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Chapitre 9

Réveil douloureux. Autour de lui il n'y avait que des murs gris, une pièce vide et une fenêtre crasseuse à travers laquelle s'étendait la nuit noire. Il se releva et tituba en reprenant ses esprits mais dans un coin, une ombre se détacha du mur pour le repousser au sol.

— Reste ici, Atsushi. On n'a pas encore terminé notre discussion.

— Shun, se rappela soudain le jeune homme. Qu'est-ce que c'est que cette histoire ? Je suis en train de rêver ou quoi ?

— Ça serait sans doute mieux, répondit son frère en se baissant pour lui attraper férocement la mâchoire. Mais j'ai besoin de toute attention pour l'instant.

— Qu'est-ce que tu veux ? demanda Aya en sentant la panique le gagner.

— Je t'ai donné du temps pour que tu t'endurcisses, que tu forges un peu ce caractère de lavette que je haïssais tant chez toi, et j'avoue que c'était plutôt réussi jusqu'à l'arrivée de ce connard chez qui tu vis.

— De quoi tu parles… ?

— Je te l'ai dit, je te suis depuis le début, petit frère. Tes amis qui t'ont fait boire, qui t'ont présenté des mecs, qui t'ont shooté, ce sont mes amis aussi. Tu saisis ? J'ai tout préparé pour t'assurer un bon accueil à Tokyo. Mais tu as essayé de gâcher ça ces derniers temps, n'est-ce pas ? D'abord ce groupe de musique, puis ce mec qui t'a mis le grappin dessus. Et je te trouve à faire les baby-sitters au jardin d'enfant ? Ne me fais pas pleurer, Aya…

— Pourquoi tu dis ça, sanglota Aya en tentant vainement de repousser sa main qui lui maintenait toujours fermement la tête levée. Pourquoi tu me fais du mal, je t'aimais, je n'ai pas mérité tout ça…

— Je n'ai pas mérité d'être le souffre douleur de notre père, lui cracha Shun au visage, moi non plus ce n'est pas ce que je voulais, mais c'est comme ça ! Je suis devenu fort et j'ai besoin que tu sois fort pour t'emmener avec moi.

— M'emmener où ?

— Tu seras un parfait bras droit, mon petit frère chéri. J'ai plein de choses passionnantes à te faire découvrir, plein d'argent pour toi, et une fois que je me serais débarrassé de ces personnes qui cherchent à t'affaiblir on pourra commencer les choses sérieuses…

Se débarrasser de ces personnes…

— Non ! hurla Aya en se libérant d'un mouvement brusque. Je ne te laisserai pas faire !

Il se releva et chercha une issue mais la main de Shun le rattrapa en un éclair et le jeta contre le mur. Aya lui décrocha un coup de poing qui ne le fit pas bouger, puis opta pour un coup de pied dans le genou. Shun le libéra de surprise et il s'éloigna en courant pour se ruer sur la porte. Fermée. Les mains de son frère le saisirent à nouveau, le projetant une seconde fois contre le mur, et il sentit du sang couler lentement le long de son oreille.

— Une vraie petite bête féroce, se moqua Shun en attrapant son col.

Il referma alors sa main sur sa clef qu'il gardait toujours contre son cœur et l'arracha d'un coup sec.

— La clef de ta chère petite putain ? dit-il en la jetant à l'autre bout de la pièce.

— NON !

Aya était bien décidé à ne pas se laisser malmener, il lui mordit le bras en le repoussant et courut récupérer son bien avant de tenter sa chance avec la fenêtre, qui s'avéra ne pas avoir de poignée.

Alors c'est comme ça, je suis coincé…

— Tu commences à comprendre ? Ça ne sert à rien de t'agiter comme ça.

Aya se laissa glisser au sol, résigné à mourir si tel était son sort à présent. Mais son frère avait visiblement d'autres plans pour lui, il lui attacha les poignets avec sa propre ceinture et lui arracha ses vêtements.

— Je me doutais que tu ne cèderais pas si facilement, grogna Shun à son oreille. Cela n'aurait pas été si amusant sinon…

Il sortit alors une seringue de sa poche intérieure, pleine, et Aya se mordit la langue en sachant ce qui l'attendait.

— Tu aimes ça, n'est-ce pas ? Tu en as pris il n'y a pas si longtemps d'ailleurs, désespéré de voir ton petit chéri flirter avec un autre mec.

