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Chapitre 21

Ma tasse de café est posée juste devant moi, me narguant silencieusement par le clapotis du liquide noir. Si mes mains n'étaient pas plaquées sur le bar, j'aurais juste à en tendre une pour la saisir…

— Mmm…

— Comme ça ? me souffle Vincent au creux de l'oreille.

Je me cambre et gémis à nouveau en sentant une de ses mains glisser vers mon bas-ventre alors que l'autre maintient toujours ma hanche fermement en place.

— Vi… grogné-je alors que le clapotement du café commence à menacer sérieusement de passer par-dessus la tasse.

Il répond en suçotant mon cou jusqu'à ce que je me résigne à y voir une marque apparaître pour quelques jours. Pas que ça me réjouisse, mais il ne me laisse pas vraiment le choix.

— Oooh… soupiré-je en m'accrochant un peu plus fort au bord du meuble, au point que mes jointures en deviennent blanches sous l'effort.

Encore un peu, juste quelques secondes… Je renverse la tête en arrière et lâche un cri alors que ses dents se plantent doucement dans la chair de mon épaule. Je sens les contractions de mon ventre résonner dans le sien, la tension de ses muscles trahir son état, et devant nous une giclée de café s'écrase de façon synchrone sur le bar. Lentement, la béatitude s'évanouit et je sens son bras enserrer mon torse pour ne pas que je m'effondre.

— Cafééé, supplié-je en me laissant aller contre lui.

— J'aurais suggéré une douche plutôt, glousse Vincent en me chatouillant l'oreille du bout du nez. Je vais nettoyer la cuisine pendant ce temps.

Je grogne mais m'exécute quand même, titubant jusqu'à la salle de bain en espérant que l'effet de l'eau rattrapera un tant soit peu celui de mon café habituel manqué. C'est la dernière fois que je le laisse m'approcher avant que mes yeux ne soient complètement ouverts…

Je sors de la douche un peu plus réveillé qu'avant et pars à la recherche d'un de mes pantalons, qui a l'air d'avoir mystérieusement disparu.

— Qu'est-ce que tu cherches ? demande Vincent en me faisant sursauter.

— Quelque chose pour me protéger de tes attaques, réponds-je avec un petit sourire.

— Tu étais consentant il me semble, rétorque-t-il en se plaçant derrière moi pour embrasser ma nuque.

— Hu hu…

Je tourne la tête et initie un nouveau baiser, partageant notre salive jusqu'à ce que je le sente me tirer vers le lit et que je doive mettre un frein à son initiative.

— Je cherche un pantalon, Vi, lui rappelé-je en tapotant ses lèvres.

— Mmm, c'est vrai. C'est moi qui ai rangé tes vêtements.

— Ah ? En quel honneur ?

— Je n'ai pas le droit de me rendre utile ?

Bien que je préfère qu'il se rende utile à autre chose, je garde la remarque pour moi, considérant que je suis plutôt censé calmer ses ardeurs.

— Alors, ce pantalon ? Où est-ce que je peux le trouver ?

— Là, répond Vincent en m'entraînant dans sa chambre avant de désigner sa penderie.

— Tu me piques mes fringues, maintenant ? m'étonné-je en voyant quelques affaires à moi suspendues.

— Pas vraiment, non.

Il me regarde les bras croisés et je me contente de faire le poisson devant lui en attendant l'explication.

— Il ne faut pas faire dans le subtil avec toi, hein, soupire Vincent.

— Hey ! Je n'ai pas eu mon café, à quoi tu t'attends !

— Drogué, va.

— Je te retourne la remarque, grogné-je en songeant que lui, il avait eu le temps de boire le sien.

Il lâche un petit rire et passe un bras autour de ma taille avant de pousser des porte-manteaux, créant ainsi un espace dans la penderie.

— Je te fais de la place, dit-il avec le sourire.

— Pourquoi ?

— Parce que ce n'est pas pratique que tu ailles chercher tes vêtements dans une autre pièce chaque matin.

— Tu veux dire que… ?

Il lève un sourcil devant mon étonnement et j'ai l'impression de faire un bruit monstre en avalant ma salive.

— Je peux m'installer dans ta chambre ? chuchoté-je, incrédule.

— J'y compte bien, corrige Vincent en me prenant dans ses bras.

Fichue émotivité, je sens une boule me nouer la gorge et dois me mordre la langue pour me retenir de pleurer. Qu'est-ce que je peux faire gay, parfois…

Vincent semble attendre un commentaire et je me blottis dans ses bras en réponse. Finalement, l'excitation prend le pas sur l'émotion et je me mets à courir dans tous les sens pour transporter mes affaires dans notre chambre. Oublié le café et bienvenue l'adrénaline, Vincent ne prend même pas la peine de m'aider et s' assied sur son lit pour me regarder m'affairer à ranger mon bazar dans son ex-espace privé.

— Tu es une espèce d'écureuil qui stocke tout ce qu'il trouve ? me fait-il remarquer alors que je dépose fièrement une pomme de pin sur le rebord de la fenêtre.

