Chapitre 22
Il est dos à moi, occupé à suspendre son costume sur un cintre pour ne pas le froisser. J'ai envie de crier et de lui lancer quelque chose dessus mais un peu de bon sens me retient. D'ailleurs, je sens ma colère de plus en plus distraite par la vue de ses sous-vêtements, toujours aussi moulants ; pas facile de rester concentré lorsque l'on est devant son fantasme vivant et qu'il prend délibérément son temps pour vous laisser profiter du spectacle.
— Vincent, finis-je par gronder pour qu'il se retourne enfin vers moi.
Il me fait un faux sourire innocent et vient me prendre dans ses bras, du moins tente jusqu'à ce que je recule pour l'en empêcher.
— Ton « ami » est déjà parti ? demande-t-il avec un sourire, avançant en même temps que je recule pour me coincer dos au mur.
— On se demande pourquoi, réponds-je sur un ton énervé. Tu m'expliques à quoi tu joues, là ?
— Je ne joue à rien, je t'ai prévenu que je ne voulais pas te voir avec d'autres mecs.
— Ce n'est pas « d'autres mecs », c'est mon meilleur ami !
— Pardon, c'est bien celui que tu veux te taper depuis toujours et qui t'a laissé en larmes la dernière fois qu'il a pointé le bout de son nez ? Excuse-moi de m'en faire…
Je plisse les yeux mais les siens ont gardé leur lueur amusée, comme si ma colère n'avait pas d'importance.
— Tu n'as même pas cherché à savoir ce qu'il voulait, grondé-je en croisant les bras, toujours bloqué par ses mains posées de chaque côté de mon cou.
— Laisse-moi deviner… toi ?
— Justement, non ! Il voulait s'excuser !
— Bah il était temps, remarque…
— Arrête avec ça ! m'énervé-je en le repoussant. Tu recommences avec tes jugements infondés !
— Infondés… répète Vincent en fronçant les sourcils.
Ce n'est peut-être pas le terme que j'aurais dû utiliser mais pas question de me laisser déstabiliser par un retournement de situation.
— On parle de Ben, Vi ! On parle de celui qui a passé plus de dix ans avec moi, la seule personne sur qui je pouvais compter, mon seul ami ! Tu peux m'expliquer de quel droit je le mettrai dehors sans lui laisser une chance de s'excuser !
— Je te rappelle que c'est aussi celui qui t'a laissé tomber !
— Et alors ? Si je me souviens bien, il y en a un autre qui m'a laissé tomber il y a quelques jours ! Pourtant, je t'ai bien laissé une chance, non ? Tu la mérites plus que lui peut-être ?
Je n'aime pas agir sous le coup de la colère et laisser les mots sortir tous seuls de ma bouche, sachant très bien qu'il suffit d'une simple parole de travers pour aggraver la situation. Pourtant, je ne peux pas m'en empêcher ; je ne peux pas le laisser avoir raison avec ce petit air supérieur alors qu'on est en train de parler de ma vie.
— Ça veut dire quoi, qu'il a autant le droit que moi de t'avoir dans son lit, c'est ça ? demande Vincent sur un ton glacial.
— Mais ça n'a rien à voir ! Je te parle d'aller dîner, de regarder un film, faire ce qu'on fait avec un ami !
— Tu préfères faire ça avec lui plutôt qu'avec moi ?
— Tu es sûr que tu veux me demander de choisir entre celui avec qui j'ai grandi et toi, que je connais depuis six mois ? Réfléchis bien, Vi.
Je le regarde droit dans les yeux et vois qu'il fulmine, pourtant il soutient mon regard un long moment, jusqu'à ce que la pression du silence me pousse finalement à le briser. Je ne doute pas une seconde que c'est lui que je choisirais mais il ne faut pas que je lâche le morceau maintenant, sinon je peux définitivement dire adieu à ma liberté.
Cependant, avant que le moindre son ne sorte de ma bouche, Vincent m'interrompt.
— Très bien, dîner demain soir, dit-il sans le moindre enthousiasme.
— Je ne veux pas que tu te comportes comme tu l'as fait aujourd'hui, insisté-je.
— Je ferai semblant de sourire, alors.
— Et tu ne me traites pas comme si j'étais ta chose.
Un sourire vicieux lui étire les lèvres et il s'avance à nouveau vers moi, bloquant mes poignets de ses doigts et me pressant entre son corps et le mur.
— C'est donnant-donnant, lâche-t-il dans un murmure. Je suis sage avec tes amis mais tu es à moi et je suis prêt à le faire savoir, que tu sois d'accord ou non.
— Tu plaisantes, là !
— Pas du tout. Si je sens la moindre menace je n'hésiterai pas à recommencer. Si je dois te marquer pour le prouver…
— Je ne suis pas du bétail, grondé-je en soutenant son regard.
— Je sais, dit-il en lâchant mes poignets pour glisser ses doigts sous ma chemise et caresser mes flancs.
Je n'ai pas envie qu'il mette fin à la discussion ainsi mais il semble bien décidé à me faire oublier mon argumentaire.
— Ne… commencé-je avant qu'il me fasse taire d'un baiser.
Je n'ai pas la force de résister alors qu'il m'intoxique de son odeur et que ses bras me pressent contre son torse chaud. Mes yeux se ferment d'eux-mêmes tandis que le baiser s'approfondit et je le sens à peine m'entraîner vers le lit : j'ai tout juste le temps d'ouvrir les yeux que je n'ai plus de chemise et en bonne voie pour ne plus avoir de jeans non plus. Il me pousse alors sur le matelas et ses lèvres partent à l'attaque de mon cou avant de se refermer sur un de mes tétons.
— Vi… attends, le dîner, soufflé-je.
— Bon appétit, répond-il en m'écartant les jambes.