— Alors tu sais tout, hein ? répondit Aya avec un sourire en coin. Je m'en fous de tes conneries, fais ce que tu veux mais laisse-les tranquille.

— C'est ça ta requête, que je te fasse souffrir à leur place ? J'y comptais bien de toute façon, cher petit frère…

Et il lui enfonça l'aiguille dans l'épaule, droit dans le muscle, lui arrachant un cri de douleur alors qu'il restait immobile pour ne pas aggraver les choses.

— Tu aimes ça, hein, siffla Shun en se rapprochant de son visage.

Aya lui cracha le sang de sa langue blessée au visage, attisant sa fureur. L'aiguille ressortit de sa chair, encore pleine, et vint se planter ailleurs dans son bras, puis dans sa cuisse. Shun lui délivra de petites doses partout dans le corps, le faisant crier à chaque piqûre, et Aya le supplia d'arrêter alors que l'aiguille lui trouait le poignet.

— Alors rejoins-moi, cesse de lutter Atsushi, et je ferai de toi mon meilleur disciple.

Aya scruta ses yeux, y cherchant quelque part un signe de son frère qu'il avait connu, mais il n'y avait rien à quoi se raccrocher, pas une once d'humanité, et il s'abandonna à pleurer en secouant la tête.

— Tue-moi si tu veux, je ne deviendrai pas un monstre, soupira-t-il.

Un rictus de colère déforma le visage de son frère qui le détacha avant de lui injecter le reste de la drogue dans l'avant bras, y laissant l'aiguille plantée alors qu'il baissait son pantalon.

— Je vais te laisser le temps pour y réfléchir, petit frère. Je vais te laisser un petit souvenir, comme ça tu pourras tout raconter à ton homme, et une fois ta vie brisée tu reviendras me voir en rampant…

Et Aya sentit son frère le violer, sentit la douleur exploser dans chacune de ces cellules, comme si la drogue exacerbait ses sens au lieu de les engourdir. Mais il ne cria pas, il ne laissa pas échapper un son, et alors qu'on le libérait il se fit projeter contre le mur une dernière fois. Il parvint à arracher la seringue qui était restée dans sa chair, et alors qu'il luttait pour se remettre debout sa conscience le lâcha, définitivement.

 

Ryuji tournait en rond depuis des heures, l'inquiétude commençant à lui nouer l'estomac alors qu'il essayait désespérément de joindre Aya sur son portable, éteint de toute évidence. L'horloge indiquait vingt-deux heures. Il finit par aller chez Chen, qui l'accueillit avec étonnement.

— Chen, Aya n'est pas rentré, je me fais du souci…

Son ami lui fit signe d'entrer et de s'asseoir au salon.

— Est-ce que vous vous êtes disputés ?

— Bien sur que non ! répliqua durement Ryuji. Il a dit qu'il rentrerait tôt…

Chen savait que l'angoisse le rendait agressif et se contenta de lui caresser le dos pour le rassurer.

— Il a peut être rencontré un ami, proposa-t-il a tout hasard. Il n'est pas encore très tard, laisse lui le temps de rentrer…

— Pourquoi il n'a pas appelé alors ?!

— Il y a plein de raisons qui peuvent empêcher quelqu'un d'appeler, Ryu… plus de batterie, pas de réseau… ne sois pas trop pessimiste.

Mais le jeune homme ne cessait de se ronger les ongles avec anxiété, et Chen se décida d'appeler Miku pour lui demander si elle en savait plus que lui, ce qui n'était visiblement pas le cas.

Une heure passa, deux, et Ryuji commençait à entrevoir d'horribles scénarios dans sa tête. Chen lui proposa d'appeler Seth pour savoir s'il avait été admis à l'hôpital et il accepta en baissant la tête.

« Pourrais-je parler à Seth Burrows ?

L'infirmière du dispensaire le mit en attente et il dut patienter un long moment avant que son ami ne décroche.

— Seth, c'est moi.

— Chen ?

— Je suis soulagé que tu travailles ce soir… j'ai besoin d'un service.

— Vas-y, demande toujours.

— Est-ce que tu es en contact avec les urgences ? Aya a disparu et Ryu a peur qu'il ne lui soit arrivé quelque chose…

— Oh, c'est un peu délicat ce que tu me demandes, mais je peux toujours aller faire un tour aux admissions voir si j'ai quelqu'un avec son signalement.

