Ça fait des jours que je n'ai pas vu de lumière. Des jours que l'on s'enfonce dans cette jungle où rien ne pénètre à part nous, ni le soleil, ni la pluie, sous cet amas de branches au-dessus de nos têtes qui nous coupe du monde. Je ne sais plus quel jour nous sommes, ça fait longtemps que l'on a cessé de les compter. Nous n'avons plus d'autre repère que celui de notre fatigue, celui de notre besoin de manger, de boire ou de nous arrêter. Mes yeux se sont accoutumés à ce manque de luminosité, mes narines à l'odeur pesante de pourriture qui nous accompagne, ma peau à cette étouffante humidité et ma bouche à l'immonde saveur de la nourriture déshydratée qui nous fait tenir.
Nous ne sommes plus que deux sur les vingt partis en exploration. Je me souviens encore de la douleur de voir les deux premiers mourir, dévorés par les reptiles marins, de celle de voir les suivants succomber à la maladie que véhicule cette forêt maudite, puis après ça il n'y avait plus d'émotion. C'est tout juste si le bruit de cet animal dévorant nos rations et notre dernier compagnon me reste en mémoire. Mon esprit s'est vidé de toutes ces choses futiles, le passé, les souvenirs, les regrets… la peur. Il n'y a plus que notre but qui tourne en boucle dans ma tête, la raison qui me fait continuer, celle qui pousse mes muscles à fonctionner malgré la douleur, malgré l'épuisement, encore et toujours.
Noe ralentit devant moi et je vois sa machette tenter de couper les lianes qui nous barrent la route mais impossible, elles ne veulent pas céder. Je débroussaille rapidement autour de nous et m'accroupis au sol, tâtant la couche de mousse pour vérifier que l'on puisse s'y arrêter.
— Je ne ferai pas demi-tour, gronde Noe.
Je lui indique du doigt une direction légèrement sur la gauche où la végétation semble moins dense, propice à une tentative de passage. Il acquiesce et s'assied à mes côtés pour quelques instants, le temps que je sorte notre purificateur d'eau qui récolte l'humidité ruisselant sur nous. Il n'y a qu'une gorgée chacun mais elle suffit à apaiser notre soif, pour un moment du moins. Je tends à Noe un des biscuits au malt qu'il nous reste et grignote en silence près de lui, attentif aux bruits qui nous accompagnent.
Un moustique se pose sur mon bras et je le chasse machinalement, même si mon corps est déjà recouvert de piqûres que je ne sens même plus. Les seules choses que l'on redoute encore sont les serpents, cependant depuis tout ce temps pas un seul n'a semblé s'intéresser à nous. Et désormais que nous sommes loin de la lumière, les insectes sont les derniers à nous tenir compagnie, se nourrissant de notre sang et ralentissant notre progression.
La nourriture n'a plus de goût, les quelques fruits que l'on recueillait au début de notre périple ont fait place aux plantes empoisonnées et champignons toxiques qui prolifèrent dans ce milieu hostile. Des morceaux de sucre traînent encore dans une boîte au fond de mon sac et lors des moments difficiles, nous en léchons un ensemble, rassurés de sentir que les papilles de notre langue ne se sont pas éteintes.
— Ne traînons pas ici, murmure Noe en se relevant.
Moi aussi j'ai entendu ce craquement qui se rapproche et peu importe ce qu'il indique, je ne veux pas rester là pour le savoir. Mon compagnon prend la tête, comme à son habitude, et cette fois-ci la machette s'enfonce facilement dans les branches moisies. Je suis à quelques centimètres derrière lui, posant mes pieds dans ses empreintes, imitant ses mouvements pour m'assurer le passage. Devant mes yeux luit sa nuque, sa peau brune couverte d'une éternelle couche de sueur qui teinte le col de son vêtement. Ses cheveux sont attachés en une petite queue à l'arrière de sa tête, depuis le début sûrement, car je ne me souviens pas l'avoir vu les renouer depuis que l'on s'est enfoncé dans la jungle. L'odeur de son corps est forte, comme la mienne, notre dernière douche remontant au moins à plusieurs semaines. Je me demande si je vivrai assez longtemps pour sentir à nouveau l'eau couler sur ma peau, revoir sa couleur pâle qui s'est probablement ambrée après nos premières heures de marche sous un soleil de plomb. Je me demande à quoi ressemble mon visage, que je n'ai pas vu depuis une éternité il me semble. Le seul endroit où je me vois est dans les yeux de Noe, mais alors je préfère le regarder lui.