Les préliminaires tournent court lorsque je sens deux doigts glissants s'introduire en moi et sa bouche téter l'intérieur de ma cuisse le temps d'un suçon. Puis ses mains me saisissent par les hanches et il me positionne à quatre pattes, étalant un peu plus de gel sur mon entrée avant de s'y enfoncer d'un puissant coup de reins.
Un cri m'échappe alors qu'il ne me laisse pas une seconde pour m'ajuster, forçant sa chair dans la mienne sans la moindre pitié. Je suis contraint de lâcher les draps lorsque ses bras passent autour de mon torse et qu'il me plaque contre lui, conduisant encore et encore son membre au fond de mon corps pour m'entendre crier de plus belle.
— You're mine, me susurre-t-il à l'oreille avant de mordiller mon cou.
J'appuie ma tête sur son épaule et saisis ses fesses pour les griffer, ce qu'il prend pour un encouragement à accélérer les coups de reins. Malgré la douleur, je sens le plaisir ravager mon système, renforcé par le contact de ses mains sur ma peau, de ses doigts jouant avec mes mamelons et caressant avec habilité mon sexe tendu.
— You're mine, répète-t-il en faisant claquer son bassin contre mes fesses.
Je me cambre au moment où ses dents se plantent dans mon cou et mon cri cette fois-ci est accompagné des spasmes de mon orgasme. Le resserrement de mes muscles entraîne celui de Vincent, dont le grondement résonne contre ma chair avant que je le sente pulser en moi, imprégnant mes tissus de sa semence.
Il me repose doucement sur le lit puis part se nettoyer, tandis que je constate du bout des doigts qu'une nouvelle marque pourpre se dessine sur le côté de mon cou. Je l'ai laissé me marquer finalement… une fois de plus.
Il revient sans ramener de serviette et se glisse simplement entre les draps, les rabattant sur nous avant de m'envelopper de ses bras.
— Je te l'ai dit, tu m'appartiens, murmure-t-il en embrassant mon front.
Si je n'étais pas aussi épuisé, je l'aurais probablement massacré pour oser ce commentaire.
Je me réveille endolori et poisseux, avec pour seul compagnon de lit un petit mot m'indiquant que Vincent sera de retour en début de soirée. Je le maudis silencieusement et me traîne hors des draps, optant directement pour une douche dans le but de retrouver un minimum de dignité. Après un nettoyage en profondeur, un coup d'œil dans la glace me donne une représentation visuelle de ce que j'avais senti la veille sur mon cou : un magnifique hématome violacé entouré de traces de dents.
Je sens qu'il va falloir que je fasse des réserves de pulls à col roulé.
Ma démarche est un peu étrange suite à la brutale session de la veille et je me résous à appeler Simon pour le prévenir de mon absence.
« Tu as mal au dos ? répète suspicieusement ce dernier après ma lamentable excuse.
— On a… été courir hier, bredouillé-je en sentant que je m'enfonce un peu plus.
— C'est ça… bah ne courez pas trop souvent, ok ?
— Promis, je suis désolé »
Il raccroche en riant. Vincent va me payer ça.
Je pars bouder dans le canapé un moment, jusqu'à ce que le dîner manqué de la veille me rappelle que je suis mort de faim. Heureusement, il y a des restes au réfrigérateur et je peux me contenter de les grignoter dans le salon, absorbé par les dessins animés matinaux.
Je laisse un message sur le téléphone de Ben pour lui dire de passer ce soir et pars à la cuisine afin de préparer le dîner en avance, choisissant quelque chose de simple qui va m'éviter de passer l'après-midi aux fourneaux. Contre toute attente, Ben arrive aux environs de cinq heures, prétextant vouloir m'aider à préparer le repas, et le simple fait qu'il souhaite passer un peu plus de temps avec moi me suffit pour retrouver mon humeur enjouée.
Je n'arrive pas à croire qu'on ait pu se séparer pour des raisons aussi idiotes ; même s'il en est le principal responsable, je me dis que j'ai peut-être réagi de façon excessive moi aussi. Tout ça parce que je ne voulais pas accepter qu'on ne soit rien d'autre que des amis… des amis, c'est pourtant bien la chose dont j'ai besoin pour le moment. Vincent me laisse les mains bien assez pleines pour avoir à faire avec quelqu'un d'autre.
— Tu t'es fait mal ? demande Ben alors que je grimace en m'asseyant sur un des tabourets.
— C'est rien, soupiré-je en changeant légèrement ma position.
— Qu'est-ce qui s'est passé ?
— On a eu une soirée mouvementée, réponds-je vaguement.
Soudain, Ben bondit de sa chaise et se plante devant moi en me saisissant par les épaules.
— Ne me dis pas qu'il t'a frappé ! Zach, il ne faut pas que tu le laisses faire ! Tu ne vas pas…
— Ben ! l'interromps-je. Il ne m'a pas frappé !
Il se r assoit mais garde un air suspicieux que je trouve assez amusant.
— Vincent n'a jamais levé un doigt sur moi, alors arrête de te faire des films… on a juste eu des « activités » un peu plus poussées que d'habitude.
— Quel genre d'activités ?
— Du genre au lit !
Je lui fais les gros yeux et il comprend subitement de quoi je parle : son expression passe de la méfiance à la surprise, puis à une sorte d'embarras.
— Oh… vous avez…
— Oui, on a. Depuis quand est-ce que tu joues les prudes comme ça ?
— Non, c'est juste que… j'ai du mal à t'imaginer avec un autre mec… enfin, c'est un peu… perturbant.
Je me retiens de rire devant l'explication gênée de Ben qui a tourné la tête pour me cacher le rouge de ses joues.
— Ne t'en fais pas, moi non plus je ne t'imagine pas avec une fille, ça me dégoûte un peu.
