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Chapitre 23

— Qu'est-ce que…

Vincent sort de la voiture sans un mot, le sourire aux lèvres, et je le suis à travers l'herbe rase du champ, un peu inquiet de voir le soleil décliner au point de menacer de disparaître derrière les pics enneigés. Il tient une couverture roulée sur l'épaule et un petit sac de tissu dans l'autre main, formé d'un simple torchon noué à son extrémité, et je suis de plus en plus intrigué par ce qu'il compte accomplir en nous amenant ici.

Finalement, il s'arrête au milieu de nulle part, là où un petit cercle d'arbre borde un étang gelé, et je m'accroupis sur la berge pour tapoter du bout des doigts la glace qui semble bien solide. Un peu plus loin, deux petits yeux jaunes me regardent à travers les joncs, me faisant reculer d'un pas par méfiance.

— Tu chasses les grenouilles ? plaisante Vincent en déroulant la couverture derrière moi.

Avant que je n'aie le temps de répondre, il s'y agenouille et dépose le petit paquet en son centre, le dénouant pour faire apparaître une jolie boîte noire de bois laqué à motifs dorés.

— Viens, dit-il en tendant sa main vers moi.

Je saisis doucement ses doigts et m'installe face à lui sur la couverture, curieux de la suite des événements. La boîte se sépare alors en trois compartiments distincts, que Vincent aligne entre nous avant de me tendre une paire de baguettes en bois.

— Un pique-nique ? m'étonné-je.

— Un bentô pour être plus précis, répond-il avec un clin d'œil.

Je le regarde séparer ses baguettes et s'en servir pour attraper un petit morceau d'omelette roulée, qu'au lieu de porter à sa bouche il tend vers moi en souriant. Je saisis délicatement la bouchée entre mes lèvres et lâche un murmure en mâchant la fondante mixture.

— C'est toi qui l'as fait ?

— Tu as envie d'un lavage d'estomac après ? Non, c'est un traiteur japonais, mais c'est moi qui ai choisi si ça peut jouer en ma faveur.

Je souris et lui tends un petit rectangle de thon rouge qu'il mange à son tour, m'hypnotisant de son regard insistant. Alors que l'on se nourrit mutuellement, n'échangeant que quelques mots et rires lorsqu'un morceau se montre réticent à être attrapé, le soleil se couche pour de bon et nous baigne d'une lumière orangée qui fait briller chaque goutte d'eau stagnant sur les feuilles des arbres. Ici, à l'abri des hauteurs où le vent glacé et la neige semblent régner sans fin, seul l'air frais de la nuit s'infiltre par le col de mon pull-over pour me provoquer d'agréables frissons.

Vincent glisse une petite fleur en pâte de haricot rouge entre mes lèvres et je lèche ses doigts au passage, faisant sensuellement tourner ma langue autour de leur extrémité avant de mâcher ma sucrerie. Ses yeux ont cet éclat magique, une lueur qui me dit qu'il a envie de moi mais qu'il se retient, et histoire d'en rajouter un peu je place une autre fleur entre mes dents puis m'allonge sur le dos en lui faisant signe de venir la chercher. Il écarte les restes de notre repas, seul un peu de riz jonchant encore le fond de la boîte, puis s'allonge sur moi pour récupérer son dû et m'offrir un long baiser qui me laisse les joues rouges et les yeux pétillants.

— On n'est pas là pour ça, chuchote-t-il en voyant que je ne serais pas difficile à convaincre de me séparer de quelques vêtements pour une petite aventure dans la nature.

— On est là pour quoi, alors ? murmuré-je à mon tour.

— On est là parce que je voulais qu'on ait ce qu'on aurait dû avoir avant, des rendez-vous, des dîners romantiques… je me rattrape, tu vois.

Je lutte pour ne pas céder au côté fleur bleue et pleurer d'émotion comme une fille, m'occupant à lisser tendrement les mèches désordonnées de mon amant en souriant de plus belle.

— Je voudrais te raconter une histoire, dit-il soudain en embrassant mes doigts avant de les reposer au sol.

Je hoche la tête avec étonnement et le laisse nous installer confortablement sur la couverture, allongés perpendiculairement sur le dos, sa tête posée au creux de mon ventre. Les étoiles les plus brillantes scintillent déjà dans le ciel dégagé, présage d'une journée ensoleillée à venir, et je les regarde s'allumer petit à petit pour remplir le ciel d'un océan de lumières.