Son front large, les sourcils noirs qui surplombent ses yeux bruns et chaleureux, son nez droit et ses pommettes hautes, sa bouche rouge et luisante, sa mâchoire proéminente et carrée… je connais son visage comme ma bible, jusqu'au moindre de ses détails, la moindre de ses aspérités. Ses joues sont lisses d'un récent rasage à l'aide de la lame droite qu'il porte dans sa poche, seul luxe qu'il nous autorise pour ”garder notre humanité”, comme il le dit. Parfois, il vient même me raser, débarrassant mes traits fins de ces poils incongrus. C'est aussi lui qui a attaché mes cheveux bien serrés sur le dessus de ma tête, moi qui étais habitué à les porter courts je ne m'étais pas aperçu de la vitesse à laquelle ils poussaient. Pourtant, je les sens maintenant beaucoup plus lâches, un signe supplémentaire de ce temps qui passe sans nous le faire savoir.
J'entends un grondement, lointain mais entêtant, comme le bruit d'un orage qui se prépare. Je sais que ma perception est fausse, car les arbres au dessus de nous sont hauts de plusieurs centaines de mètres et aucun bruit de l'extérieur ne nous parvient plus depuis longtemps. Pourtant, le grondement se rapproche et je tire doucement la manche de Noe.
— J'ai entendu, dit-il sans se retourner.
Il continue à progresser et le bruit s'avance vers nous à son tour, de plus en plus fort, de plus en plus étrange. La peur ne suffit pas à nous en détourner, c'est la première fois qu'un changement arrive et au fond de nous, je sens l'espoir bouillir à l'idée que notre but approche. Noe va de plus en plus vite et j'ai du mal à le suivre, ma tête bourdonne sous ce martèlement inconnu qui ressemble à une armée de tambours, une armée s'abattant sur nous. Mais soudain l'obscurité devient couleur devant nous, un vert de plus en plus clair, et je sens mon cœur battre à toute vitesse.
Il y a de la lumière.
Noe se met presque à courir et je lui emboîte le pas, me ruant vers la source de cette bénédiction. C'est comme un rêve qui devient réalité. Peut-être l'ai-je souhaité assez fort pour qu'il se matérialise ! Devant nous se dresse une immense cascade, telle que l'on n'en voit que dans les livres, ces livres qui racontent des merveilles mais qui jamais n'ont mentionné l'enfer que nous avons traversé.
Nous sommes à la frontière.
Je n'ai pas le courage de sortir une carte pour tenter de nous repérer, ni celui de calculer le chemin qu'il reste à parcourir. Mes poumons s'emplissent d'un air qui n'est plus vicié par la pourriture de la forêt, mes yeux s'accoutument à la blancheur de l'écume qui éclate devant nous, et comme un automate je commence à me déshabiller. Noe est déjà nu et euphorique, et je le vois se jeter dans le fleuve en criant. Il ne me faut qu'une seconde pour le rejoindre et la force du courant me surprend lorsque mes pieds s'enfoncent dans le liquide glacé.
L'eau est pure, si claire que je distingue les roches polies par son passage sous mes pieds. Ces derniers semblent retrouver soudainement leur sensibilité, engoncés dans mes lourdes chaussures de marche depuis si longtemps, et accueillent avec reconnaissance le contact dur des pierres, le mouvement oppressant de l'eau. Je m'enfonce lentement dans ses profondeurs, devinant la traînée noire de crasse qui doit se dessiner à ma suite, et rejoins Noe, déjà complètement immergé.
— Tu te rends compte ! crie-t-il en me saisissant les épaules. On a réussi à arriver jusqu'ici ! On a réussi, Andy !
Je souris et le serre dans mes bras alors qu'il sautille d'un pied sur l'autre, emporté par son euphorie. Notre priorité est de nous laver et Noe commence à se frotter les bras et les jambes sous l'eau, ôtant le plus gros de sueur et de poussière qui colle à sa peau. Je l'imite, rêvant secrètement d'un peu de savon pour aménager notre bain, mais l'effet de l'eau semble déjà magique ; sous la couleur sombre de la poussière, le rose de ma peau apparaît lentement, me redonnant espoir quant à l'humanité de mon visage. Une fois l'avant de mon corps débarrassé du gros de sa saleté, je pars aider mon compagnon à se nettoyer le dos, frottant énergiquement ses muscles las pour les détendre par la même occasion.