— Déjà, les écureuils, ça ne stocke rien à part leur nourriture, répliqué-je, et c'est un souvenir !

— Un souvenir qui irait bien avec ses autres amis « souvenirs » dans le jardin…

Je fronce les sourcils et il me tire sur le lit avec un petit rire.

— Ça va, je plaisante, garde-la ta pomme de pin, dit-il en m'emprisonnant contre lui. Tu peux bien en ramener toute une caisse si tu veux, moi tout ce qui m'intéresse, c'est toi…

Mes joues s'empourprent et il me délivre d'avoir à répondre en m'entraînant dans un long câlin sur la couette. Qu'est-ce que je peux demander de plus ?

 

— Tu n'es pas obligé de déjà y retourner, soupire Vincent en essayant de me retenir sous les draps.

— Je croyais qu'il fallait aussi que tu ailles bosser, aujourd'hui ? rétorqué-je en me plaçant hors d'atteinte. Je ne vais pas passer la journée ici à ne rien faire…

— Ce n'est pas un peu tôt ? Je veux dire, à porter des plateaux et compagnie, il ne faudrait pas que tu te refasses mal au poignet…

— Ça ne semblait pas t'inquiéter hier, quand tu m'as…

Il me fait taire d'un baiser et je lui fais mon sourire de vainqueur avant de me lever et de filer dans la salle de bain.

Une fois séché, je m'étonne de voir Vincent sortir du lit pour aller préparer le petit déjeuner. J'avais l'habitude de prendre un café en express pour le laisser dormir et cette soudaine perturbation de mes habitudes me laisse perplexe.

— Tu n'étais pas obligé… dis-je en arrivant dans la cuisine, encore en train de lutter pour enfiler les manches de mon pull.

Vincent sourit et attrape le bas du vêtement pour me coincer dedans avant de me pousser de force sur un tabouret.

— Maintenant que je suis réveillé, autant faire un vrai petit déjeuner, annonce-t-il en posant devant moi une assiette de toasts et un bol de fromage blanc.

— Je n'ai pas le temps, Vi, soupiré-je en jetant un œil à la tablée.

— Il n'est même pas huit heures ! Tu ne pointes pas, à ce que je sache ?

— Non, mais…

Il ajoute une boîte de céréales sur le bar et s' assied en face de moi, les bras croisés pour me signaler qu'il ne va pas lâcher le morceau. Une fois récupéré l'usage de mes mains, je cède et plante ma cuillère dans le bol de céréales au fromage blanc, satisfaisant mon estomac à défaut d'autre chose.

— On mange ensemble ce soir ? demandé-je pour combler le silence.

— Je ne sais pas encore, il faut que j'aille visiter un site et je ne suis pas sûr du temps que ça va me prendre. Axel va tenir le bar un jour de plus au cas où je rentrerais trop tard.

— Donc ça veut dire non, ça.

— Ça veut dire oui, mais je ne sais pas à quelle heure, corrige-t-il en réchauffant ses mains autour de sa tasse à café.

— Je t'attendrai si c'est ça, soupiré-je avec une fausse expression ennuyée.

Il se lève et vient se poster derrière moi, un bras passé autour de mon torse pour me retenir de bouger.

— Tu as peut-être mis un col roulé mais je peux toujours en faire un autre là, gronde-t-il en mordillant le haut de mon cou.

— Bas-les-pattes ! grogné-je en penchant la tête pour lui restreindre l'accès. Tu me fais encore un suçon et ce soir, je mets des graviers dans le dîner, je te préviens !

— Tu mets ce que tu veux dedans, du moment que tu cuisines avec ce petit tablier sans rien dessous…

J'écarte son bras et me lève en mâchant mon dernier morceau de toast.

— Pervers ! dis-je en lui envoyant des miettes dessus avant de partir dans l'entrée pour enfiler mon manteau.

Emprunter à nouveau ce trajet familier me fait du bien, comme si chaque pas effaçait peu à peu les mauvais souvenirs de ces derniers jours, comme si les choses rentraient doucement dans l'ordre. Sans compter qu'il n'y a plus de menace, plus besoin de ces vaines tentatives de me rapprocher d'inconnus, parce que maintenant, je ne suis plus seul.

Lorsque je pousse la porte qui mène à l'arrière-boutique, celle-ci reste mystérieusement close malgré mon insistance. Je baisse alors les yeux vers la serrure et découvre avec surprise qu'elle a disparu. À la place, une étrange fente décore le mur à côté et je reste ébahi devant ce spectacle quelques minutes, avant de lever les yeux au ciel et de me résigner à contourner le bâtiment pour entrer par la porte principale.

Au son de la clochette, Violaine lève les yeux vers moi et me flashe un sourire à un million de dollars.

— Dis-moi, tu as passé combien de temps à tenter de forcer la porte arrière ? dit-elle avec une lueur amusée dans le regard.