— Il était une fois, commence Vincent d'une voix douce et basse, un chevalier qui errait à la recherche de sa destinée. Un chevalier qui vivait dans un monde triste, sans lumière, jusqu'à ce qu'un jour une princesse apparaisse et lui fasse voir à nouveau le soleil. Une princesse magnifique qui, sans douter un seul instant de lui, lui confia sa vie et quitta le confort de son château pour le suivre. Le chevalier prit soin d'elle, lui promettant de lui construire un nouveau château, lui promettant tout ce qu'elle souhaitait pour s'assurer de la garder près de lui. Et le temps passa doucement, les voyant se souder, penser à leur vie ensemble et à ce qu'ils allaient devenir. Mais la princesse s'impatientait et le chevalier décida de commencer à construire son château, dans la montagne où elle voulait rester avec ses amis. Il travaillait la nuit, construisait le jour, alors que la princesse regardait les journées passer et les chutes de neige se rapprocher. Et pendant ce temps, son ventre s'arrondissait, poussant le chevalier à faire de son mieux pour que tout soit prêt au plus vite pour les accueillir et les protéger de cet hiver froid qui s'annonçait. Mais à force d'être seule, la princesse commença à tourner en rond et voulut retourner plus souvent en ville, même y passer ses journées. Peu importe qu'il ne soit pas d'accord, elle savait qu'il ne voudrait pas la contrarier et ne se priva pas d'y aller. Et un soir, elle ne revint pas.

Je retiens mon souffle, le cœur battant à cent à l'heure à chaque mot qu'il ajoute. Je n'arrive pas à croire qu'il me raconte ça maintenant, cette histoire que je ne veux pas entendre mais qu'il faut que j'écoute jusqu'au bout, parce que je lui ai demandé, parce que j'ai besoin d'absorber un peu plus de lui et que son malheur en fait partie.

— Alors tout le monde se mit à chercher, pendant des jours, où avait pu disparaître la princesse, continue-t-il si bas que je dois tendre l'oreille pour saisir son discours. On fouilla les ruelles, les parcs, chaque recoin de la ville jusqu'à ce que petit à petit, chacun abandonne. Mais le chevalier continua à chercher, jusqu'à ce qu'un matin, un pêcheur retrouve un corps flottant à la surface du lac, un corps bleu et sans vie. Ils crurent à un accident mais il n'y avait pas d'accident, parce que sur son cou se voyaient encore les marques des mains qui l'avaient serré, que sur son corps s'imprimaient les traces de ceux qui l'avaient abusée avant de la jeter au fond du lac. Le chevalier les regarda enterrer le corps de sa princesse et de son bébé sans rien dire, puis il alla s'enterrer à son tour au fond de son château, puisqu'il avait été si inutile, si incapable de la protéger, et souhaita ne plus jamais revoir la lumière.

Ma main est plaquée sur ma bouche pour ne pas que je laisse échapper le moindre bruit, ne serait-ce que celui de ma respiration, sous peine de rompre le lourd silence. Mes yeux sont humides mais je ne peux pas pleurer, pas après ce que j'ai pu penser, pas après l'avoir haïe d'avoir touché à l'homme que j'aime alors qu'en ce moment, j'ai simplement l'impression d'être un imposteur profitant du malheur d'une innocente. Vincent reste silencieux un moment lui aussi, puis alors que je pensais qu'il allait nous dire de rentrer j'entends encore une fois s'élever sa voix sombre.

— Alors qu'il s'enfonçait lentement dans le désespoir, un jour une étrange créature arriva chez lui, une créature blessée elle aussi, qui tenait ses distances. Petit à petit elle a commencé à s'installer, à devenir têtue et insolente, à imprégner chaque chose autour d'elle au point que l'on ait l'impression qu'elle ait depuis toujours fait partie de ces lieux. Et malgré ses efforts pour l'éloigner de sa vie, la créature l'envahit lui aussi et bientôt, il ne pouvait plus se passer d'elle. Et bien qu'il lui ait fait du mal elle l'a toujours laissé revenir, elle s'est laissée apprivoiser alors qu'il ne lui donnait rien en échange, et pour la première fois depuis tout ce temps… il eut l'impression de revoir de la lumière.