— Tu ferais ça ? Merci Seth.

— Pour toi, c'est toujours un plaisir, lui répondit-il en chinois.

— Tiens-moi au courant alors. »

Il retourna s'asseoir auprès de Ryuji et regarda à ses côtés un Drama idiot qui passait à l'écran, lui caressant les cheveux affectueusement pour apaiser sa peur.

Le téléphone les fit sursauter à presque deux heures du matin et Chen se rua dessus.

« Chen, je crois que vous devriez venir. Il y a quelqu'un qui vient d'être admis… je pense que c'est lui.

— Merci Seth, on arrive. »

Il regarda Ryuji, qui comprit aussitôt la signification de son regard bouleversé, et les deux hommes se rendirent à l'hôpital en moins de temps qu'il n'en faut à vitesse normale pour y parvenir. Ryuji était en état de choc, étrangement silencieux et hagard.

Seth les attendait près de l'accueil, la mine sombre, et les entraîna dans le hall d'attente pour leur exposer la situation.

« Je n'ai pas trop de détails, il ne m'ont pas laissé voir son dossier. Il a été ramené en ambulance sur un coup de fil anonyme, il y a une demi-heure environ. Il est sous overdose et présente des traces de lutte… vous ne pourrez sûrement pas le voir avant demain matin.

— Je comprends Seth, merci, murmura Chen.

Ryuji garda la tête baisée, serrant la main de son ami entre les siennes, et ses yeux vides coupèrent toute tentative de réconfort de sa part.

Seth partit reprendre sa garde, les laissant passer la nuit sur des chaises en métal, incapables de prononcer le moindre mot.

Un certain nombre d'heures et de cafés plus tard, ils allèrent à la réception pour des nouvelles, et la jeune femme les envoya chambre six cent trois sans un mot de plus. Chen tenait toujours Ryuji par la main et le sentait de plus en plus paniqué alors qu'ils traversaient les couloirs des urgences. Lui aussi était inquiet, il n'avait pas de réponse à la situation, il se sentait juste terriblement impuissant. Le moment où la vérité allait finalement voir le jour approchait lui aussi ; Chen craignait que cela soit encore pire que cette angoisse, pire que tout même, et il secoua la tête pour se concentrer sur l'instant présent. Il y était, debout devant la porte, et attendit que son ami fasse le premier pas pour entrer.

« Vous êtes de la famille ? appela soudain une infirmière.

Ils sursautèrent en se tournant vers elle.

— Non, juste des amis, répondit Chen. On nous a dit qu'on pouvait…

— Oui, vous pouvez le voir, c'est juste que j'aurais besoin que quelqu'un me remplisse la fiche d'identification. J'ai un collègue du dispensaire qui m'a donné quelques informations, mais si vous pouviez les compléter…

— Euh oui, bien sûr, répondit Chen en prenant la feuille que la jeune femme retrouva non sans mal dans son dossier.

— Bien, pourriez-vous prévenir sa famille également ?

— Il n'a pas de famille, répondit alors Ryuji dans un souffle.

Cela jeta un froid. L'infirmière les remercia en s'éclipsant. Chen soupira et poussa alors légèrement son ami pour qu'il entre.

La chambre était assez grande, baignée de soleil et éblouissante à cause de ses murs blancs. Le premier lit était vide et les yeux de Ryuji se posèrent sur le petit corps inconscient allongé entre les draps du second, un tube partant de son nez et un autre de son bras. Se sentant presque défaillir, il s'appuya au bord du lit pour rejoindre la chaise à son chevet et s'assit sans bruit près de lui. Le bas de son visage était légèrement tuméfié, il portait une bande autour de la tête qui lui ébouriffait les cheveux et la couleur de son visage était trop blanche pour être naturelle, presque transparente. Ryuji glissa sa main sous le drap pour toucher ses doigts, ses longs doigts froids qui ne bougèrent pas à son contact. Il sentit une bande autour de son poignet également, et dans sa tête tout se mélangeait, les scénarios qu'il s'était imaginé, ce qui avait pu se passer, pourquoi c'était arrivé… ce trop plein d'ignorance lui pesait en un effroyable mal de tête. Il cessa alors de penser, caressant doucement les petites mèches blondes qui s'étalaient sur l'oreiller, et serra ses doigts en se répétant qu'il était en vie, qu'il était là et que tout irait mieux, vite.

