps semble juste fait pour mes bras, s'y fondant comme une pièce de puzzle alors que je l'enlace avec détermination, décidé à ne plus le lâcher. Ses lèvres retrouvent les miennes et j'avale son souffle jusqu'à ce qu'il suffoque et que l'on doive s'écarter.
— C'est malin, j'ai envie de toi maintenant, murmure-t-il les yeux plissés en arborant cette expression aguicheuse qui fait bouillir mon sang.
Pas besoin de me le dire deux fois, je le fais basculer sous moi et réclame encore un peu ses lèvres le temps que ma main se faufile sous son boxer pour caresser ses douces fesses blanches.
— Arrête, Vi, pas ici ! gronde-t-il en me saisissant le poignet.
— Personne n'entendra, ils ne sont pas au même étage.
— Et si ta mère arrive ? Tu ne devrais même pas dormir là…
— Elle sait.
Soudain, sa poigne se durcit et il me bloque réellement, me regardant avec des yeux écarquillés.
— Elle quoi ? répète-t-il.
— Elle a deviné en te voyant la première fois.
— Non… non, ce n'est pas vrai…
Je sens ses doigts se resserrer autour de ma chair et sa respiration s'accélérer, signe que l'angoisse est en train de prendre le pas sur la raison.
— Du calme baby, elle n'a rien dit…
Je profite d'un léger relâchement pour récupérer ma main et la poser sur sa tempe, effleurant doucement la base de ses cheveux en espérant que cela aurait le même effet apaisant que d'habitude.
— Elle t'aime bien et elle veut qu'on prenne le petit-déjeuner ensemble demain matin pour mieux te connaître.
— Je… suis… désolé… lâche-t-il en commençant à hyper ventiler.
— Chut, ça va bien se passer, ne t'inquiète pas…
Je me mets à l'embrasser délicatement sur le visage et le cou, espérant détourner rapidement son attention avant que la crise ne le frappe de plein fouet.
— Elle est contente pour moi, pour nous, il n'y rien à craindre. Je te le promets…
Je mordille son oreille et sens progressivement ses muscles se relâcher, jusqu'à ce qu'il tourne brusquement la tête avec un air de biche affolée.
— Ton père… ? demande-t-il d'un filet de voix.
— On verra demain, ensemble.
— Non, je ne peux pas ! Je ne veux pas qu'on te fasse du mal, dit-il en serrant ma main avec angoisse.
— Personne ne va faire de mal à qui que ce soit, ils ne sont pas comme ça, Zach. Aie confiance.
Ces paroles réconfortantes semblent faire leur effet car petit à petit, j'entends les battements de son cœur s'apaiser, et lorsque ma main caresse furtivement l'intérieur de sa cuisse, je sens ses jambes s'écarter légèrement pour me laisser l'accès.
— Oublie tout ça et ne pense plus à rien, soufflé-je à son oreille.
Il se détend sous le baiser et me laisse écarter franchement ses jambes pour me glisser entre elles. La peau de son torse est encore plus chaude que d'habitude et visiblement plus sensible, puisqu'au contact de ma bouche sur son mamelon il laisse échapper un sifflement aigu accompagné de la cambrure involontaire de son dos. Je souris et le baigne d'une couche de salive, remontant à son niveau pour un baiser langoureux avant de faire subir le même sort à son jumeau. Je sens son excitation remonter à la surface, que ce soit à travers ses postures, son souffle saccadé ou ses murmures, et j'ai envie de me jeter sur lui pour le dévorer tellement il me rend fou.
Mes lèvres s'attardent sur la peau duveteuse de son ventre, le temps de le débarrasser des derniers morceaux de tissu superficiels, puis se dirigent sans détour vers son membre, dont je lèche la goutte translucide perlant à l'extrémité avant de le faire glisser sur ma langue. Il gémit de bonheur en soulevant son bassin tandis que je le suce lascivement, envoûté par la douceur de ses cuisses blanches qui caressent mes joues et celle de ses fesses veloutées que je maintiens pour soulager son effort de se maintenir en suspension. Lorsqu'un doigt vient chatouiller son entrée, il lâche un glapissement de surprise et accompagne de sa main ma nuque vers son entrejambe. Le soupir d'extase qui lui échappe lorsque ma langue se joint à mes doigts pour détendre son étroit passage me procure un frisson d'excitation, rappelant une fois de plus à mon cerveau que je suis moi aussi dans un état proche du point de non retour.