— Très drôle, grogné-je en passant derrière le bar pour l'embrasser. Je peux savoir ce que c'est que cette histoire ?

— Devine.

— Simon…

— Bingo ! C'était le système de sécurité ou les gardes du corps… moi, je voulais les gardes du corps, mais il m'a trouvée un peu trop enthousiaste alors il a choisi le système de sécurité…

Je ris devant son air bougon et attrape la carte magnétique qu'elle me tend.

— Alors ça y est, on est fliqué ?

— Tu rigoles, mais avec ça il peut savoir à quelle heure tu es arrivé, combien de fois tu as sorti les poubelles et même qui l'a fait, ce sont des cartes personnelles.

Je secoue la tête avec une mine désespérée : dans le genre réaction excessive, Simon semble bien décidé à battre tous les records. Bientôt, il va nous installer des puces GPS à ce rythme…

Enfin bon, je mets de côté la paranoïa de Simon pour le moment et attrape mon tablier. Retourner dans ma cuisine, avec mon tablier et mes ustensiles, est un véritable petit moment de bonheur ; j'ai l'impression que rien ne peut m'atteindre ici. Quand on pense que c'est dans ce même endroit que j'ai failli rendre mon dernier souffle… pourtant, tout est si chaleureux que je ne peux associer le lieu au comportement de mon ex. Ici ou ailleurs, ç'aurait été la même chose…

Je me plonge dans des fiches de recettes pour chasser le souvenir de mon agression que je sens revenir à grands pas. Aujourd'hui est un jour de fête, celui du retour à la normale, celui où je peux enfin être heureux. Il est hors de question que quoi que ce soit vienne gâcher cette journée.

— Alors, comment ça va avec ton homme ? me demande Violaine quelque temps plus tard, en venant récupérer un nouveau plateau de clafoutis juste sortis du four.

— Ça va, dis-je en essayant d'effacer le sourire idiot qui se peint sur mon visage.

— Vous le faites comme des lapins ?

Je lui jette une poignée de farine qu'elle esquive en riant avant de retourner vite fait dans la salle, au cas où je déciderais de relancer l'offensive.

Je n'ai pas l'intention de parler de nous pour l'instant, même pas à Simon et Violaine, en tout cas pas avant que je sois sûr d'où nous allons. Le revirement de situation de la dernière fois me reste toujours en travers de la gorge et même si ces derniers jours, il a tout fait pour me prouver qu'il ne comptait pas revenir sur sa décision, le sujet de Sarah est toujours aussi tabou. Pourtant, je sais très bien qu'elle est la cause de ses hésitations, et tant qu'il n'aura pas mis les choses au clair avec moi, je continuerai à craindre cette ombre qui plane au-dessus de nous.

Si ça doit marcher entre nous, alors il ne doit pas y avoir de secret. C'est non-négociable.

— Tu manges avec moi avant que Simon n'arrive ? m'appelle Violaine.

Je lève les yeux vers l'horloge qui indique déjà treize heures. Mon ventre confirme que l'heure est propice à un déjeuner et je ramène une demi-douzaine de feuilletés au jambon que j'ai préparés entre deux tournées de pâtisseries.

— Oh, on mange chaud en plus, se réjouit-elle en jonglant avec la nourriture pour ne pas se brûler.

Je grignote à ses côtés en souriant, laissant mon regard vagabonder sur les clients qui se tassent dans la salle. Certains me font un sourire en retour, dont ce charmant couple de personnes âgées toujours présent. Ils sont même venus me saluer à la cuisine après mon arrivée pour me dire que j'avais manqué à tout le monde, ces derniers jours. J'ai encore du mal à croire que les gens d'ici puissent être aussi gentils avec moi.

Ma réflexion est interrompue par une truffe qui apparaît au niveau de mes yeux, suivie par un long museau, deux grands yeux bleus et des oreilles tombantes, le tout recouvert d'une magnifique robe gris taupe.

— Alors ma belle, tu visites ? murmuré-je en gratouillant le dessus de la tête de l'animal qui a posé ses pattes avant sur mes cuisses.

— Leni !

Je vois Michael, son propriétaire, se lever pour récupérer sa chienne mais celle-ci s' assied sagement devant moi pour lui montrer qu'elle reste tranquille.

— Je suis désolé, s'excuse-t-il en me serrant la main. Elle est sans arrêt fourrée dans les jambes de tout le monde en ce moment.

— Ça ne me dérange pas, dis-je en caressant doucement la tête posée sur mes genoux. Elle a bien grossi, en tout cas…

— Oui, c'est pour bientôt les petits. Je ne te raconte pas le stress de Frank déjà, alors je crois que je vais l'envoyer dormir à son bureau pendant la mise bas sinon il va faire une attaque.

Je ne peux m'empêcher de rire en imaginant un gars à l'air aussi intimidant que Frank s'inquiéter pour une portée de chiots. À côté de ça, son partenaire Michael est tout son opposé, seulement quelques centimètres de plus que moi, de longs cheveux châtains noués en catogan et une paire de petites lunettes rondes qui lui donnent un air de hippie. Malgré cet étrange look, il fait partie des chouchous de la population locale, qualifié de meilleur enseignant de primaire que la région n'ait jamais eu.