Ils sursautèrent au son de la porte qui s'ouvrait et Chen, qui s'était assis sur le lit vide pour remplir le questionnaire, se releva d'un bond.

— Je vous dérange ? demanda le docteur qui venait d'entrer. On m'a dit qu'il avait de la visite alors j'ai pensé que vous aimeriez des informations sur son état.

— Oui, s'il vous plaît, s'empressa de répondre Chen en voyant que son ami était encore obstinément muet et sous le choc.

— Bien, repris l'homme en attrapant son dossier au pied du lit, je dois vous avouer ce que j'ai à vous dire n'est pas très plaisant, mais je peux au moins vous affirmer que ses jours ne devraient pas être en danger. Il est dans un coma léger des suites de l'overdose, mais il devrait se réveiller dans quelques jours tout au plus.

Chen soupira de soulagement mais les yeux de Ryuji restèrent fixés sur le docteur, sans expression. Celui-ci se racla la gorge, un peu gêné par ce regard insistant.

— Il a quelques hématomes, une côte fêlée ainsi qu'un traumatisme crânien. Nous avons fait un scanner et son cerveau ne semble pas avoir subi de dommages, il n'y a qu'une blessure externe causée par le choc. Il est arrivé avec une très grosse dose de stimulants dans l'organisme, un mélange à base de cocaïne qu'on lui a injecté à plusieurs endroits et qui a endommagé une veine du poignet.

Ryuji était blanc comme un linge mais ne prononça pas le moindre mot.

— Nous avons également effectué des tests sanguins suite à la découverte de violences sexuelles, les résultats seront disponibles dans quelques jours et un psychologue sera a sa disposition s'il le souhai…

Le grincement de la chaise qui recula brusquement lui coupa la parole tandis que Ryuji se précipitait vers la salle de bain pour vomir le peu de choses qu'il avait dans l'estomac.

— Je m'excuse pour ces nouvelles, n'hésitez pas à me contacter si vous avez des questions, dit le docteur en s'inclinant légèrement. Merci de votre visite.

— Merci, répondit Chen avant de rejoindre son ami.

Ryuji avait fermé les yeux, apparemment abattu, et il le prit dans ses bras.

— Pleure, crie, fait ce que tu veux Ryu, mais réagit je t'en supplie, lui murmura-t-il.

Il sentit alors sa main s'agripper à sa veste et son corps se secouer de sanglots, lents et silencieux. Chen le serra de toutes ses forces, attendant que ça passe, puis lui tendit un mouchoir. Son ami le remercia d'un signe de tête et retourna près d'Aya, posant sa main sur le dessus de sa tête, son visage sur l'oreiller près de lui, puis ferma les yeux en entrelaçant leurs doigts à nouveau. Chen sortit prendre l'air un moment, vidant son angoisse dans un long souffle, et décida d'appeler Miku pour lui annoncer la nouvelle. La jeune fille cria, soupira et promit de passer dans l'après midi. Puis ce fut Seth qui arriva, visiblement épuisé de sa longue garde, pour se laisser tomber sur le banc près de Chen.

« Alors, dure journée ? demanda celui-ci.

— Ne m'en parle pas, répondit l'américain en chinois en s'appuyant contre son épaule.

— Tu ne te feras jamais au japonais si tu ne fais pas d'effort.

— Ah, lâche-moi avec ça, pour une fois que je peux discuter sans réfléchir… comment va Aya ?

— Il est inconscient. Je ne sais pas quoi en penser.

— Tu m'as dit que ce n'était pas la première fois, non ?

— C'est vrai, soupira Chen en se remémorant douloureusement l'épisode. Mais il n'était pas vraiment blessé la dernière fois et encore un peu conscient.

— Tu as parlé à son petit ami ?

— Non, je ne crois pas que ce soit à moi de le faire. Je ne crois pas non plus que ce soit le moment.

— Ça ne s'annonce pas facile entre eux…

— Ça, tu peux le dire.

— Et nous, Chen ?

Il le regarda avec étonnement.

— Depuis quand y a-t-il un nous ? demanda Chen à voix basse.

— Depuis que tu joues au chat et à la souris avec moi, dès lors où j'ai quitté Hong Kong pour venir ici.

— Ça ne marcherait pas entre nous, de toute façon, répondit le jeune homme en faisant mine de se relever pour mettre fin à la conversation.