— Ce n'est pas pareil, rétorque Ben. Et puis si je me souviens bien, tu n'avais pas grand-chose à imaginer lorsque l'on était à cette fête et que tu étais dans le lit d'à côté…
— Ah, tais-toi ! grogné-je. J'essaye d'oublier ce moment alors n'en rajoute pas ! Déjà que j'ai dû aller dormir dans le salon pour ne pas vomir…
— Tu n'en rajouterais pas un peu ? Cette fille était canon, en plus.
— Bah pas selon mes critères. Et puis, ce n'était pas la fille qui m'intéressait…
— Tu t'es imaginé des trucs avec moi ?
On se regarde une seconde avant que je ne me mette à rougir et qu'il se cache les yeux en grimaçant.
— Ow… je ne veux pas savoir… couine-t-il.
Je finis par laisser le comique de la situation remplacer l'embarras et me mets à rire, rapidement imité par Ben. Dire que je m'imaginais toutes sortes de choses à l'époque et que maintenant que je suis avec Vincent, tout à l'air si ridicule à côté de ce que nous faisons… en quelques jours, il m'a fait passer l'envie de fantasmer sur qui que ce soit d'autre que lui et la promesse de ce qui m'attend lorsqu'il rentre du travail. Je ne suis même pas sûr que Ben arriverait encore à m'exciter…
Enfin, peut-être avec un peu d'efforts , songé-je en jetant un œil au bel athlète en face de moi.
Je l'emmène faire le tour de la maison pour passer le temps et juste lorsque l'on revient du garage, où Ben a pris le temps de baver sur la voiture de Vincent, celui-ci fait son entrée avec un sourire forcé qui le rend vaguement inquiétant.
— Bonjour sweetheart, dit-il en m'embrassant chastement avant de se défaire de son manteau.
Je lève un sourcil à son attention, perplexe quant à cette attitude de mari modèle qu'il est en train de nous jouer. Il serre la main de Ben un peu trop fort, cet étrange sourire toujours collé sur son visage, et se dirige vers la chambre pour mettre des vêtements plus confortables.
Ben me regarde d'un air un peu effrayé en massant sa main et je suis mon amant dans la chambre en soupirant.
— Vi, commencé-je en refermant la porte derrière moi, quand je t'ai demandé de te comporter de façon civilisée, ce n'était pas pour que tu terrorises tout le monde, moi y compris.
— Quoi, répond-il innocemment, j'ai été bien, non ? J'ai souri, je lui ai serré la main…
— Tu as essayé de lui casser un doigt, oui.
— Ça va, c'était juste une poignée de main.
Il enfile un jean et un polo bleu puis s'avance jusqu'à moi pour enlacer ma taille.
— Tu ne peux pas juste agir normalement ? demandé-je d'une petite voix pour tenter de l'apitoyer.
Il sourit et attrape le bas de mon pull pour me l'ôter d'un mouvement leste, me laissant avec un simple tee-shirt de coton noir qui laisse apparaître la marque violacée à mon cou.
— Ça dépendra de comment il se comporte, mais je vais faire de mon mieux.
Il pose alors une main sur mes fesses et me plaque contre lui le temps d'un véritable baiser, qui fait monter ma température et palpiter mon cœur.
— J'ai faim, sweetheart , dit-il avec un sourire coquin.
Je le repousse en secouant la tête de dépit et retourne à la cuisine, où Ben nous attend. Celui-ci ne fait pas de remarque à la vue de mon suçon, sans doute parce que Vincent ne le lâche pas des yeux et qu'il doit craindre qu'il ne lui saute à la gorge au moindre mot déplacé.
— Qu'est-ce qu'on mange ? demande Vincent en se penchant par-dessus mon épaule.
— Des lasagnes au thon. Tu as si faim que ça ?
— Je pourrais te manger en entier, souffle-t-il en effleurant ma nuque de ses lèvres.
Je m'écarte avant que mon visage ne vire au rouge et m'affaire à mettre la table pour écarter les pensées perverses qui m'assaillent.
— Alors, quoi de neuf depuis le temps ? demande soudain Vincent en se tournant vers Ben, bras croisés et appuyé contre le bar.
— Euh, je… bafouille Ben. Je fais des études d'archéologie à la Sorbonne…
— Ça a l'air passionnant, dis-moi. C'est pour quand les fouilles sur le terrain ?
— Je ne suis qu'en deuxième année alors il y a encore le temps.
— Dommage, partir loin ça doit être bien, pourtant.
Je flashe un regard accusateur à Vincent qui se contente de me sourire comme si de rien n'était.
Le dîner se passe dans un relatif silence, bien que je m'efforce à faire la discussion entre chacune des deux parties, la tâche est loin d'être aisée. Finalement Vincent s'éclipse pour aller travailler au bar et je me retiens de soupirer de soulagement.
— Il n'est pas toujours aussi froid, m'excusé-je auprès de Ben en l'invitant à me rejoindre sur le canapé.
— Non mais je le comprends, il n'a sûrement pas très envie que je revienne dans ta vie, surtout après ce que je t'ai dit…
— Ce n'est pas comme si tu m'avais démoli le portrait non plus, il ne faut pas exagérer.
Je m'assieds en tailleur, la tête entre les mains, soudainement fatigué de ressasser ces pensées stériles.
— Je me suis comporté comme un gamin, soupiré-je tout bas. Je ne vois pas comment je pourrais t'en vouloir de faire de même, on est aussi coupable l'un que l'autre de se rejeter la faute pour les choses qu'on a ratées. Mais je n'ai plus envie d'y penser, tu es là et les choses sont claires maintenant. Au pire, tu peux toujours revenir sur ta décision plus tard…
— Je n'ai rien sur quoi revenir, m'interrompt-il en passant un bras autour de mes épaules. Tu es mon meilleur ami, point final. Je ne vais pas te laisser tomber encore une fois.