— L'invitation pour venir manger à la maison tient toujours, au fait, ajoute-t-il. Je sais que ces derniers temps tu n'as pas trop eu l'occasion, mais dès que ça vous dit…

— On viendra voir les bébés alors, réponds-je en reportant mon regard sur Leni, qui pousse ma main de son museau pour réclamer plus d'attention.

— Pas de problème. Dis bonjour à Vincent pour moi, conclut-il en m'envoyant un clin d'œil.

Il siffle et la chienne part en trottant sur ses talons, tandis que je me mets à rougir avec l'impression que tout le monde est au courant pour nous malgré l'attention que je porte à tenir ma langue.

— La réponse est oui, soupire Violaine en voyant ma réaction. Alors arrête de te prendre la tête et laisse-toi aller, vous n'allez pas vous cacher éternellement de toute façon…

Ce n'est pas à moi qu'il faut dire ça… Cependant, avoir cette discussion au sujet de notre comportement en public avec Vincent n'est pas une de mes priorités, non seulement parce que je crains qu'il fasse marche arrière, mais surtout parce que je ne pense pas qu'il soit prêt à franchir le pas. Entre ce qu'on fait sous la couette et se tenir la main en public… la différence n'est pas des moindres.

Alors que je pars préparer les dernières tournées de pâtisseries de la journée, Simon fait irruption dans la cuisine et manque de me mettre au tapis en se jetant sur moi.

— Comment ça va ? demande-t-il en m'écrasant contre lui.

— Bien jusqu'à ce que tu arrives, grommelé-je lorsqu'il me laisse à nouveau respirer.

Je lui fais tout de même un sourire heureux et le serre un instant de plus dans mes bras.

— Moi aussi je suis content de te voir, dit-il en embrassant le dessus de ma tête.

Il reste un moment dans la cuisine avec moi pour discuter de tout et de rien, me rappelant à quel point c'est réconfortant de le savoir là, mon gilet de sauvetage qui m'empêche de me noyer dans chacune de mes bêtises. Je n'arrive pas à croire que j'ai failli partir et le perdre lui aussi, tout ça à cause de Vincent et de mon entêtement à nourrir mes obsessions.

— Tu sais, lâché-je en baissant la tête, je suis vraiment désolé de tous les problèmes que je te cause. Entre ce qui est arrivé au café et mes crises de déprime… Je ne mérite vraiment pas que tu en fasses autant pour moi.

Il m'attire vers lui en soupirant et je garde les yeux baissés, le front posé contre son pull.

— Tu dis n'importe quoi, encore. Ça n'a pas d'importance tout ça, ce qui compte c'est que tu ailles bien. Si tu crois que ça me tracasse les histoires matérielles, tu te trompes, je me fiche que tu détruises la moitié du bâtiment ou qu'il faille que j'installe une clôture électrique. Du moment qu'il ne t'arrive rien…

— Je… je t'en ai voulu de ne pas être là quand Anui… avoué-je tout bas. Je suis tellement désolé…

— Ne t'inquiète pas, moi aussi je m'en suis voulu.

— Mais au final, c'est toi qui m'as sauvé…

— Et je te sauverai encore s'il le faut.

Il me force à le regarder dans les yeux pour que je comprenne que mes excuses ne servent à rien, parce que depuis le début il ne m'a jamais rien reproché. Je crois que je pourrais lui lancer les pires accusations du monde, il continuerait à me sourire avec cet air qui semble dire que rien n'a d'importance à part moi. C'est fou que je n'aie pas encore attrapé la grosse tête avec cette attitude. En tout cas, je me sens comme un gamin choyé et ça fait du bien.

— Allez, au boulot maintenant, et arrête d'y penser.

Il m'ébouriffe la tête et part relever Violaine de ses fonctions pour le reste de la journée.

Lorsque la cuisine est enfin propre et que je mets les pieds dans la salle, le rush de midi semble être passé pour faire place à la raisonnable clientèle de non-skieurs du milieu d'après-midi. J'en profite pour discuter un peu avec les clients, savourant un petit moment de repos auprès des habitués qui me mettent à jour sur les récents événements. Alors que je dépose un plateau sur le comptoir, une petite cuillère tombe soudain de l'autre côté et je passe derrière le bar pour la ramasser. Avec ma chance habituelle, je me cogne la tête contre le rebord du meuble en me relevant et jette la cuillère avec agacement dans l'évier en me massant d'une main l'arrière du crâne.

Et là, juste devant moi, se trouvent les iris bruns de Ben qui me regardent avec inquiétude.

— Ça va ?