Noe semble être en pleine extase, immobile dans l'eau glacée de la cascade, et je dois le secouer de sa torpeur pour qu'il me retourne la faveur. Des heures passent sans doute, d'ici que notre état de propreté nous satisfasse, et Noe m'abandonne un instant pour récupérer sa lame en me faisant signe de le suivre.
— Assieds-toi, il est temps qu'on profite un peu de ce répit, dit-il avec un sourire aux lèvres que je n'avais pas vu depuis longtemps.
Je m'installe en tailleur sur la petite plage de sable rocheux, laissant les remous caresser mes pieds de leurs vagues cristallines, tandis que Noe s'agenouille près de moi pour entamer un méticuleux rasage de mon visage. Une fois mes joues aussi lisses que celles d'un bébé, il s'attaque à mes aisselles puis mon entrejambe, me laissant aussi nu qu'un ver mais étrangement reconnaissant de cette toilette improvisée.
— Ne bouge pas, je vais couper un peu tes cheveux, m'annonce-t-il en s'asseyant derrière moi.
Je vois les longues mèches blondes s'écraser au sol, filaments de lumière ternis qui se mêlent à l'écume pour disparaître au gré du courant. Je le laisse les couper court, heureux de ne plus les sentir peser sur mon crâne, et me promets de faire de même avec les siens dès qu'il aura fini.
Nous échangeons les rôles et je m'attelle à raser son corps en priorité, comme il l'a fait pour moi, m'émerveillant de la douceur de sa peau mate après le passage de la lame. À la différence de moi, il refuse pourtant que je raccourcisse trop ses cheveux, me demandant de les laisser à longueur de nuque pour les tresser le long de son crâne.
Je prends mon temps pour le faire, serrant les fines mèches noires sur le cuir tanné de sa peau et les terminant à l'aide de bouts de fils que je récupère de nos sacs. Lorsqu'il est enfin satisfait du résultat, il m'entraîne par la main dans l'eau une nouvelle fois et je souris en me laissant entraîner comme un enfant. Le ciel rougeoie déjà, signe qu'une nouvelle nuit s'annonce, et j'ose espérer que nous la passerons ici, loin de la jungle pour une fois.
— Plus que quelques jours, Andy, dit Noe en encadrant mon visage de ses mains. Après la frontière, le temple doit se trouver à quelques kilomètres à l'ouest. Plus que quelques jours de marche et nous y sommes…
Reste encore à repérer notre position exacte, mais mon habituel rationalisme a fait place à une douce euphorie créée par ce décor irréel. Il s'écarte de moi pour passer derrière la cascade, où je le suis avec curiosité. Là, comme habituellement, une petite grotte souterraine mène aux tréfonds de la montagne et Noe s'assied à son bord, s'appuyant contre le mur de pierres polies par le roulement de l'eau pour se reposer un moment.
Je l'y rejoins, m'allongeant de tout mon long sur les pierres lisses, et absorbe la fraîcheur qui nous entoure avec reconnaissance. Je crois que je pourrais rester ici pendant une éternité, sans bouger, bercé pour le tonnerre de la cascade… au bout d'un moment, pourtant, je sens les yeux de Noe posés sur moi et ouvre les miens pour croiser son regard. Il n'a pas besoin de parler, je vois tout ce qu'il y a à savoir dans ses yeux, et l'envie qui les assombrit m'arrache un sourire. Je me redresse tandis qu'il accompagne ma nuque de sa main, m'attirant inexorablement vers lui jusqu'à ce que nos lèvres se pressent l'une contre l'autre.
Sans attendre, il me saisit par la taille et m'assied sur ses cuisses, face à face ; je passe mes bras autour de son cou pour l'embrasser passionnément alors que ses mains s'égarent sur mes fesses, nous pressant l'un contre l'autre dans un gémissement étouffé. Ses doigts errent un moment sur mon corps avant de s'attarder sur mon entrejambe, s'affairant à me faire atteindre son état d'excitation. Il ne faut pas longtemps pour cela, et bien vite nos bassins sont pressés l'un à l'autre, ses mains calleuses entourant nos érections.
— Andy… chuchote-t-il en fermant les yeux.
Je le fais taire d'un baiser en sentant l'hésitation faire surface ; tant pis pour ses états d'âme, ce sera peut-être notre dernière occasion de partager ce moment et il est hors de question qu'il le gâche. À défaut de pouvoir l'aimer, je peux au moins profiter de ces brefs instants idylliques…
Quelques secondes plus tard, j'entends son râle résonner dans la grotte alors qu'un liquide chaud coule sur ses doigts et le long de mon entrejambe. Il ne m'en faut pas plus pour plonger et je niche mon visage dans son cou tandis que je me répands sur son ventre, haletant de plaisir contre sa peau. S'il savait de quoi j'ai réellement envie, il m'aurait depuis longtemps abandonné derrière ; heureusement que mes mots ne peuvent me trahir, car contrôler mon corps est déjà une tâche assez ardue.