J'ai besoin d'un peu de silence pour que tout ça soit bien intégré dans mon esprit. Pouvoir enfin laver mes fautes, sentir qu'il n'est pas encore trop tard pour réparer ce qui cloche dans ma vie… peut-être que ça l'est pour certaines choses, parce que je n'aurais plus jamais de géniteur, que la dernière vision de ma mère restera toujours celle de son cadavre, mais au-delà de ça, au-delà de toutes les cicatrices que je porte comme un blason, il y a sûrement des choses qui peuvent être sauvées. Ben, ces souvenirs que je chéris encore, ces moments où je ne me posais pas de questions… c'est probablement une de mes meilleures bouées de sauvetage.
Je ne sais pas ce que va en dire Simon mais je crois que j'ai besoin de sentir que je ne suis pas qu'un imposé dans la vie de ceux qui m'entourent, même si je ne regretterai jamais ce que j'ai ici. Savoir que quelqu'un est là depuis le début, quelqu'un qui a eu le choix de me laisser et qui a préféré revenir, il n'y a probablement rien de plus précieux à cet instant. C'est comme me laisser une chance de me racheter.
Il n'est pas encore trop tard.
Ben me parle de sa vie à Paris et je l'écoute en silence, hochant la tête par moments pour lui montrer que je ne me suis pas endormi pendant son discours. Puis celui-ci dérive vers nos bêtises d'antan et je ne peux m'empêcher de rire à l'évocation de toutes ces choses stupides qu'on a pu faire, avec cette insouciance sans pareille qui semble dater d'un passé lointain.
Puis soudain Ben écarte délicatement mes cheveux de mon visage et soulève mon menton pour avoir toute mon attention :
— Tu es sûr que tout va bien pour toi ?
— Pourquoi tu voudrais que ça n'aille pas ?
— Parce que tu n'as pas l'air heureux.
Dieu sait si je peux essayer pourtant. Peut-être n'est-ce que de la cupidité de ma part, d'avoir l'impression de pouvoir avoir plus que ce que j'ai déjà, plus que ces gens qui m'ont accepté au même titre que ceux de leur sang, plus que les chaînes que Vincent a enroulé autour de moi. Et que j'aie tort ou non, ce vide qui reste dans mon cœur ne semble pas vouloir se combler.
Je fais un sourire à Ben mais bizarrement, cela semble l'inquiéter encore plus.
— Ça va avec ton… mec ?
— Pourquoi ça n'irait pas ?
— Arrête avec ça, c'est quoi ces questions dont tu te sers pour éviter de me répondre ?
— Je ne…
Bien sûr que j'évite de lui répondre, tout comme j'évite d'y penser pour faire comme si de rien n'était, comme si tout était aussi rose qu'un nuage de sucre candi.
— On n'est pas vraiment au point… avoué-je en laissant mon regard se perdre parmi les lignes que forme le bois de la table basse.
— Au point sur quoi ?
— Sur nous… je suis amoureux de lui et il le sait, je le lui ai dit assez souvent, mais je ne sais toujours pas ce que je suis pour lui. Parfois j'ai l'impression qu'il me considère comme son animal de compagnie, qui a le droit à un câlin s'il a été sage…
— Comment ça ? Tu veux dire qu'il est juste intéressé par…
Il a du mal à finir sa phrase et je note qu'il doit faire de terribles efforts pour ne pas être dégoûté par ce qu'impliquent ces mots.
— … mon cul ? clarifié-je. Je ne sais pas si c'est vraiment ça, j'ai plus l'impression d'être son nouveau trophée qu'il exhibe.
— Tu ne devrais pas le laisser faire.
— Je ne peux pas me permettre de le perdre non plus… Et puis on vit ensemble, je ne peux pas déclencher une guerre froide sans en supporter les conséquences pendant une éternité.
— Tu préfères ronger ton frein ?
— Je préfère attendre que ça passe, réponds-je tout bas.
Ben m'attrape par les épaules et me force une fois de plus à me tourner vers lui.
— Zach, ne fais pas ça, dit-il les sourcils froncés. Ne recommence pas à te faire souffrir pour quelqu'un, ça n'en vaut pas la peine.
— Si, il en vaut la peine.
— Parle-lui au moins ! Ce genre de non dit, ça ne donne rien de bon et tu le sais aussi bien que moi. Si tu veux une vraie histoire qui dure tu ne peux pas te contenter de servir de chauffe-lit.
C'est triste qu'il me dise justement ce que je ne veux pas entendre, ce que je suis supposé voir mais que j'ignore délibérément, et pourtant je n'arrive pas à lui en vouloir.
— Il a ses raisons…
— On a toujours des raisons pour se comporter comme un connard, soupire Ben. Mais cette discussion arrivera un jour ou l'autre, que tu le veuilles ou non.
Il laisse tomber le sujet devant mon manque de réponse et m'entraîne dans une conversation futile pour un moment, quelque chose censé détourner mon esprit de ses mots un peu trop juste ; malheureusement, ça ne marche pas très bien. Je me rends bientôt compte que minuit vient de passer et pousse Ben dehors presque de force, inquiet de le voir rentrer chez lui aussi tard.
— Ne t'en fais pas pour moi, plaisante-t-il en mettant ses chaussures. C'est plutôt pour toi qu'il y a de quoi s'inquiéter.
— Mais non, tout va bien pour moi, je t'assure, le rassuré-je. Fais attention à toi et viens me voir demain avant de repartir, d'accord ?
— Tu peux y compter !