Cette fois-ci je ne peux pas retenir mes larmes de couler et Vincent sent mon ventre se contracter sous les sanglots. Il se redresse et m'attire contre lui, enfouissant mon visage contre sa gorge offerte pour apaiser mon chagrin de sa réconfortante chaleur.

— Je ne veux pas te faire pleurer, murmure-t-il à mon oreille. My sweet light…

— Je suis désolé, hoqueté-je dans son cou, je ne voulais pas… te demander tout ça, je n'avais pas le droit…

— Si, tu as le droit. Je fais de mon mieux pour faire ce qu'il faut, je sais que j'ai encore du mal mais si tu me laisses encore un petit peu de temps…

J'acquiesce silencieusement et laisse mes larmes s'effacer, le passé se noyer lentement dans la noirceur de la nuit. Je songe que je sais ce que l'on ressent lorsque derrière ses yeux ne reste plus que l'image du cadavre de celle qu'on aime et que je ne peux plus ignorer ce qu'il lui en a coûté de me dire tout ça, ce qu'il lui en coûte de faire tout ce qu'il fait pour moi. Et quelque part, je sens que même sans dire ces trois mots que j'attends, ceux qu'il vient juste de m'offrir sont bien plus importants que cela.

 

Je me réveille avec un terrible mal de tête et la sensation d'avoir vécu en boucle le même cauchemar toute la nuit. Savoir que les mauvaises pensées sont contagieuses est loin d'être réconfortant, malheureusement, et voir que Vincent n'a pas dormi beaucoup plus à mes côtés n'a fait qu'alourdir mon malaise. Pourtant, il a réussi à se lever pendant une de mes phases de sommeil plus profond et m'a laissé avec un simple mot comme compagnon de réveil. La seconde nouvelle de la journée est celle de Simon qui a décidé de fermer quelques jours pour cause de contagion intempestive, ce qui me semblait plus ou moins inévitable. Malgré tout, je ne peux m'empêcher de me réjouir d'avoir cette journée et celles à venir pour moi, me donnant ainsi l'occasion de faire le point sur l'étrange soirée d'hier et avec un peu de chance, récupérer un peu du sommeil qui m'a déserté cette nuit.

J'enfile un vieux sweater de Vincent par-dessus mon jean et pars traîner à la cuisine pour m'infuser un peu de café dans l'estomac, histoire de rattraper mon état semi-comateux. Cependant, j'ai à peine le temps d'entamer ma seconde tasse que la sonnette de l'entrée vient déranger ma quiétude. Mon intuition me dit que Simon ou Violaine vient probablement chercher un peu de tranquillité auprès de moi et je me résous à aller ouvrir. Mais au lieu de ça, c'est avec un air bien peu enchanté que j'accueille une étrangère sur mon perron.

— Est-ce que Vincent est là ? demande-t-elle après m'avoir longuement détaillé, la bouche pincée.

Je fronce les sourcils et me retourne pour crier « Vincent ».

— Visiblement non, réponds-je sarcastiquement sans prendre non plus la peine de la saluer. Maintenant si vous voulez bien m'excuser…

— Vous êtes ? m'interrompt-elle.

— Son colocataire. Et vous ?

— Je peux l'attendre.

Et sur ces mots, elle écarte la porte que je tenais lâchement et s'invite dans le salon, déposant son manteau sur l'accoudoir avant de s'installer dans mon fauteuil. Je me retiens de lui crier dessus, un minimum de savoir-vivre prenant le pas sur mon énervement, et retourne à la cuisine en ravalant mes remarques cinglantes.

— Vous voulez un café, je suppose ?

— Ça serait avec plaisir, merci.

Comme si c'est le moment pour les politesses… je lui sers tout de même son café et sans demander si elle le veut autrement que noir, le dépose sur la table basse. Dans un autre contexte, je me serais sûrement inquiété de mon apparence débraillée mais cette brusque irruption dans ma matinée, censée être consacrée au repos, ne me laisse pas le moindre état d'âme quant à la tête que j'affiche. D'ailleurs, j'ébouriffe volontairement mes cheveux pour en rajouter un peu, satisfait de la voir me regarder curieusement du coin de l'œil. Je m'installe au bar de la cuisine, assez loin pour éviter de faire la conversation sans pour autant la laisser seule dans la maison. Je me demande bien ce qu'elle veut à Vincent, peut-être est-ce une de ses clientes, ou alors une vieille connaissance… plutôt vieille d'ailleurs, probablement la quarantaine et un peu trop pomponnée pour moi. On dirait un peu une ancienne playmate essayant de rattraper le coup de l'âge à grand renfort de maquillage et de vêtements haute couture.