Je m'écarte rapidement mais à ma grande surprise, il me retient, m'enlaçant entre ses bras pour nous presser l'un contre l'autre. Je ne sais plus quoi penser et accepte un nouveau baiser, grisé par cette inattendue affection qui se poursuit un petit moment, assez longtemps pour me faire espérer quelque chose de plus. Mais il s'arrête là, me relâchant avant d'ouvrir à nouveau les yeux, et je devine que sa petite fantaisie de m'imaginer femme s'arrête ici.
Je retourne alors sous la cascade pour me rincer des traces de notre union, reconnaissant de toute cette eau pour masquer les quelques larmes qui m'échappent.
Il faut que je me reprenne, nous n'avons pas le temps pour ça.
À la nuit tombée, nous partageons un morceau de sucre avant de nous étendre sur la petite plage, nos vêtements fraîchement lavés laissés à sécher sur une pierre. Le retour du ciel au dessus de nos têtes, ajouté à l'étendue d'eau que l'on côtoie, ont ramené avec eux une inhabituelle fraîcheur nocturne. Je suis pris d'incontrôlables frissons et bien qu'il soit déjà endormi, Noe semble sentir mon malaise, car il roule sur le flanc pour passer un bras autour de moi. Son corps est chaud et son souffle agréable sur ma nuque, faisant remonter des émotions difficilement enfouies que je sens menacer de me trahir. Noe…
Je me serre contre lui et le sommeil nous emporte ainsi, loin de cette terre maudite où notre périple touche à sa fin.
L'aube nous réveille sans la moindre considération et Noe ne prononce pas un mot en se levant, profitant une dernière fois de notre oasis pour se rafraîchir, et enfile ses vêtements à la hâte. Je l'imite en retenant un soupir et sors la carte de mon sac pour étudier notre route, conscient qu'une erreur maintenant nous coûterait sûrement le succès de la mission.
— Il faut suivre l'est, conclut Noe en fixant son sac sur son dos. Dans deux jours tout au plus, nous serons arrivés.
J'aimerais croire moi aussi que tout sera aussi facile. Bien que le chemin que l'on suit à présent soit broussailleux et chaotique, en comparaison avec l'enfer que nous avons traversé c'est un véritable paradis. La lumière filtre toujours à travers les branches plus basses de ces arbres et je parviens à cueillir certains fruits comestibles en route, nous assurant un repas consistant pour la première fois depuis longtemps.
Sans relâche, mon compagnon tranche branches et racines devant nous, libérant juste assez d'espace pour que l'on puisse se faufiler au milieu de la végétation. J'en profite de mon côté pour étudier les alentours, notant mentalement les différences de la faune et la flore de ce côté du monde, par rapport à ce que nous avons côtoyé jusqu'à maintenant. La présence d'oiseaux m'étonne particulièrement, perchés sur les cimes comme des statues de pierre ; d'ici, je ne peux déterminer leur espèce, et par moment un frisson me parcoure en songeant qu'ils sont peut-être des charognards venus annoncer notre mort imminente.
Lorsque nous nous arrêtons, Noe nous fait reprendre l'habituel système de garde, me confiant son couteau lors des maigres heures de repos qu'il s'autorise. Pas que je sois capable d'en faire quoi que ce soit d'autre que de peler nos fruits, mais sa présence entre mes doigts est rassurante, autant pour mon compagnon que pour moi. Le manche de bois est lisse, poli par les mains qui l'ont tenu ou fait tourner contre leur paume, et je le caresse distraitement en regardant sa lame briller. Nous sommes tous deux conscients qu'à la moindre attaque, nous serons perdus, que ce soit celle d'une créature ou d'un indigène cette ridicule arme ne sauvera pas notre peau. Pourtant, Noe y tient ; et moi, je tiens à lui.
La fatigue tire nos traits depuis notre arrêt à l'oasis, comme si la conscience du chemin parcouru et de celui à parcourir s'ancre enfin dans nos esprits, autrefois voilés par l'envie d'aventure et la promesse d'une inestimable récompense. Mais aujourd'hui, les rêves sont loin et seule la réalité nous accompagne sur cette interminable route, apportant avec elle l'amertume et la désillusion que peuvent ressentir les vieux aventuriers victimes d'une quête sans fin. Le manque de nourriture allié à l'épuisement pèse désormais lourd sur nos épaules et je prie secrètement pour qu'une chance de repos nous attende au bout de nos pas.