Hu ? J'oublie la douleur de ma tête et regarde rapidement à droite et à gauche pour voir si le choc m'a causé de sérieuses hallucinations. Non, visiblement tout est en ordre, mais alors pourquoi y a-t-il un Ben devant moi ? Celui-ci s'avance de quelques pas, jusqu'à ce que seul l'espace occupé par le comptoir nous sépare. Je tends alors un doigt avec appréhension et lorsqu'il rencontre véritablement le tissu de son manteau, je sursaute brusquement en arrière.

— Ben ? chuchoté-je avec de grands yeux ronds.

— Zach, ça va ? répète-t-il en fronçant un peu plus les sourcils.

Je me sens comme un rat pris au piège, tout à coup. Vite, que faire, que faire ? Il faut que je m'asseye et bien sûr, il n'y a pas de chaise. À défaut, je m'appuie contre le meuble derrière moi, faisant semblant de prendre une posture détendue.

Qu'est-ce qu'il fait ici ? Et surtout… pourquoi maintenant ? Pas question que je refasse les mêmes erreurs qu'avant, je ne suis plus une petite chose fragile, plus pour lui en tout cas. Par miracle, je parviens à plaquer un sourire de circonstance sur mon visage et demande sur ton qui se veut calme et posé :

— Hey, qu'est-ce que tu fais là ?

Il se met à danser d'un pied sur l'autre, l'air visiblement embarrassé, et je ne comprends pas bien pourquoi alors qu'il est venu ici de sa propre initiative.

— Je voulais m'excuser, enfin, tu sais… la dernière fois, j'ai été un peu dur avec toi.

Pour ce que ça peut faire maintenant, j'ai eu le temps de faire son deuil depuis. C'est un peu tard pour venir chercher le pardon, surtout après m'avoir laissé tomber une deuxième fois.

— Je n'ai pas trop le temps là, il faut que je travaille, réponds-je en faisant mine de m'intéresser à la vaisselle sale devant moi.

— Je comprends que tu sois fâché, soupire Ben, mais… juste un peu, j'aurais voulu qu'on parle…

Je n'aime pas cette hésitation déplacée, cette façon d'éviter mon regard qui n'est pas du tout lui et qui me rend mal à l'aise, comme si son embarras ne pouvait être qu'un mauvais présage. J'aurais presque envie de m'excuser.

Non, il faut que je me ressaisisse ! Après tout, je n'ai plus besoin de lui, j'ai déjà tout ce que je désire, je vis avec un homme merveilleux que j'aime et qui m'aime aussi… probablement.

— Dis-moi, ça ne te viendrait pas à l'esprit de changer de lieu de vacances, au bout d'un moment ? nous interrompt Simon en se penchant vers Ben avec une expression menaçante.

Celui-ci recule d'un pas, soudain peu rassuré par la situation dans laquelle il s'est mis, et je profite quelques secondes du spectacle avant de me redresser pour écarter mon gorille du plat de la main.

— Merci Simon, c'est gentil mais je vais me débrouiller.

Ce dernier ne bouge pas d'un pouce mais de mon côté, j'ai finalement retrouvé l'usage de mes membres et de mon cerveau. Puisqu'il est venu jusqu'ici, alors autant lui laisser l'occasion de s'exprimer.

— Vraiment, qu'est-ce qui t'amène ? insisté-je en m'accoudant au comptoir.

— Je te l'ai dit, je veux juste qu'on parle…

— Tu as fait cinq heures de train juste pour ça ?

— Tu as bien fait dix heures de car pour me retrouver…

Merci de me rappeler. Je réfrène une grimace à l'évocation de ce mauvais souvenir et toussote pour tenter de retrouver mon expression neutre et détachée.

— Je ne crois pas que l'on ait grand-chose à se dire…

— S'il te plaît, Zach, me supplie alors Ben en posant une main sur la mienne. Juste quelques minutes, écoute au moins ce que j'ai à dire…

Je sors un bloc de feuille de mon tablier et y griffonne mon adresse à la va-vite.

— Viens à la maison vers sept heures, on discutera si c'est ce que tu veux.

Ses yeux semblent s'illuminer de soulagement lorsqu'il attrape le papier mais alors qu'il s'avance pour me toucher, je recule d'un pas.

— À ce soir, dis-je pour lui faire comprendre que la conversation est terminée pour le moment.

Il acquiesce et repart tête baissée, me laissant avec un terrible nœud dans la gorge et une vague envie de me plonger la tête dans une bassine d'eau, histoire de démêler un peu toutes mes pensées embrouillées.

Je tourne la tête vers Simon, surpris de le voir me regarder avec un air aussi étonné.

— Ta stratégie, c'est de l'envoyer dans la gueule du loup, c'est ça ?

— Ma stratégie ? De quoi tu parles ?

— Lui donner rendez-vous ce soir… tu te rends compte que si Vincent le trouve chez lui il va en faire de la charpie, j'espère ?

Oh. Il marque un point, là.

— Mais non, c'est juste un ami…

Simon lève un sourcil en croisant les bras.

— Bien sûr, juste un ami. Vu comment j'ai l'air convaincu, je suis persuadé que ça va très bien passer avec Vi.