Une fois de plus, nos regards se croisent, et je détourne la tête, gêné de l'insistance avec laquelle elle m'observe. Les nouvelles du matin n'ont rien d'intéressant, du moins rien d'aussi étonnant que la présence de cette inconnue qui refuse de se présenter. Je serais bien allé prendre une douche mais la laisser sans surveillance ne me paraît pas très judicieux pour l'instant. Un article attire néanmoins mon attention, une histoire de noyade, et je ne peux me retenir de frémir en repensant aux mots de Vincent. C'est fou comme je peux me sentir mal à cause de mon attitude égoïste, j'aurais dû savoir pourtant qu'il y avait quelque chose de plus important qui se cachait derrière sa douleur qu'une simple mort accidentelle… je n'arrive pas à croire qu'il ne m'en veuille pas de lui avoir mis la pression comme je l'ai fait. Je n'arrive pas non plus à croire que j'ai pu briser ses barrières aussi facilement… je m'étonne encore.

Alors que je me lance dans une nouvelle tournée de café pour occuper un peu mes membres engourdis d'être resté trop longtemps assis, un bruit de serrure se fait entendre et je réfrène un soupir de soulagement. Enfin, je vais pouvoir me libérer de l'envahisseur et retrouver un peu de tranquillité.

Vincent referme la porte derrière lui et me fait un petit sourire que je lui renvoie, toujours posté dans la cuisine. Je tente un petit signe de tête pour le prévenir qu'on a de la compagnie mais il détourne les yeux, remarquant avant de croiser à nouveau les miens un manteau inconnu occupant le salon.

— Qu'est-ce que tu fais là ? demande-t-il avec un air étonné en s'avançant vers sa propriétaire.

— Je te signale que je n'ai pas de nouvelles depuis plus d'un mois et que tu étais censé venir, répond notre invitée en se levant pour lui faire face.

— Je suis désolé, j'ai été occupé et puis… ça m'est sorti de la tête, s'excuse-t-il en se recoiffant nerveusement.

Oh oh, ça sent le règlement de compte d'ancienne maîtresse et je commence à ne pas apprécier la tournure de la conversation. Est-ce qu'il se serait fichu de moi avec cette histoire d'abstinence depuis trois ans ? Je sais qu'il a un truc pour les femmes plus âgées, mais quand même…

— Enfin, poursuit-elle, comme John est encore suffisamment occupé pour ne pas remarquer mon absence, j'ai décidé de venir directement te voir plutôt que de m'acharner à te joindre par téléphone.

— Vraiment, je suis désolé ! Tu aurais dû prévenir que tu venais, je me serais arrangé pour être là… est-ce que tu as attendu longtemps ?

— Pas tellement, dit-elle en me jetant un rapide coup d'œil. Mais un bonjour serait déjà bienvenu.

— Pardon, bonjour maman, répond-il en se penchant pour l'embrasser sur la joue.

Est-ce qu'il y a un moment où j'ai eu plus envie de mourir que maintenant ? Mmm, j'ai beau y réfléchir, je ne vois pas. Mon cœur s'est probablement arrêté de battre car je sens mon visage se décolorer pour tenter de se fondre dans le décor environnant. Je n'ai d'ailleurs aucune idée de ce qu'elle lui a répondu parce qu'un soudain vent de panique me coupe du monde avant de me crier une dernière chose : va-t'en !

Je m'éclipse discrètement dans la chambre, bien que j'aie l'impression que tous les yeux sont braqués sur moi, et m'assieds précautionneusement sur le lit. Non, mon cœur ne s'est pas arrêté puisque je l'entends cogner de toutes ses forces dans ma poitrine, tentant de faire exploser sa prison d'os. Sa mère… ? Oh bon sang, pourquoi maintenant ! Dans le genre mauvaise première impression, on fait difficilement pire. Est-ce que je risque de me faire plaquer juste pour avoir été désagréable avec sa mère ?