— On devrait déjà voir le temple, maugrée Noe au zénith de notre troisième jour.
Je hausse les épaules en signe d'impuissance, dépité moi aussi que les promesses de la carte se révèlent loin de ce que l'on rencontre. Alors que l'on devrait atteindre un plateau, la même forêt touffue nous entoure de toute part, et aucune construction humaine ne semble venir troubler l'envahissante végétation. Que faire à présent, continuer vers l'est ? Je ne pense pas que nous tiendrons encore beaucoup de jours à ce rythme ; en s'enfonçant dans la forêt sans but, nous allons droit vers une mort certaine et le savons aussi bien l'un que l'autre. Noe continue tout de même d'avancer, lentement, et il me faut de longues minutes avant de remarquer que le son de ses pas traînants est différent de d'habitude. Je l'arrête aussitôt et le force à s'accroupir, un doigt sur les lèvres, puis gratte doucement la terre sous nos pieds.
Ce n'est qu'une fois les ongles noirs et une main enfouie dans le sol que je rencontre enfin quelque chose de dur, une surface bien solide qui vient appuyer ma théorie : nous ne sommes pas sur un chemin naturel. Noe s'excite à la vue de ma découverte et se met à creuser avec moi, déblayant la terre pour découvrir ce sur quoi nous avançons. Il faut plusieurs heures pour dégager assez de surface pour identifier la structure et son spectacle me cause un mouvement de recul. Il ne s'agit pas d'un chemin artificiel. Il ne s'agit pas du tout d'un chemin, en fait. Nous sommes au-dessus d'un temple.
Noe est en train de parler à toute vitesse, essuyant les écritures pour en déchiffrer la signification, et commence à tourner autour de la zone pour trouver l'entrée du monument. Mais quelque chose me retient de l'aider, une sensation déplaisante que quelque chose est en train de se passer, quelque chose qui rend la forêt anormalement silencieuse. Un bruit d'effondrement me sort de ma réflexion et je me précipite à ses côtés pour voir le trou béant que la terre en s'enfonçant a créé.
— Ça y est, enfin ! s'exclame Noe en s'engouffrant aussitôt par l'ouverture.
J'agrippe son bras pour l'en empêcher mais mes forces ne sont pas suffisantes pour le retenir et il progresse sans moi dans les ténèbres de ce lieu inconnu. Aussi effrayé à l'idée de rester seul ici que de m'enfoncer dans des profondeurs, je file à sa suite et m'accroche à son sac dès qu'il entre en contact avec ma main.
— Fais pas ton trouillard, plaisante mon compagnon en allumant une des torches de son sac.
La lueur blafarde de la flamme nous guide le long d'un couloir de pierre, décoré de symboles anciens semblables à ceux qui se trouvent à l'extérieur. Je voudrais m'arrêter les étudier mais Noe n'en a que faire et avance prudemment vers les tréfonds du bâtiment.
— C'est peut-être notre temple, lance-t-il à tout hasard, d'une voix chuchotée. Ou peut-être la tombe d'un roi, qui sait…
La tombe d'un roi ? Qu'est-ce que ça peut bien nous faire, si ce n'est pas notre temple ? Nous sommes venus pour la pierre et rien d'autre, gaspiller notre temps et notre énergie dans de vieux tombeaux ne fait pas exactement partie du programme…
Je lui fais encore une fois comprendre que nous ne devrions pas traîner ici, les probabilités que cet endroit soit la destination de notre quête étant trop faibles pour que l'on s'y attarde. Les messagers ont parlé de pyramide géante et plateaux montagneux, tandis que nous sommes six pieds sous terre à explorer des catacombes. Tout cela va trop loin, il faut que l'on retourne à la surface…
Noe lâche alors un cri et se met à courir pour déboucher dans une salle à haut plafond, que la lueur de la torche fait miroiter de tous côtés. La source des reflets n'a d'ailleurs pas échappé aux yeux de mon compagnon : de l'or.
— Andy, regarde ça ! Même dans les coffres du royaume je n'ai jamais vu autant d'or !
Ce que j'avais craint en partant avec Noe est en train de se révéler : l'attrait des richesses prend le dessus sur la mission. Je le tire en arrière avec une grimace de reproche mais il m'ignore complètement, dégageant son bras de mon étreinte sans la moindre difficulté.