— Qu'est-ce que tu voulais que je fasse ? Il est venu juste pour me voir, je ne vais pas lui dire d'aller se faire foutre et de repartir quand même !

Bon sang, c'est quoi ce café où il n'y a pas de chaises ! Qui est-ce que je dois tuer pour pouvoir m'asseoir ?

— Il n'y a pas de bonne réponse à ça, si tu veux lui parler alors fais-le, je te dis juste de faire attention. Ne crois pas que je ne sais pas ce qui s'est passé au bar l'autre soir, et si je n'ai rien dit à Vi c'est parce que si ç'avait été moi, je ne crois pas que le gars se serait relevé. Mais je ne pense pas que tu aies envie que Ben en prenne lui aussi pour son compte, si ?

Tant pis pour la chaise, je m'accroupis au sol, le dos appuyé contre un meuble, et presse mes paumes contre mes yeux.

— Je ne sais pas ce que je veux, je voudrais qu'il ne soit jamais venu et que je n'aie pas à me poser la question. Mais c'était mon meilleur ami, je lui dois tellement de choses… je me sens mal de le repousser maintenant.

Simon s'accroupit à son tour et lève mon menton pour me forcer à le regarder dans les yeux.

— Et s'il a changé d'avis et qu'il veut de toi, est-ce que tu vas lui dire oui aussi ?

Je le regarde fixement, horrifié qu'il puisse penser à la fois que Ben pourrait revenir sur son choix, et que je serais du genre à retourner ma veste aussi vite.

— Tu plaisantes ! Tu crois que je me suis donné autant de mal avec Vincent pour laisser tomber maintenant ! Je n'ai pas l'air de l'aimer assez, peut-être ?

Simon rit devant mon emportement et me caresse gentiment la tête avant de se relever.

— Je n'en doute pas, je voulais juste l'entendre de ta bouche pour être sûr de ne pas avoir à m'en faire. Prends cinq minutes de pause et au boulot, ça ne va pas te faire de bien de ne penser qu'à ça.

J'acquiesce et profite de mes cinq minutes pour me faire une raison. Ben veut parler, eh bien on va parler. Je ne lui en veux même plus de m'avoir rejeté la faute comme il l'a fait, je comprends ses raisons, et s'il attend juste que je le pardonne ça va être vite fait. Il n'est pas question qu'il vienne se mettre entre Vincent et moi, sa chance il l'a eue pendant des années et maintenant, c'est trop tard. Je ne ressens même plus cette petite excitation en sa présence, l'accélération de mon cœur, son omniprésence dans mon esprit. Juste une vague culpabilité et le souvenir d'un passé qui me semble irréel. Ce n'est plus pour lui que je continue à respirer… il n'y aura pas de retour en arrière.

Je finis la journée en mode automatique et Simon est parfois forcé de me sortir de ma transe pour que j'entende ce qu'il me dit. Je n'ai pas envie de penser à ce qui va se passer ce soir, surtout maintenant que l'heure approche. Pourtant, lorsque Simon me fait signe d'y aller, je ne peux plus reculer : il est temps de lui faire face et d'être honnête. Il est temps que j'arrête de m'en faire pour un rien.

J'ai envie de ranger la maison pour me calmer mais tout est déjà en ordre et je me décide à cuisiner quelque chose pour compenser. Comme si je n'avais pas assez vu de gâteaux pour la journée, je m'attaque à une fournée de cookies, et juste au moment où ils sont cuits la sonnette me fait sursauter.

— Salut… dit doucement Ben alors que j'ouvre la porte pour le laisser entrer.

— Viens.

Il laisse ses chaussures dans l'entrée et me suit jusqu'au canapé.

— Tu veux boire quelque chose ?

— De l'eau ça ira, merci.

Une fois le verre d'eau et l'assiette de cookies sur la table basse, je m'assieds sur mon fauteuil, laissant une prudente distance entre nous.

— C'est très joli ici, dit-il pour faire la conversation.

Je hoche la tête et attends qu'il cesse de tourner autour du pot, cependant il semble que je doive lui donner un coup de main.

— Alors, de quoi veux-tu parler ? demandé-je en croisant mes jambes en tailleur sous moi.

— Tu m'en veux pour la dernière fois ?

— Je ne vais pas te mentir en disant que non, soupiré-je devant son expression misérable, mais j'ai eu le temps de m'en remettre depuis. S'il t'a fallu trois mois pour te décider à t'excuser, franchement ce n'était pas la peine, c'est oublié depuis longtemps.

Je crois apercevoir une ombre de sourire mais il garde tout de même la tête baissée.

— Sur le coup, j'étais en colère que tu m'aies caché que tu sois…

— … gay ? finis-je pour lui.

— Oui. Et puis que tu avais des sentiments pour moi, je veux dire après tout le temps qu'on a passé ensemble, tu aurais pu me le dire, non ?

— Tu crois que c'était facile pour moi ? Je n'étais pas prêt à avouer à quiconque ce que je suis, surtout pas à toi que j'avais peur de perdre. Et puis au moment où je me suis finalement décidé, c'est toi qui es parti je te signale !