Je sursaute au son de la porte de la chambre qui s'ouvre mais constate avec soulagement que seul Vincent vient troubler mon angoisse ; je me retiens de lui sauter au cou pour ne pas me faire repousser.

— Qu'est-ce qui se passe ? demande-t-il en fronçant les sourcils.

— Je… je ne savais pas, je te jure, bafouillé-je. Si elle me l'avait dit, j'aurais fait un effort, je te promets ! J'avais mal à la tête, et puis…

— Ça va, du calme, soupire-t-il en venant s'asseoir près de moi. Qu'est-ce qui s'est passé, c'était si terrible ?

— Non, je… enfin, j'étais énervé parce que je ne savais pas qui c'était, et j'ai cru…

J'ai cru que sa mère était une ancienne stripteaseuse, à défaut de sa maîtresse cachée. Je ne peux décemment pas lui dire ça, le niveau de honte que j'atteins pour le moment touche déjà largement des sommets. Il me regarde pourtant avec une expression curieuse et je ne peux que me mordre la lèvre en réponse.

— Peu importe, lâche-t-il en me caressant brièvement la nuque. Reprends-toi et mets quelque chose d'un peu plus décent histoire que l'on prenne un verre ensemble.

— Qui ça, ensemble ? m'étranglé-je. Toi et moi ? Toi et ta mère et moi ?

— Va prendre une douche, dit-il en retenant un petit rire. Elle m'aurait dit si tu avais essayé de l'empoisonner, alors ça ne doit pas être si dramatique.

Il ne me laisse pas le choix et me pousse vers la salle de bain avant de retourner auprès de sa génitrice. Est-ce que j'ai encore le temps de faire un malaise sous la douche pour ne pas avoir à retourner là-bas ? Je n'ai cependant pas cette chance et hésite entre prendre mon temps à m'habiller et me dépêcher pour ne pas aggraver mon cas. Un élan de bonne volonté me faite choisir la seconde option et je mets rapidement un pantalon noir et une chemine assortie, retenant mes cheveux hors de mon visage pour sauver les apparences.

Vincent me fait un petit sourire lorsque je débarque dans le salon et je m'avance d'une démarche mal assurée vers sa mère qui me regarde sans bouger un cil.

— Bonjour, je… hum, je suis désolé pour tout à l'heure, bredouillé-je en m'inclinant légèrement.

— Je vous en prie, ça n'a pas d'importance, répond-elle en me faisant signe de m'asseoir. Vous êtes donc le colocataire de mon fils ?

— Oui, dis-je bêtement en évitant de regarder en direction de Vincent pour ne pas avoir l'air suspect.

— Et vous vous appelez ?

— Zach Keiner, madame.

— Ce nom ne me dit rien… vous venez de la région ?

— Non, de Rennes.

Elle me fixe un moment, apparemment surprise par ma réponse, mais je ne me sens pas d'attaque pour développer.

— Et ça fait longtemps que vous vivez ici ? ajoute-t-elle.

— Environ cinq mois.

Elle se tourne alors vers Vincent avec un air interrogateur.

— C'est amusant, parce que lorsque j'ai pris de tes nouvelles il y a quelques semaines, je n'ai pas eu vent d'un nouvel habitant chez toi.

— Ça ne me paraissait pas important, répond-il sans se laisser déstabiliser.

Je me sens un peu vexé mais fais de mon mieux pour ne pas le laisser paraître.

— C'est juste un arrangement temporaire, je suppose, dit-elle alors en se tournant vers moi.

Je ne sais pas quoi répondre, mentir à sa mère ne me semble pas particulièrement judicieux mais je ne compte pas non plus faire le coming out de son fils contre son gré. Et puisque ce n'était « pas important » de lui parler de moi, autant continuer sur la lancée.

— En effet, j'attends simplement la fin de la saison pour trouver un appartement. Mon arrivée a été un peu précipitée.

— J'imagine pourtant mal comment un voyage de plusieurs centaines de kilomètres a pu être précipité…

— Problèmes familiaux, réponds-je évasivement en jetant un regard vers Vincent pour lui faire signe qu'il serait temps qu'il intervienne.

— Vous ne deviez pas aller à Buenos Aires ce mois-ci ? demande-t-il en saisissant ma demande silencieuse.