— Pense à tout ce qu'on pourrait faire, avec ça ! Ils peuvent se débrouiller avec leur talisman maudit, on repart les poches pleines pour s'acheter une parcelle, et à nous la belle vie !
Quelle belle vie ? Une vie maudite, celle de parias recherchés par le royaume pour s'être enfuis avec un trésor sacré ? Je secoue résolument la tête mais il ne semble pas me voir, absorbé comme il est dans sa contemplation du trésor. Je sais que je ne pourrais pas l'empêcher d'en emporter avec lui mais je refuse d'abandonner notre mission, pas après ce calvaire que l'on a traversé, pas après avoir survécu cent fois à la mort en se raccrochant à l'idée qu'une fois le talisman entre nos mains, nous rentrerons en toute tranquillité au royaume…
— Aide-moi à remplir le sac, lance Noe en s'emparant d'une poignée de reliques miroitantes.
Je recule de quelques pas et croise les bras pour lui montrer que je n'en ferais rien. J'ai passé des années à étudier les textes anciens, à déchiffrer les prophéties et recenser les châtiments de ceux qui se sont emparés de l'or maudit. S'il croit qu'il est au-dessus de tout ça, que ses rêves utopiques peuvent un jour devenir réalité pour quelques bijoux volés, alors grand bien lui fasse. Je ne m'allierai pas à cette cause cupide, pas tant que le médaillon ne sera pas dans les mains de la reine.
Parfois, je me demande comment j'ai pu m'attacher autant à lui.
Un craquement me sort de ma réflexion, suivi du grincement discret d'une poulie, et soudain mon sang se glace. Je bondis sur Noe pour lui plaquer une main sur la bouche, étouffant son rire enfantin qui résonne depuis la découverte du trésor, et lui intime d'écouter les plaintes de l'édifice.
Ce bruit, semblable à celui de rouages qui s'enclenchent. Les rouages d'un piège.
Dans sa folie, Noe comprend tout de même ce qui nous menace et enfourne rapidement les dernières pièces dans son sac avant de partir à ma suite. Ma mémoire visuelle nous permet d'avancer rapidement parmi les tunnels, certains des symboles gravés dans la pierre me guidant vers la sortie qu'il nous faut trouver sans tarder.
Une salle vide, puis une seconde, et un long couloir. La panique commence à me gagner tandis que mes repères s'effritent, faisant place à des statues inconnues dont la lueur faiblarde de notre torche souligne l'expression menaçante. Pourtant, aucun autre chemin ne s'impose à nous, et petit à petit je comprends qu'il est déjà trop tard.
Le piège s'est refermé sur nous.
Noe sent ma peur exploser dans ce sombre corridor et pose une main sur mon épaule en geste d'apaisement.
— Le sol monte, donc on devrait bientôt rejoindre la surface, chuchote-t-il. Je reconnais ces statues, c'est par là que nous sommes arrivés.
Un piètre mensonge qui ne fait rien pour calmer mon angoisse. Je me remets pourtant en marche, les yeux fixés sur les ténèbres où nous progressons, et tente de raisonner mon cœur affolé par la constatation certaine que la pente nous guide vers le haut, vers la forêt, vers notre salut.
Mais bien avant d'apercevoir la lumière du jour, j'entends le clic caractéristique d'un mécanisme qui s'enclenche, suivi par un grondement qui résonne assez fort pour en faire trembler les murs.
Ce n'est plus le moment de réfléchir, il faut courir.
Mes pieds me portent à toute vitesse sur le sol lisse du tombeau, avalant les mètres plus vite que je ne peux les compter. L'adrénaline vide mon cerveau de toute pensée superflue, de toute notion de fatigue ou de souffrance quelconque ; ne reste que la peur et la volonté de s‘en sortir, inébranlable.
Ce que je prends pour le son d'un effondrement me fait redoubler d'ardeur, et lorsqu'une douce clarté vient troubler les ténèbres devant moi, je sens l'espoir me tirer vers l'avant. De plus en plus proche, à égale distance du bruit, à égale distance de la peur… une immense salle ouverte sur le dehors apparaît devant mes yeux, propageant un soulagement infini dans tout mon être.
Un soulagement bien éphémère.