Une fois trois doigts plongés en lui et ses gémissements devenus d'irrésistibles plaintes érotiques, je reviens à sa hauteur pour me délecter de son expression sensuelle : ses joues rouges, ses lèvres entrouvertes laissant échapper des volutes de souffle chaud, ses yeux humides et brillants d'anticipation… j'attire sa langue dans ma bouche et étouffe notre râle de plaisir tandis que je remplace mes doigts par mon membre impatient.
— Tu es brûlant, gémis-je en m'enfonçant en lui.
Il se contente de pousser un petit cri en nouant ses chevilles dans mon dos, visiblement trop absorbé par les sensations pour se concentrer sur son anormale température corporelle. Sans cesser de l'embrasser, je me positionne à genoux et soulève son bassin pour le plaquer au mien, caressant d'une main l'arc de son dos alors que l'autre soutient ses fesses pour m'y insérer souplement.
Je ne sais pas pourquoi je suis aussi excité mais sentir ses muscles se contracter autour de moi et sa peau frotter contre la mienne est en train de me faire perdre l'esprit. J'ai envie de me fondre en lui tellement l'odeur attirante de son corps m'enivre ; je lèche la sueur de sa gorge et son goût court-circuite mon cerveau. J'accélère, et ses cris se renforcent au même rythme que mes coups de reins que je ne peux plus ralentir, comme si j'étais possédé. J'essaie pourtant de me contrôler mais c'est déjà trop tard, je sens mes muscles se tendre et j'ai tout juste le temps d'empoigner ses cuisses avant d'exploser au fond de son corps. Un bref instant, j'ai l'impression de m'être fait emporter par le plaisir, stupéfait que l'entendre gémir me comble autant que de le marquer de cette façon.
Puis mes forces me lâchent et je fais de mon mieux pour ne pas m'affaler sur lui comme un poids mort, encore surpris par la force de mon orgasme. Lui passe ses bras autour de mon cou et m'embrasse goulûment, insouciant de mon besoin de respirer, ondulant des hanches pour profiter encore de moi le temps d'atteindre son septième ciel. Pourtant, je le surprends en nous écartant l'un de l'autre ; la déception n'est que brève puisque je reviens aussitôt m'allonger derrière lui, m'emboîtant à ses formes tout en pénétrant de nouveau son intérieur glissant.
— I love you, chuchoté-je en le berçant de coups de reins, un bras passé en travers de son torse et l'autre main appliquée à le masturber langoureusement.
Il penche la tête en arrière pour profiter de mon souffle sur son cou, se cambre afin de me sentir le plus possible, et quelques gémissements plus tard se tend pour déverser entre mes doigts son doux nectar. Il sourit en me voyant lécher consciencieusement mes doigts souillés, partageant avec moi les dernières gouttes, et lorsque ses halètements se tarissent et que son corps entre lentement en hibernation contre le mien, je murmure une dernière fois :
— Reste avec moi.
Je ne sais pas si j'ai rêvé ou non, mais je jurerais avoir senti sa main serrer un peu plus fort la mienne.
Avoir mis un réveil à sonner est sûrement la seule chose sensée que j'ai faite de ce week-end, et réussir à nous traîner jusqu'à la salle de bain relève encore du miracle. L'eau tiède nous sort lentement de l'état semi-comateux dans lequel on se complaît et je prends le temps de laver soigneusement mon amant, dont la température corporelle a pratiquement retrouvé son seuil normal, me voyant même retourner la faveur.
— C'était mal de faire ça chez tes parents, dit-il entre deux rinçages.
— Moi j'ai trouvé ça plutôt bon pourtant, susurré-je pour le plaisir de le voir rougir.
— … tu étais déchaîné, grommelle-t-il en tournant la tête pour ne pas que je voie ses joues virer à un carmin plus prononcé.
Je ne peux me retenir de rire avant de l'embrasser longuement, m'imprégnant de la sensation de son corps contre le mien en vue d'une journée privée de contact.
Je mets la main dans la penderie sur une paire de jeans noirs qui va à peu près à Zach, le convaincant que des vêtements propres feront meilleur effet, même si ce ne sont pas les siens. Alors que j'enfile ma tenue de rechange, il concède à porter un de mes tee-shirts sous son pull gris. Le voir se mouvoir dans mes vêtements de façon aussi naturelle réveille mon instinct possessif et cette impression qu'il m'appartient réveille à son tour mon insatiable libido.