— Je sais, mais je ne pouvais pas faire autrement. Mes parents n'auraient jamais accepté de me laisser tout seul à Rennes.

— Tu me l'as dit une semaine avant, Ben.

— Je voulais juste ne pas te faire du mal. Si tu l'avais su plus tôt ça n'aurait pas été pareil, je ne voulais pas te voir déprimer…

— Tu crois que c'était mieux que je me retrouve seul du jour au lendemain, sans personne sur qui pleurer, sans même la moindre de tes nouvelles pendant des mois ?

J'ai du mal à garder mon sang-froid mais lutte tout de même pour ne pas laisser la colère m'emporter, bien décidé à ne pas créer de commotion pour le moment.

— Je pensais que ça serait plus facile si tu m'oubliais, bredouille Ben en triturant nerveusement les manches de son pull. Je me suis dit que tu te ferais de nouveaux amis, et moi aussi, comme ça il n'y aurait pas de regrets…

— Tu as eu tort.

Il me regarde et ses yeux me disent qu'il le sait, pourtant ce n'est pas suffisant. La culpabilité n'adoucira en rien ma douleur.

— Je sais que j'ai eu tort, avoue-t-il, moi non plus je n'ai pas retrouvé d'amis comme toi. Depuis que je suis à la fac, j'ai l'impression que c'est de pire en pire et que je ne peux plus faire confiance à personne. Et puis quand je t'ai trouvé ici… j'ai cru que tu voudrais revenir avec moi, qu'on aurait pu redevenir comme avant.

— Non, on n'aurait pas pu. Je ne veux pas retourner à ce que j'étais avant, Ben. J'ai eu assez de mal à me sortir de là, à arrêter d'avoir peur qu'on me fasse souffrir pour un oui ou un non, et je n'ai pas envie de redevenir cette personne.

— Mais je ne te ferai pas de mal, moi, réplique Ben. Je veux juste qu'on redevienne amis.

— Je ne partirai pas d'ici, tu sais. Je suis avec quelqu'un maintenant, une personne merveilleuse que j'aime, et je ne la laisserai pas tomber.

Ça y est, je l'ai dit. Je n'en reviens pas que ça soit sorti tout seul.

— Je suis content pour toi, répond Ben d'une voix triste.

Il ment mal, pourtant j'ai envie d'en rajouter encore un peu, qu'il comprenne vraiment ce qu'il a perdu.

— Les gens ici sont comme une famille pour moi, ce sont eux qui étaient là quand je n'avais plus rien, qui m'ont aidé à me refaire une vie, à me trouver un travail. Ce sont eux qui ont calmé mes peurs, qui m'ont encouragé à faire ce qui me plaisait, à ne plus me cacher. Ils étaient là quand je me suis défendu contre mon père pour ne pas qu'il me ramène de force chez lui, ils étaient là quand un mec a essayé de me violer et me tuer…

Les larmes me montent aux yeux à cette évocation et je vois ceux de Ben s'agrandir avant qu'il ne se lève d'un bond et se jette sur moi, à genoux devant le fauteuil pour me prendre dans ses bras.

— Je suis désolé, Zach… je suis tellement désolé, si j'avais été là je n'aurais pas laissé ça arriver, je te le jure… je n'ai jamais voulu qu'on te fasse du mal…

Il continue de me murmurer ces mots rassurants jusqu'à ce que je me calme et me tend un mouchoir de la boîte posée sous la table basse.

— Zach…

— C'est du passé maintenant, on n'y changera rien. J'ai fait des erreurs et je les assume… mais je ne veux plus revenir dessus.

— Est-ce que je suis une erreur, moi aussi ? demande doucement Ben, toujours à genoux devant moi.

— Tu étais mon seul ami… te perdre a été la pire chose qui me soit arrivée, réponds-je en baissant les yeux.

— Pour moi aussi ça a été terrible, c'est pour ça que je veux me rattraper. Je ne te demanderai pas de partir, je comprends que tu veuilles rester avec les gens que tu aimes, mais on peut quand même redevenir amis, non ? Je viendrai aussi souvent que possible et tu pourras venir me voir quand tu veux aussi. Et puis il y a internet, le téléphone… ce n'est pas comme si on était à l'autre bout du monde.

Il glisse ses mains dans les miennes et me regarde avec son sourire habituel, son sourire "Ben" qui me dit que tout va bien, et je ne peux m'empêcher de retirer mes mains pour les nouer derrière son cou, le serrant contre moi.

— Personne n'a jamais pris ta place, dis-je à sa seule intention. Mais je t'interdis de faire ça par pitié ou parce que tu te sens coupable.

— Je fais ça parce que tu me manques et que je t'adore.

— Tu me manques aussi, dis-je en me rendant compte de la véracité de ces mots et d'à quel point ces moments avec lui me sont précieux.

On finit par se séparer et il sourit maintenant franchement, ses yeux à nouveau pétillants de sa débordante énergie.