Il me serre un bref instant dans ses bras avant de s'enfoncer dans l'épaisse neige nocturne, disparaissant rapidement de ma vue alors que la pente efface peu à peu sa silhouette.
Par réflexe, je pars prendre ma douche du soir, peu importe qu'on soit déjà au milieu de la nuit. L'eau m'engourdit vaguement et je compense par un séchage vigoureux, réveillant mes nerfs à grand renfort de frottement de serviette. J'attrape un pantalon de coton en guise de pyjama et enfile sans réfléchir un pull blanc à Vincent qui traîne dans la salle de bain. C'est incroyable comme ses pulls peuvent être doux et chauds, même abandonnés dans une pièce humide, et m'y blottir m'évoque la sensation d'un cocon qui se referme autour de soi. Je traverse la chambre avec ce petit morceau de lui, décidé à me faire un dernier café pour être réveillé à son retour. Cependant, la lueur du dehors m'arrête lorsque je passe devant la porte de derrière et je regarde un instant le ciel, surpris de voir une grosse lune y briller et éclairer la neige de ses pâles rayons.
Comme captivé, je sors sans un bruit, refermant doucement la porte derrière moi. Quelques pas suffisent à rejoindre le bord de la terrasse pour me placer sous la voûte étoilée, bercé par un souffle de vent froid qui fait frissonner chaque parcelle de ma peau découverte. Étrangement, ça ne me dérange pas d'avoir froid ; je me sens bien ici, en sécurité. La neige du jardin est vierge de la moindre trace, ressemblant à une mer immobile et glacée retenue en son centre par les racines du vieil arbre noueux. Depuis combien de temps est-il ici ? Depuis combien d'années survit-il sur cette terre gelée, de combien de choses a-t-il été témoin dans ce jardin clos ? Je me demande s'il a les réponses aux questions que je me pose, s'il sait ce qu'il faudrait faire pour que Vincent m'ouvre un peu son cœur. Peut-être connaît-il tous ses petits secrets, peut-être a-t-il entendu tous les bruits de sa vie, tous ceux de la nôtre aussi…
Inconsciemment, je m'approche de lui, laissant derrière moi l'empreinte de mes pieds dans la neige moelleuse. Je monte sur une des racines et appuie mes mains contre le tronc, espérant ressentir quelque chose, entrevoir un indice qui me dirait quoi faire à présent. L'amas de branches nues au dessus de ma tête me protège du vent, comme si à son tour l'arbre me proposait un nouveau cocon où me tapir, et je ferme les yeux tandis que l'écorce s'imprime à l'intérieur de mes paumes.
C'est amusant comme il peut sembler mort alors que je le sais bien vivant. Ça doit être pratique de pouvoir rester immobile ainsi, de vivre au ralenti et d'avoir des centaines années pour prendre du recul face à ses choix. J'aimerais être une de ces branches pour me pencher à sa fenêtre et l'épier chaque nuit, chaque matin ; une de ces racines pour sentir les vibrations de ses pas, les nuances dans ses déplacements ; une de ces fleurs pour me poser au creux de sa paume, sentir son souffle sur moi.
Est-il plus heureux depuis qu'il est avec moi ? Est-ce que sa démarche est plus douce, est-ce qu'il rit plus souvent, est-ce que ses yeux sont moins tristes qu'autrefois ? Je gratte délicatement l'écorce mais seul le silence me répond. Comment savoir si j'ai vraiment une chance ?
Le sol vibre sous le claquement d'une porte et je quitte ma racine à regret, trottinant jusqu'à la buanderie pour m'y faufiler discrètement.
— Tu es encore debout ? demande Vincent en me voyant entrer dans le salon.
— Oui, je n'étais pas fatigué…
Je m'approche et me hisse sur la pointe des pieds pour lui déposer un baiser sur les lèvres. Ses mains se posent alors sur mes joues et il fronce légèrement les sourcils.
— Pourquoi est-ce que tu es gelé ?
— Je suis allé chercher quelque chose au garage, mens-je. Ne t'en fais pas, je n'ai pas froid.
La chaleur de la maison cause des fourmillements dans mes extrémités qui se réchauffent rapidement, effaçant en même temps la sensation de la neige et du bois pour n'en garder qu'un infime souvenir.
— Je peux te demander quelque chose ? dis-je soudain en retournant près de la fenêtre.
— Quoi ? s'enquiert Vincent avant de m'y rejoindre.
— Est-ce que tu m'aimes ?
Il y a sûrement d'autres façons de le dire, avec probablement plus de tact et moins de mélo, mais après tout c'est la réponse que je veux avoir, alors pourquoi poser une autre question ? Il me regarde un moment en silence, la tête appuyée contre la vitre froide.
— Pourquoi tu me demandes ça ? finit-il par demander tout bas.
— Parce que je n'en suis pas certain, parfois.
— J'ai fait quelque chose qu'il ne fallait pas ? Si c'est Ben qui t'a mis ça dans la tête…
— Non, ce n'est pas lui. C'est moi qui te le demande, pas quelqu'un d'autre. Tu sais, il n'y a jamais eu personne d'autre que toi pour moi, ajouté-je en lui jetant un coup d'œil.
— Alors pourquoi maintenant ?
Je ne sais pas quoi lui répondre, ce n'est pas quelque chose qui m'est venu subitement ce matin, c'est juste que je n'ai pas pu lui demander avant. Je n'avais pas le courage d'affronter sa réponse.
— Je ne suis pas en train de te poser un ultimatum, soufflé-je. Je n'ai pas besoin de ta réponse maintenant et je ne vais pas te quitter si tu la gardes pour toi. Je voudrais juste savoir ce que je suis pour toi, si je suis en droit de m'imaginer quelque chose pour nous, d'entrevoir un possible futur ou si tu seras à jamais dévoué à quelqu'un d'autre.