— Si, mais ton père vient de rencontrer un promoteur à Genève et il s'est mis en tête d'aller faire le tour de ses futures acquisitions, soupire sa mère en levant les yeux au ciel. Au moins, ça veut dire que l'on va passer quelques mois ici et que j'aurais le temps de te voir.

Elle lui fait un sourire affectueux qu'il lui renvoie et je me retiens d'avoir la bougeotte face cette situation improbable. Comment ai-je pu ne pas penser que ça pourrait être sa mère ? Et pourquoi est-ce que je n'ai pas remarqué tout de suite qu'ils avaient le même sourire, le même nez, et même la même façon de me dévisager ? Vraiment, mon cerveau a dû subir des dommages pour en être arrivé là, c'est incroyable d'être aussi naïf…

C'est sa faute aussi, pourquoi elle ne peut pas ressembler à une mère de famille classique ? À son âge, ce n'est pas permis d'avoir cette tête-là !

Oh my , dans quoi je me suis embarqué avec cette famille parfaite…

— Ça me fait plaisir aussi, ajoute Vincent, même si j'ai beaucoup de travail en ce moment et je ne suis pas sûr de pouvoir venir souvent…

— Comment ça, beaucoup de travail ? Je croyais que tu étais consultant justement parce que ce n'est pas aussi prenant qu'architecte à plein temps ?

Alors là, elle rêve ; même moi j'ai du mal à le voir aussi souvent que je le voudrais, et je vis avec…

— Il faut aussi que je m'occupe du bar, rétorque-t-il en baissant un peu les yeux.

— Encore ce bar ? Je comprends que tu aies envie de te distraire un peu mais tu ne crois pas qu'il serait temps d'engager un gérant à plein temps ? Tu as mieux à faire que de servir des boissons…

— Mais j'aime ça, travailler au bar, répond Vincent avec un petit air dépité qui me laisse figé de stupéfaction.

Vincent, soumis ? On aura tout vu…

— Et vous, que faites-vous ? Vous travaillez au bar également ? dit-elle en se tournant vers moi.

— N-non, bredouillé-je comme si c'était une faute. Je suis serveur dans un café…

Je retire ce que j'ai dit, quand elle vous regarde comme ça je ne sais pas comment on pourrait se sentir à l'aise.

— Serveur, barman… c'est pareil. Pourquoi ne travailleriez-vous pas au bar ?

— Maman, j'ai déjà un employé, soupire Vincent pour m'éviter de me justifier. Et Zach travaille avec Astier, il a besoin de lui.

— Comme tu veux. Comment vont ses parents d'ailleurs ? J'ai promis à Christine de l'inviter à déjeuner après le somptueux buffet auquel elle nous a conviés pour l'anniversaire de John…

Ils parlent un moment des parents de Simon et je garde le silence, essayant de me faire le plus petit et discret possible pour ne pas avoir à répondre à de nouvelles questions embarrassantes.

Je ne peux pas m'empêcher de penser que je ne devrais pas être là, et surtout que je ne devrais pas être en train de menacer l'équilibre que Vincent maintient avec sa famille. Que va-t-il se passer si jamais ils apprennent que nous sommes ensemble ? Est-ce qu'il compte leur dire ou est-ce que l'on va se cacher ? Est-ce qu'il va m'en vouloir à jamais d'avoir causé la rupture de ses liens familiaux ?

Je commence à me sentir un peu nauséeux face à ces pensées inquiétantes mais fais de mon mieux pour ne rien laisser paraître, affichant mon meilleur faux sourire dans les instants où une paire d'yeux se pose sur moi.

— Je ne vais pas t'ennuyer trop longtemps, dit finalement sa mère en défroissant sa jupe, il faut encore que je fasse le trajet et ton père veut aller dîner avec ses collaborateurs ce soir, alors je dois me préparer.

— Tu es déjà parfaite, répond-il avec son petit sourire charmeur.

— Garde tes compliments pour quand tu viendras passer quelques jours à la maison, d'accord ? Est-ce que je dois prendre rendez-vous ou est-ce que je peux compter sur toi ce week-end ?

— Ce week-end ce sera parfait, s'empresse de répondre Vincent. Attends, je vais te ramener.

— Absolument pas, il va te falloir une demie journée pour faire l'aller-retour jusqu'à Aix. De toute façon, mon taxi m'attend, je lui ai dit de rester dans les environs.