Au premier pas que je fais dans la salle, un cliquetis me stoppe, et je me retourne lentement pour croiser la silhouette que j'attends derrière moi, celle que j'ai oublié un court instant, trop pris par mon instinct de survie pour y réfléchir. Mais Noe n'est pas juste derrière moi ; ralenti par le poids de son bagage, je le vois peiner à franchir les derniers mètres, sa torche presque éteinte et ses pas de plus en plus lourds. Je l'encourage silencieusement, soudain affolé de le savoir si loin, de me savoir si seul. Lorsqu'enfin je distingue totalement son corps, son expression épuisée, et que je tends la main pour lui faire franchir le dernier mètre, il lâche un cri de soulagement :
— Andy !
Au même moment, quelque chose m'effleure le bout des doigts. La sensation froide et répugnante du métal qui me frôle, son bruit si caractéristique lorsqu'il s'entrecroise, accompagné du son morbide de la chair qu'on transperce.
J'aurais voulu être aveugle plutôt que de voir mon compagnon empalé sur cette nuée de pics d'acier, barbouillés de son sang et de sa chair. De voir un amas de peau et d'os brisés, avec juste un semblant d'humain à travers cette forme si reconnaissable que la vitesse du piège a permis de conserver. Juste ce qu'il faut pour me donner envie de vomir.
Son sac déchiqueté laisse échapper une myriade de breloques dorées qui roulent le long de la pente que nous avons gravie, déclenchant à chaque tintement une série de pièges que j'entends s'ouvrir au loin. Nous aurions pu mourir bien avant.
Mais si j'étais entré seul, ce ne serait jamais arrivé.
Je reste figé dans ma position, longtemps, incapable de détacher mes yeux des restes de mon compagnon, incapable d'oublier tout ce que nous avons vécu, tout ce que je ressens pour lui, incapable d'assimiler que je ne l'entendrais plus jamais. Ma transe est pourtant rompue par le contact de deux paires de mains qui s'emparent de moi, me tirant en arrière vers le centre de la grande salle.
Face à moi, trois autres guerriers, en plus des deux qui me maintiennent fermement. Je n'ai plus le courage de me débattre. L'un d'eux me crie des mots dans une langue ancienne que je ne connais pas et je reste immobile, résigné au sort qui m'attend, prêt à rejoindre Noe de l'autre côté. Leurs mots m'effleurent comme des chants d'oiseaux et je ferme les yeux un instant pour profiter de ces derniers moments à respirer, les derniers sur cette terre qui ne m'a apporté que souffrance et chagrin. Je leur suis presque reconnaissant de mettre fin à mon calvaire.
— Toi répondre, m'intime soudain une voix dans un dialecte que je reconnais tout juste.
Je secoue négativement la tête.
Les mains me lâchent mais je ne bouge pas pour autant, retenant à grand-peine un sourire en les sentant découper brusquement mes vêtements pour me laisser aussi nu qu'un ver, debout dans cette salle de pierre. Celui dont j'ai compris les mots s'avance derrière moi, enroulant un bras autour de ma taille avant de passer l'autre autour de mon cou, la pointe de la lame qu'il tient à la main pressée contre ma gorge.
— Parler, dit-il de sa voix rauque et envoûtante.
Je bascule lentement la tête en arrière et attends la sentence, mais au lieu de ça c'est un cri à quelques pieds devant moi qui arrive. J'entends l'un des guerriers s'avancer et sa main pousser l'arme de mon cou. Puis des doigts rugueux glissent sous ma gorge, suivant la longue ligne blanche et éclatée qui la traverse. Sans lâcher ma taille, l'homme derrière moi répète le geste et je suis forcé de constater que son toucher est bien plus doux, bien plus délicat. Sans doute leur chef.
Un rire retentit soudain et je ne peux m'empêcher d'ouvrir les yeux. Le sauvage me fait pivoter face à lui et je rencontre les yeux les plus noirs que je n'ai jamais vus, un visage à la peau teintée que le reflet des torches baigne de sa lumière dorée.
Sa voix résonne, échangeant une plaisanterie avec ses camarades dans ce dialecte qui m'est inconnu, puis il se penche pour m'examiner de près. Ses doigts me palpent, me font frémir malgré moi, ses yeux me sondent et je me laisse faire avec une fascination malsaine. Il me renifle, le cou, les cheveux qu'il lèche ensuite pour voir si leur blondeur a un goût différent des longues mèches noires qui coulent de son crâne. J'ai envie de le toucher moi aussi, de voir si son corps est aussi dur que les lignes de ses muscles l'implique, voir si sa peau est aussi douce que celle de sa bouche veloutée qu'il promène sur mon visage.