Vincent glisse doucement ses doigts dans mes cheveux, me faisant frissonner, et j'ai l'impression que sa lèvre tremble un peu.
— Tu as le temps d'y réfléchir, dis-je en souriant. Il est temps de dormir pour ce soir…
J'écarte sa main avec précaution et pars vers la chambre, abandonnant mes vêtements sur le sol avant de me glisser entre les draps, le visage tourné vers le mur. Vincent met quelques minutes pour me rejoindre et j'entends le lit grincer son poids, les draps se froisser sous sa peau. Il remonte la couette et je le sens s'approcher, jusqu'à ce que son corps chaud vienne à l'encontre du mien, que ses jambes s'entrelacent aux miennes et que son bras passe autour de ma taille pour m'enserrer. Je pose ma main sur la sienne sans un mot, apaisé par la chaleur de son souffle sur ma nuque, et malgré mes incertitudes je m'endors rapidement.
— T'as une tête affreuse, avoué-je à Simon après avoir enfilé mon tablier.
— Ne m'en parle pas, grogne-t-il en s'appuyant contre le mur, frottant ses yeux rouges pour tenter de les persuader de rester ouverts.
— Qu'est-ce qui se passe ? Tu as vendu Vio à tes élèves de ski pour prendre des vacances ? plaisanté-je.
— Mieux encore, les filles ont la varicelle et elle reste avec elles.
— Je m'attendais à pire…
— Non mais attends, le plus marrant arrive. De un, elles n'ont pas dormi, de ce fait nous non plus, et de deux, comme je ne l'ai pas eu, je suis consigné au salon jusqu'à prochaine notification.
Je lui fais mon meilleur sourire compatissant et me charge rapidement d'un client, le laissant se reposer une minute contre le mur.
— Tu peux venir dormir chez nous, tu sais, proposé-je.
— C'est gentil mais je n'ai pas l'impression que je vais dormir plus avec vous deux à côté…
Il se prend un coup de poing pour cette remarque avant que je ne retourne à mon poste en cuisine, décidé à faire la quantité maximum de viennoiseries au plus vite pour ne pas laisser Simon tout seul trop longtemps. Trois heures plus tard, il m'accueille avec soulagement dans la salle et je l'envoie de force à la cuisine pour qu'il dorme un peu d'ici le rush de fin de matinée.
Ben interrompt ma course peu avant midi, apportant avec lui un surplus d'énergie qu'il tente de me communiquer en m'écrasant contre lui.
— Je suis tellement content d'être venu, dit-il avec un sourire radieux.
— Moi aussi je suis content que tu sois venu.
— Je me suis arrangé pour passer une semaine ici en avril ! C'est génial, non ? On va pouvoir aller descendre les pistes ensemble et tout !
Sa bonne humeur est contagieuse et je ne peux pas m'empêcher de sourire comme un idiot devant son enthousiasme.
— On verra ça. Je bosse pendant les vacances, tu sais ?
— Allez, tu peux bien te libérer un peu !
— On verra à ce moment-là.
Simon le regarde avec un air un peu suspicieux depuis son arrivée et je me tourne vers lui en lui faisant ma tête de petit chien, m'attirant un soupir de sa part alors qu'il renonce à blâmer Ben pour quoi que ce soit.
— Ne traîne pas, tu vas rater ton train, dis-je en voyant l'heure tourner.
— Tu me chasses déjà !
— Mais non, idiot…
Il me donne un petit coup d'épaule avec un clin d'œil et je le pousse amicalement pour me venger.
— Au fait, vous avez parlé hier ? demande Ben en baissant la voix.
— Oui, soupiré-je.
— Et… ?
— Et je lui laisse le temps d'y réfléchir.
— Pas trop quand même, hein ?
Je hausse les épaules et il m'étreint une nouvelle fois, retentant sa chance pour me déplacer quelques vertèbres.
— Fais attention à toi, Zach. Et appelle-moi !
— Tu n'as qu'à appeler, toi, rétorqué-je en souriant.
— Ok, si tu me le demandes aussi gentiment, je me ferai un plaisir de te harceler au milieu de la nuit.
— Je ne suis pas sûr que tu vas aimer ce que tu vas entendre si je décroche…
Il me fait une grimace devant laquelle je me retiens de rire.
— À bientôt, conclut-il après une dernière embrassade.
— Oui, à bientôt. Prends soin de toi aussi.
Je le regarde partir le sourire aux lèvres, désireux d'effacer la désagréable image de notre précédente séparation pour la remplacer par celle-ci, un simple au revoir avec une promesse de réunion. Dire qu'il aura fallu qu'on perde tant de temps pour ça…
— Il y a un problème avec Vincent ? demande avec hésitation Simon alors que je lave une série de tasses.
— Non, il n'y pas de problème avec Vincent, curieux, répliqué-je avec amusement.
— Je ne suis pas curieux ! Je m'inquiète, c'est tout.
— Tu es curieux et tu t'inquiètes pour un rien, le corrigé-je. Mais je te promets qu'il n'y a pas de problème, alors pas la peine de te prendre la tête.
Il acquiesce mais pourtant, je sens que ma petite tirade de l'a pas vraiment convaincu.
La nuit tombe déjà lorsque je rentre enfin à la maison. Vincent est parti au travail, laissant un petit mot sur le comptoir pour me prévenir, et je m'arrête un moment devant le piano pour jouer un peu.