— I love you, ronronné-je en l'attrapant dans mes bras tandis qu'il se dirige vers la salle de bain.
Il sourit et rougit encore une fois en sentant une barre de chair tendre le devant de mon pantalon.
— Moi aussi mais calme-toi, répond-il en s'extirpant de mon étreinte pour démêler rapidement ses cheveux.
— Ils me manquent, dis-je alors en caressant son oreille gauche, nue de la moindre ornementation.
— J'essaye de sauver les apparences, soupire-t-il.
— Tu t'en fais vraiment beaucoup, hein ? Ce ne sont que mes parents, pas des ministres…
— C'est important pour moi, rétorque-t-il avec insistance.
— Je crois que c'est celui-ci qui me manque le plus, ajouté-je en glissant un doigt dans sa bouche pour caresser sa langue trouée.
Il suce brièvement mon doigt avant de s'écarter, laissant sa main effleurer ma braguette au passage.
— Je le remettrai bien assez vite !
Attrapant sa main dans la mienne, je l'entraîne au rez-de-chaussée, direction la cuisine où une odeur appétissante m'informe que nous ne sommes pas les premiers debout. Après un bonjour collectif, je fais signe à Zach de s'asseoir quelque part et me retiens de sourire en le voyant choisir la place la plus éloignée de mon père. Celui-ci a d'ailleurs tout juste levé les yeux de son journal pour nous saluer et je me demande pourquoi mon amant persiste à s'en faire autant.
— Vous prenez vos œufs comment, Zach ? demande ma mère en sortant les ingrédients du réfrigérateur.
La promotion de sa relation de colocataire à celle de petit ami de son fils explique sûrement cette nouvelle familiarité et l'intéressé se met à rougir furieusement en balbutiant une réponse, aussi conscient que moi des raisons de ce changement.
— Il n'aime pas manger chaud le matin, dis-je à sa place en allant aider ma mère. Des toasts suffiront.
— J'ai de la confiture de mûres faite maison, cela vous ira ?
— C'est parfait, merci, acquiesce Zach avec un sourire qui se veut rassurant.
Une fois à table, la conversation s'engage autour d'une tasse de café, évitant soigneusement de mentionner le petit incident d'hier soir. Ma mère implique même Zach dans la discussion et je le sens petit à petit se détendre, finalement confiant des intentions bienfaisantes de celle-ci.
Cependant, lorsque je pose une main sur sa cuisse et me tourne vers mon père, il se raidit subitement et tente de me retenir d'un petit coup dans le tibia.
— Papa, il y a quelque chose dont je voudrais te parler, dis-je en ignorant son avertissement.
— Hum ? répond-il en décrochant de la rubrique financière.
— C'est au sujet de Zach et de moi…
Ma mère hoche imperceptiblement la tête pour m'encourager à continuer et je tente de ne pas me laisser submerger par les ondes d'angoisse que dégage mon amant.
— Je n'ai pas été tout à fait honnête en disant que nous sommes colocataires.
Mon père hausse un sourcil, réfléchissant une seconde à la signification de mes propos, et la vision de ma main sur la cuisse de Zach finit de le convaincre.
— Oh, dit-il simplement en s'intéressant à nouveau à son journal. J'aurais dû le deviner, après cette aventure avec le maître d'hôtel il fallait s'attendre à ce que ça arrive.
— Quoi ? m'exclamé-je en manquant de m'étouffer. Tu… tu savais ?
— Tu n'as jamais été le roi de la discrétion, pouffe mon père en tournant une page.
— John ! s'écrie ma mère. Ce n'est tout de même pas la peine de l'embarrasser !
Je jette un coup d'œil à Zach qui semble d'un coup soulagé par la tournure des événements, affichant comme nos deux hôtes un petit sourire qu'il tente de réfréner.
Je n'y crois pas, mes parents m'ont entendu m'envoyer en l'air avec un mec quand j'avais seize ans… Ma mère tousse légèrement pour faire oublier le malaise et ignorant mon expression déconfite, se tourne vers Zach avec un grand sourire :
— Je vous emballe un pot de confiture pour la route ?
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