Ses mains me prennent par les joues et il me regarde droit dans les yeux un instant, pendant lequel je me sens comme un enfant devant un livre d'histoire, cherchant dans ces pupilles sans fond le récit d'un monde qui m'a toujours fasciné, celui d'un peuple que je ne peux m'empêcher de rêver de découvrir.
Mourir de ses mains serait le plus beau des châtiments. Cependant, ma mort ne semble pas au programme du jour. Il saisit ma mâchoire et m'ouvre la bouche, la plaquant contre la sienne pour y glisser sa langue. Je garde les yeux ouverts, stupéfié par son geste, et lui aussi semble surpris car il reste également les yeux ouverts, immobile, attendant visiblement quelque chose.
Il finit par s'écarter, me demandant quelque chose que je ne comprends pas. De ses mains il mime ses paroles, remuant ses doigts comme des ailes de papillon en les descendant devant lui. Je ne comprends toujours rien.
Il se saisit alors de ma nuque d'une main, puis de mon membre de l'autre, et se met à me caresser vigoureusement en posant sa bouche sur la mienne. Le choc et la tétanie m'empêchent de réagir les premiers temps, complètement stupéfié par son comportement que je ne m'explique pas, mais mon corps semble finalement se détacher de mon esprit torturé pour réagir de sa volonté propre. Je me sens durcir entre ses doigts et lui sourire contre ma bouche.
Puis je comprends, soudain. Il nous a épiés sous la cascade. Il nous a suivis.
Il ne faut pas que je pense au cadavre de Noe. Il ne faut plus que je pense à moi, au passé, à ma vie et à celle de ceux que j'ai perdus. Il faut que je m'oublie si je veux survivre.
Et bizarrement, sans pouvoir me l'expliquer, j'ai à présent envie de survivre.
Je retrouve le contrôle de mes bras et les passe délicatement autour de son cou, assez lentement pour ne pas l'effrayer. Puis j'incline légèrement la tête et amorce un véritable baiser, glissant ma langue dans sa bouche sombre pour caresser tendrement la sienne. Il glousse et remue sa langue à ton tour, amusé de ce jeu que je suis en train de lui apprendre, et ne proteste pas lorsque ma main vient se poser sur la sienne pour calmer ses coups de poignets désordonnés.
J'ai compris que si je veux vivre, il faut que je me soumette à lui. Je ne dois plus exister. Juste être à lui.
Avec mon aide, il affine ses gestes jusqu'à ce que je réponde positivement à ses avances, et me sentir trembler dans ses bras semble le réjouir au plus haut point. J'entends les murmures des guerriers postés autour de nous, j'entends le fantôme de Noe m'accuser de forniquer sur son cadavre, j'entends la Mort me souffler qu'un geste de travers suffirait pour que je la rejoigne, mais tout ça n'a plus d'importance. La culpabilité, la honte, la douleur, je ne peux plus me permettre de les éprouver.
Ce n'est plus qu'une question de survie.
Je frémis encore une fois et un plaisir primitif se répand lentement dans mes entrailles, réaction naturelle à la stimulation de mon partenaire, et sans une seconde de répit pour le retenir je sens mon corps se contracter pour répandre son nectar entre les doigts bruns qui le caressent.
Le baiser s'arrête et je le sens s'écarter tandis que je halète doucement, une seconde affolé par ce que je viens de faire, et celle d'après de retour dans l'oubli de soi où je souhaite me plonger. Sa main quitte ma nuque, me soulève le menton et je suis forcé de le regarder, de le voir sourire, de sentir ses yeux briller de malice. Son autre main vient alors se poser sur mon ventre et il commence à dessiner des symboles à l'aide de ma substance, en recouvrant une partie de mon abdomen avant d'en étaler un peu sur mes lèvres puis sur ma gorge, redessinant ma cicatrice.
J'essaye de lui expliquer que l'on m'a tranché les cordes vocales pour me punir, faisant de moi un des gardiens de leurs secrets. Il fait cependant taire mes gestes en attrapant mes bras pour les reposer le long de mon corps, et caresse encore une fois la fissure blanchâtre de ma peau. Puis ses doigts remontent vers mon visage et alors qu'il se penche pour me murmurer quelque chose à l'oreille, je sens la lame du poignard à sa ceinture m'effleurer les côtes pour me rappeler que ma vie ne tient plus qu'à un fil. Et tandis qu'il me raconte son histoire, remplaçant mes souvenirs que le choc a effacés par des paroles envoûtantes, j'entends le vent se faufiler autour de nous et vibrer au contact du métal des pièges qui se rétractent, produisant le seul son que j'aurais pu encore émettre : Sshhh.
End
May 2009
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