Ma vie est comme un ouragan en ce moment, les choses volent dans tous les sens, se brisent, se reconstruisent derrière moi… je me sens emporté contre mon gré dans cette tempête, incapable de me poser pour souffler, incapable de mettre de l'ordre dans ce qui reste. Je suis encore troublé par les aller-retour de Ben, sa manie de me capturer à chaque fois pour mieux me faire souffrir lors du départ, même si maintenant cela semble fini. Enfin, ça me semblait aussi fini avant, alors que dois-je croire ? Que ça y est, je peux compter sur lui ad vitam aeternam, ou que je dois garder mes défenses levées au cas où il trouverait mieux à faire que de se soucier de moi ? Rien que d'y penser, j'en ai mal à la tête.
Il y a toujours ce moment où l'on souffle après une bataille, en se disant que c'est fini, que quelque soit l'issue le résultat est là, immuable, et qu'il est temps de tourner la page. Puis l'ennemi se relève et sans vous laisser le temps de se retourner, il relance le combat, encore et encore, jusqu'à ce que vous soyez trop épuisé pour lutter… Je n'ai pas oublié le danger qui plane au loin, celui du retour de mon père, d'Anui, celui des personnes futures qui pourront encore me faire souffrir. Je n'ai pas oublié qu'il ne suffit que d'un instant, une minute d'inattention pour que tout bascule, pour tout perdre, et que je ne pourrai jamais contrôler ça.
Mais hormis cela, ces hypothétiques malheurs que je ne peux m'empêcher d'envisager, il y a quelque chose de bien plus important qui me trouble. À quoi est en train de penser Vincent ? Que je me comporte comme une fille, à vouloir lui passer la corde au cou dès que ça devient un peu sérieux ? Qu'il n'a peut-être pas envie de se prendre la tête une fois de plus, après tout le sexe est déjà bien… le sexe est génial, même. C'est juste que j'ai l'impression qu'on n'a pas fait les choses dans l'ordre ; j'aurais aimé qu'on ait des rendez-vous, qu'on y aille progressivement, que je passe quelques nuits chez lui. Au lieu de ça, nous vivons déjà ensemble et le premier geste que nous avons fait a aussitôt fini au lit. Bien sûr, je ne mets pas à la poubelle toutes les petites attentions que j'ai eu ces derniers temps, mais… j'aurais voulu qu'on devienne autre chose que des « fuck buddies ».
Je me réveille en sursaut à sept heures du matin, paniqué à l'idée que le réveil n'ait pas sonné et que je sois en retard au travail. Alors que je me dépêtre des draps pour me lever, un bras se faufile autour de ma taille et me ramène dans le lit.
— It's Sunday, grogne Vincent en essayant de reprendre sa position initiale, niché contre mon dos.
Je soupire de soulagement et me rendors aussitôt dans ses bras.
Lorsque j'ouvre à nouveau les yeux, il est plus de midi et je suis seul au milieu du lit, étalé comme une étoile de mer. Après un détour par la salle de bain, j'entends les pas de Vincent dans la salle de tir et décide de le laisser en paix le temps de préparer de quoi remplir mon estomac vide. L'odeur des galettes au fromage sort mon amant de sa méditation et il arrive en trottinant dans la cuisine, s'asseyant rapidement au bar en attendant que je le serve.
Un vrai gamin lui aussi, parfois.
— Tu fais quelque chose, aujourd'hui ? demandé-je en mâchouillant un morceau de galette.
— J'ai juste une petite course à faire cet après-midi. Tu ne dois pas aller voir Vio de toute façon ?
— Si, mais tu peux venir aussi, tu sais…
— Moi non plus je n'ai pas eu la varicelle, alors je passe, merci, grogne-t-il tandis que je réfrène un petit rire.
Il part prendre sa douche une fois le repas fini et je range rapidement la cuisine avant de l'y rejoindre. Que mon discours de la veille l'ait touché ou pas, cela n'influence visiblement pas notre quotidien : je sors de la salle de bain fatigué mais satisfait, les jambes légèrement tremblantes après ce petit moment sportif. La récupération se fait dans le salon, tous deux emmitouflés dans un peignoir et installés à chaque extrémité du canapé, nos jambes entrelacées en son milieu.
Le programme ne m'intéresse que vaguement et je m'endors à demi, jusqu'à ce que Vincent me fasse sursauter en se mettant debout.
— Il est déjà trois heures et demie, m'indique-t-il en désignant l'horloge.
Je me résous à bouger et pars me préparer avec lui, acceptant même avec gratitude qu'il me dépose chez Simon.
— De l'aide, enfin, soupire Violaine en me tirant à l'intérieur.
Deux petites têtes blondes se jettent sur mes jambes et me regardent avec des yeux suppliants, le visage parsemé de points rouges.
— Bah alors, qu'est-ce qui se passe ?
Violaine m'ignore et se laisse tomber dans le canapé, visiblement épuisée. Les filles ne me laissent d'ailleurs pas le loisir de faire un pas, leurs moufles accrochées au tissu de mon jean.
— Comment ça va les puces ? dis-je en m'accroupissant non sans mal pour être à leur hauteur.
Une cacophonie de complaintes me répond, faisant le résumé des nuits blanches, des tentatives de maîtrise de grattage forcées par leur mère et de l'enfermement inconditionnel dans la maison qui semble les rendre surexcitées. Je parviens à les calmer un peu en les poussant jusqu'au salon, nous asseyant tous les trois au sol dans afin de trouver quelque chose de constructif pour les occuper.
Sur ce coup-là, il faut que je me débrouille, je soupçonne Violaine de s'être déjà endormie et les filles rejettent chacune de mes propositions avec une mine boudeuse, ayant apparemment épuisé la plupart des possibilités lors des jours précédents. Je sens que je suis en train de perdre la partie lorsqu'un coup de peluche est lancé en direction d'Alicia, qui l'évite pour ensuite attraper les cheveux de sa sœur, bien décidée à lui faire payer sa tentative avortée. Avant que cela ne tourne mal, j'attrape mes deux lutteuses sous chaque bras et les traîne à la cuisine, où je les assieds chacune sur une chaise tournée face à moi.