— Alors, tu me racontes ce que tu as fait de beau depuis le temps ?

De beau est un grand mot mais je lui raconte tout de même les petits détails plaisants de ma vie et il se met à rire lorsque je lui annonce que tout le monde s'est passé le mot pour m'apprendre à faire du snowboard.

— Je me souviens que lorsque tu avais dix ans et que tu es monté sur mon skate-board, il t'a fallu plus de temps pour tenir dessus que pour finir tête la première dans un buisson !

— Hey ! Tu ne m'avais même pas expliqué quoi faire !

— Tu ne m'avais pas écouté, oui ! Enfin, ils vont bien finir par couper les sapins sur ton passage si tu les percutes tous…

Je le pousse en arrière sur le canapé en grognant :

— Il n'y a pas de sapins sur les pistes, inculte !

— Moi, inculte ? Je savais skier que tu n'arrivais pas encore à faire du vélo !

Il m'attrape et me pousse sur le canapé à mon tour, bloquant mes bras dans mon dos et me chatouillant les côtes de sa main libre. Je me tortille pour lui échapper mais soudain c'est lui qui me lâche, la bouche grande ouverte et pourtant muet de surprise.

— Qu'est-ce qu'il y a ?

— Tu… tu t'es fait tatouer ?

Je ne peux me retenir de rire devant sa mine éberluée et déboutonne ma chemise avant de la faire glisser sur mes épaules, tournant mon dos vers lui.

— La vache ! s'exclame Ben. Tu étais sérieux alors !

— Je t'avais dit que je le ferais.

— Je sais mais… wow, je pensais à un petit truc sur l'épaule moi. Qui t'a dessiné ça ?

— La tatoueuse, une amie.

— Elle s'est pas foutue de toi, c'est magnifique, répond-il plein d'admiration.

Je finis par remonter ma chemise et me retourne pour lui donner une tape sur la tête.

— Qu'est-ce que tu crois, que j'allais me faire tatouer ton nom en lettres dorées ?

Il me fait une grimace et soudain, j'entends la clé tourner dans la serrure. Un brusque retour à la réalité me rappelle où je suis et l'heure qu'il est. Vincent !

Je me précipite dans l'entrée pour accueillir mon amant, espérant pouvoir lui parler de Ben avant qu'il ne se retrouve face au fait accompli. Il est déjà en train d'ôter son manteau lorsque ses yeux tombent sur celui de Ben accroché au porte-manteau, puis sur ses chaussures posées au sol. Il lève alors les yeux vers moi pour découvrir ma chemise encore déboutonnée.

L'expression qu'il affiche me fait sentir le danger affluer tandis qu'il s'avance dans ma direction.

— Vi…, dis-je en tendant les bras pour le stopper et me laisser le temps de lui expliquer.

Il ignore mon geste et me dépasse pour arriver au salon.

— B-Bonjour, bafouille Ben en se relevant brusquement. Je ne veux pas déranger, je…

Le regard de Vincent le fait reculer d'un pas et je me place aussitôt entre eux, bien décidé à calmer mon démon avant qu'il ne s'en prenne à lui sans raison.

— Vi, Ben est simplement venu pour parler, ce n'est pas la peine de réagir comme ça, insisté-je en posant mes mains à plat sur son torse.

Il baisse ses yeux glacés vers moi et se penche pour renifler mon cou un instant avant de m'empoigner la nuque et de m'embrasser durement, le regard levé vers Ben. Il se comporte comme un animal en train de marquer sa propriété et je n'aime pas la façon dont il le fait, comme si je n'étais qu'un prix qu'on remporte.

Mes lèvres sont presque douloureuses sous la force de son baiser et lorsqu'il me lâche enfin, je recule d'un pas, fronçant les sourcils pour lui montrer que je n'apprécie pas le geste.

— Je vais me changer, dit-il d'une voix sombre.

— Vincent ! grondé-je alors qu'il part en direction de la chambre.

Il m'ignore une nouvelle fois et referme brutalement la porte derrière lui, me laissant fulminer de rage devant cette attitude inacceptable. Qu'est-ce qu'il peut être pénible, parfois !

— Hum… Alors c'est lui ton… dit Ben tout bas pour apaiser un peu la tension.

— Ça reste encore à voir, sifflé-je entre mes dents.

— Je crois que je vais y aller, je ne veux pas causer de dispute…

— Tu ne causes rien du tout, il est toujours comme ça, soupiré-je finalement en guise d'excuse.

— Désolé quand même. Je reste quelques jours, on pourra se voir demain, d'accord ?

J'acquiesce et le prends une dernière fois dans mes bras pour partager une franche accolade.

— Merci de m'avoir pardonné, dit-il avant de partir.

— Merci d'être revenu.

Il sourit et disparaît parmi les flocons alors que je me retourne en direction de la chambre. Il reste encore un sérieux problème à régler et je suis prêt à y passer la nuit s'il le faut : hors de question qu'il se comporte encore une fois comme ça avec moi.

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