Elle enfile son manteau et passe un rapide coup de fil au chauffeur avant de se diriger vers moi. Je bondis comme un ressort et serre avec délicatesse la main qu'elle me tend.

— J'ai hâte de passer ce week-end avec vous pour que nous fassions plus ample connaissance, monsieur Keiner, dit-elle sur un ton qui ne prête pas à contester.

Je crois que j'ai blanchi de quelques teintes car Vincent me jette un coup d'œil inquiet ; je parviens tout de même à hocher la tête avant de m'incliner une dernière fois, la laissant disparaître dans l'entrée à la suite de son fils.

Le temps que celui-ci revienne, je suis retourné m'asseoir au bord du lit, partagé entre le choc et le désespoir, et bien incapable de former la moindre phrase.

— Hey, dit Vincent en venant s'installer près de moi. Ça va ?

Je reste silencieux tandis qu'il caresse tendrement ma nuque, visiblement troublé par mon silence.

— Je sais qu'elle est un peu impressionnante mais elle ne mord pas, hein. Ce n'est pas la peine de t'en faire…

— Je n'étais pas prêt à rencontrer tes parents, soufflé-je sans lever les yeux vers lui.

Il passe alors un bras autour de ma taille et m'attire vers lui pour un câlin apaisant.

— Je sais et je suis désolé, je n'aurais jamais pensé qu'elle viendrait comme ça, sans prévenir. Mais ce n'est pas grave, ça s'est bien passé, elle n'a rien dit de désagréable sur toi…

— Elle ne sait pas…

Il embrasse doucement mon cou et je sens ses doigts déboutonner ma chemise, ses mains effleurer ma peau échauffée par le stress.

— Détends-toi, je vais te changer les idées, murmure-t-il en m'ôtant une première pièce de vêtements.

— Non, Vi…

Je ne suis vraiment pas d'humeur pour une partie de jambes en l'air mais Vincent fait taire mes protestations d'un doigt sur ma bouche avant de me déshabiller totalement et de m'allonger à plat ventre sur le lit. Je l'entends faire un aller-retour à la salle de bain puis venir, uniquement vêtu de son boxer, s'asseoir à cheval sur le haut de mes cuisses.

J'oublie mes préoccupations lorsqu'il fait couler un mince filet d'huile entre mes omoplates et que ses doigts commencent à s'activer sur moi, m'envoyant rejoindre ce merveilleux paradis de bien-être duquel j'aimerais ne jamais sortir. Pas un mot n'est prononcé, le glissement de ses mains n'est accompagné que des faibles soupirs qui m'échappent lorsqu'il atteint un point particulièrement agréable, et je suis presque en transe lorsque ses mains quittent mes fesses pour que je me retourne. Je me cambre inconsciemment sous la caresse de ses doigts sur mon torse, ceux-ci jouant une seconde avec mes tétons, puis descendant lentement sur mon ventre, mes cuisses et jusqu'au bout de mes orteils.

Alors que je me sens aussi glissant qu'une anguille, je suis étonné de constater qu'au lieu de m'avoir engourdi ce massage m'a plutôt excité. J'attire mon amant vers moi pour l'embrasser, le débarrassant en même temps de ses sous-vêtements, avant de m'emparer moi-même du flacon d'huile et d'en verser un peu au creux de ma paume. Il s'adosse à la tête de lit et je me mets à califourchon sur ses jambes pour passer mes mains dans son cou, direction ses épaules puis ses pectoraux que j'enduis tendrement. Je soupçonne que mes baisers ont plus d'effet que mes gestes, mais je continue à chercher à faire pencher la balance, poursuivant la course de mes doigts sur ses abdominaux. Un bref réapprovisionnement en huile est nécessaire avant la suite du programme et je passe enfin à la partie intéressante, lui offrant un langoureux massage intime qui finit de réveiller son membre déjà en alerte. Tout en enduisant généreusement son entrejambe, je sens sa langue se faire plus pressante dans ma bouche et ses mains m'empoigner les fesses pour me ramener contre lui. Mon ventre glisse contre son torse tandis que je pense à maintenir son sexe à la verticale pour que la gravité vienne faire son office et qu'accompagnés par ses mains, nos corps se joignent lentement dans une exquise étreinte.