— Ok les guerrières, on pose les armes et on va apprendre quelque chose tous les trois, ok ?
Elles me regardent avec suspicion, histoire d'évaluer l'intérêt de ma proposition.
— Qu'est-ce qui vous ferai envie ? Des biscuits ? Des biscuits en forme d'animaux ?
Oh oh, je ne sais pas si c'est le mot « biscuit » ou « animaux » qui a fait le déclic mais j'ai maintenant toute leur attention.
— À quoi vous voulez qu'on les fasse ?
— Chocolat ! me crient-elles à l'unisson.
Ok, c'était juste une question rhétorique mais je voulais que le chocolat entre dans la course pour qu'elles prennent vraiment les choses au sérieux.
— Très bien, alors dites-moi où sont rangées les choses et c'est parti.
Je fouille dans les placards en me faisant guider par mes coachs vocaux, criant des « nooon » lorsque je tombe sur le meuble à vaisselle mais se gardant bien d'ouvrir la bouche lorsque je manque de voir le paquet de farine sous mon nez.
Finalement, je dépose le nécessaire sur la table et arrive à maintenir les filles en alerte en les faisant me prévenir lorsque j'atteins la bonne quantité de chaque ingrédient dans le verre doseur. Je me dépêche alors de préparer la pâte, les laissant y mettre les mains pour en faire une boule compacte, puis l'étale sur le mètre de papier sulfurisé nappant la table.
— On y va pour les animaux, une suggestion ?
Je suis submergé de suggestions et fais de mon mieux pour tenir la cadence, enchaînant les lapins, écureuils et autre rongeurs avant de passer aux animaux de la jungle. Ayant trouvé un paquet de dragées chocolatées dans un des placards, je laisse les filles décorer mes œuvres de pastilles colorées, me gardant bien de faire la moindre remarque quant à celles qui semblent disparaître avant même de toucher les biscuits.
Hormis un éléphant ressemblant vaguement à un chien et un pseudo-chien aux airs de cochon, je m'avoue plutôt satisfait du travail et d'autant plus d'avoir réussi à défouler les jumelles sans causer trop de dégâts. Violaine réapparaît alors qu'une odeur de cookie se répand dans la maison, les yeux écarquillés devant ses deux monstres sagement assis en train de dessiner de leurs doigts dans la farine maculant la table.
— Il y aura juste à passer un coup d'éponge pour nettoyer, dis-je avec une petite tête en voyant sa mine ébahie.
— On s'en fout de ça ! Comment tu fais pour qu'elles soient sages avec toi ? soupire-t-elle en caressant tendrement les deux têtes blondes qui ne lèvent même pas les yeux de leur œuvre d'art.
— C'est parce que je ne suis pas là tout le temps…
Elle se poste derrière moi et appuie son front sur mon épaule en un geste de désespoir, auquel je réponds d'un tapotement sur son crâne accompagné d'un gloussement.
— Allez, tu t'en sors comme une reine…
— Ça va, garde tes flatteries, grommelle-t-elle d'une voix étouffée. Pourquoi on ne t'a pas adopté, rappelle-moi ? Tu serais bien là, tu pourrais rester à la maison toute la journée, t'occuper des filles, faire à manger…
— Tu veux faire de moi ton elfe de maison, c'est ça ?
— Nan, je te paierai quand même. Et puis tu pourras aller voir ton imbécile de copain quand tu veux aussi.
— Je suis sûr que mon « imbécile de copain » sera ravi d'entendre ça…
Je lui donne un coup de coude après une blague sur l'esclavagisme sexuel que me fait subir Vincent à mon insu et la sollicite pour ranger le désordre de la cuisine, finissant juste à temps pour sortir les biscuits du four et les emmener au le salon.
Les filles s'asseyent entre nous sur le canapé et parviennent à s'accrocher à un dessin animé le temps qu'ils refroidissent. La retombée de l'excitation mêlée à la digestion des biscuits nous rend tous somnolents et c'est finalement le bruit de la sonnette qui nous sort de cette léthargie, faisant sursauter tout le monde.
— Je viens récupérer le mien, dit Vincent à Violaine comme si j'étais à la garderie.
— Bah va le chercher, rétorque-t-elle en s'écartant de l'entrée.
— Tu plaisantes, je ne mets pas un pied dans ce nid de microbes…
— Espèce d'hypocondriaque !
Vincent lui fait une grimace mais reste obstinément sur le perron, le temps que j'embrasse les jumelles - qui se sont presque endormies - puis Violaine pour la remercier de l'après-midi.
— Ça ne va pas se transmettre par les vêtements ou un truc du genre, hein ? demande Vincent en gardant une distance respectable de moi.
— Mais t'es vraiment hypocondriaque, en fait… dis-je sournoisement en me rapprochant.
Il continue à m'éviter jusqu'à ce que l'on soit dans la voiture et qu'il se décide à prendre place sur le siège conducteur.
— Je te préviens, je suis un cauchemar quand je suis malade, dit-il comme si la menace pouvait éloigner la contagion.
— Tu dois être malade souvent alors, répliqué-je en gloussant.
Il se garde de faire une remarque de plus et nous conduit vers la maison, jusqu'à ce qu'au dernier moment je le vois continuer sur la nationale au lieu de tourner en direction de chez nous.
— Où est-ce qu'on va ?
— Tu verras, répond-il mystérieusement en allumant l'autoradio.
Je ravale ma curiosité alors que la musique du dernier album de Wolfsheim nous accompagne sur le versant de la montagne, le paysage neigeux faisant peu à peu place à la roche et ses arbres nus tandis que l'on se dirige vers la vallée verdoyante qui s'étend en contrebas.
Retour haut de page