Une fois assis sur lui, sa chair profondément logée dans la mienne, je croise les jambes derrière sons dos et m'installe confortablement, les bras passés autour de son cou. Ses lèvres viennent alors se poser au creux de ma gorge pour embrasser ma jugulaire, que je sens pulser contre elles.

— C'est quoi, ce cœur affolé ? dit-il en promenant ses doigts sur mon torse.

— C'est l'effet que tu me fais, chuchoté-je en ondulant légèrement mon bassin pour lui rappeler la situation. Tu n'es pas fâché ?

— Pourquoi serais-je fâché ? répond-il tout bas.

— Parce que je n'ai pas fait très bonne impression à ta mère…

— Ça, tu n'en sais rien, et de toute façon je me moque de son impression. C'est la mienne qui compte.

— Tu sais, j'ai repensé à ce que tu m'as dit hier…

Il m'interrompt d'un baiser et je donne un petit coup de reins pour le faire lâcher, bien décidé quoi qu'il en soit à finir ma phrase.

— … et je comprends que tu te retiennes après ce qui s'est passé. Je ne veux pas te forcer…

— Tu ne me forces pas, réplique-t-il en caressant mes hanches.

— Je sais que je ne suis pas exactement ce à quoi tu t'attendais, je ne peux pas te donner ce que tu veux…

— Qu'est-ce que tu en sais de ce que je veux ?

Je cherche un instant la réponse dans ses yeux et lance d'un ton hésitant :

— Je ne suis pas une femme…

Il soupire et promène lentement ses doigts le long de ma colonne vertébrale pour me faire frissonner.

— Je ne veux pas d'une femme, il n'y en aura qu'une seule dans ma vie et je ne pourrais jamais en toucher d'autres. Ce que je veux c'est quelqu'un de drôle, de tendre, de passionné…

Sa main caresse mon bas-ventre avec souplesse, entraînant une nouvelle ondulation de mes hanches qui déclenche le frottement de son muscle en moi, nous provoquant à tous les deux un gémissement de contentement.

— Ce que je veux, poursuit-il en me soulevant légèrement d'une main pour embrasser mon téton, c'est voir des yeux briller lorsque je rentre…

Il le suçote et je me mords la lèvre.

— … sentir l'angoisse lorsque je pars…

Ses doigts glissent entre mes cuisses et massent sensuellement l'endroit où l'on est joint.

— … la chaleur d'un corps lové entre mes draps…

Ses lèvres remontent dans mon cou alors qu'il s'enfonce de nouveau en moi, venant chatouiller le bord de mon oreille avant que sa langue ne s'y insère pour m'arracher un autre gémissement.

— … entendre ce cœur accélérer pour moi…

Il saisit mes cuisses et les soulève pour les passer par-dessus ses bras, réclamant les quelques millimètres supplémentaires de mon corps qu'il peut posséder.

— … ce que je veux, c'est toi.

Il m'embrasse à pleine bouche, suçant avidement ma langue entre ses lèvres, et ses mains à nouveau me portent pour cette fois-ci nous séparer totalement, ne laissant que le bout de son gland appuyé contre mon entrée.

— Dis-le-moi, susurre-t-il entre ses lèvres brillantes.

Je sonde son regard de mes yeux voilés et entrelace mes doigts sur sa nuque.

— Je t'aime.

Il me fait crier de plaisir en m'empalant complètement sur lui mais avant que je ne puisse en profiter, s'extrait de nouveau.

— Encore… véhicule son souffle chaud dans mon cou.

Je lui murmure mes « je t'aime » à l'infini, de plus en plus fort alors que nos corps se heurtent sauvagement, qu'il me dépose sur les draps pour y conduire son membre plus vite, plus loin, jusqu'à ce que je crie et que sa sève brûlante coule en moi pour apaiser mon désir. Il n'a pas besoin de parler, la lumière de ses pupilles, celle de son sourire en sentant mon cœur battre à toute vitesse sous ses doigts, cela suffit à dire toutes ces choses silencieuses.

Le baiser qui me réveille quelques heures plus tard n'a rien de fiévreux, pourtant je ne peux m'empêcher de chercher à en avoir plus, grognant de déception lorsqu'il s'écarte avec un petit rire.

— Je vais au bar, baby. À ce soir.

Sa mère a raison, il devrait engager quelqu'un à plein temps pour le remplacer… j'aurais bien voulu remettre ça.

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