— Chen, attends ! Donne-moi une chance…

— Tu as déjà eu ta chance, Seth.

Mais celui-ci ne sembla pas satisfait de cette réponse et l'attrapa par la taille pour l'embrasser à pleine bouche, en plein milieu de la cour de l'hôpital, ce qui lui valut une gifle cinglante et le départ de Chen. Mais bizarrement, ce fut plus confus qu'en colère que celui-ci retourna à l'intérieur.

 

— Réveille-toi, mon ange, murmurait Ryuji à l'oreille de son amant.

Il n'avait pas bougé depuis le départ de Chen, à demi allongé sur le lit, jouant avec les cheveux d'Aya, ses mèches soyeuses qu'il connaissait par cœur. Et dans son autre main, peu importe combien il les serrait, ses doigts étaient toujours aussi froids, comme ceux d'un mort.

— Réveille-toi, mon ange…

C'était les seuls mots qu'il parvenait à articuler, les seuls à franchir sa gorge nouée, tandis qu'il vidait tout son espoir dans l'oreille de ce petit être endormi. Mais rien n'y changeait, il ne bougeait pas. L'infirmière le fit sortir une première fois, puis il perdit le compte. Il attendait sagement dehors, reprenant sa place une fois qu'elle partait. Miku vint également et il s'écarta même un instant pour la laisser le toucher, juste un instant. Puis ce fut le soir, déjà, et l'infirmière lui demanda de partir alors qu'il envisageait de passer la nuit devant sa porte. Ce fut Chen qui vint le chercher, le ramenant de force chez lui. Il refusa pourtant d'entrer dans leur appartement et son ami arrangea le canapé pour qu'il puisse y dormir.

— Ryu-kun, ça fait quarante-huit heures que tu n'as pas dormi, fait un effort, lui demanda Chen en se réveillant à deux heures du matin pour trouver son ami assis à regarder la télévision muette.

N'obtenant pas de réponse, il décida de lui ramener un verre de jus de fruit avant de s'asseoir près de lui.

— Mets au moins le son si tu veux bien faire semblant, se moqua-t-il gentiment.

Ryuji lui sourit presque et quelques minutes plus tard, s'endormit finalement. Chen se félicita de la rapidité d'action de ses somnifères et déposa une couverture sur le jeune homme avant de retourner se coucher.

 

Le deuxième jour n'apporta aucun changement, Ryuji avait toujours sa tête posée sur l'oreiller, près de son doux visage serein, et ses doigts dans les siens. Chen avait dû aller travailler mais s'était quand même chargé de prévenir le cabinet où travaillait son ami de son absence, ainsi que sa sœur de son état. Celle-ci vint le voir peu avant la fin des heures de visite et elle eut un pincement au cœur en les voyant, en aussi piteux état l'un que l'autre.

— Ryu-kun, tu vas bien ?

Il se leva et la serra dans ses bras, sans un mot. Puis il regarda rapidement l'horloge et retourna auprès d'Aya, se penchant sur lui pour embrasser brièvement ses lèvres figées. L'infirmière entra pour les chasser alors qu'il s'écartait et Saki emmena son frère avec elle à l'hôtel où elle avait pris une chambre.

— Va prendre une douche, ça va te faire du bien, lui conseilla-t-elle en s'asseyant sur le lit. Ryuji s'exécuta avec obéissance, passant près d'une demi-heure sous la douche, et en ressortit complètement détrempé. Sa sœur dut prendre son rôle d'aînée très au sérieux, séchant consciencieusement ses cheveux avant de lui faire enfiler un des peignoirs de l'hôtel pour ne pas qu'il prenne froid.

Puis elle s'assit à la tête du lit et comme lorsqu'ils étaient enfants, Ryuji s'allongea en posant la tête sur ses genoux.

— Parle-moi, maintenant.

— Je me sens seul, onee-chan...

— Mais il va se réveiller bientôt, n'as-tu pas confiance ?

— Si, j'ai confiance, mais ça me fait peur. Tout me fait peur, je ne comprends pas ce qui lui est arrivé, je ne sais pas comment il sera après, peut être qu'il ne voudra plus de moi…

— Qu'est-ce que tu racontes, idiot de petit frère. Pourquoi tu vois tout en noir comme ça ? Une fois réveillé les choses redeviendront comme avant, c'est tout.

Elle regardait son frère du dessus, admirant son joli visage allongé, ses fins yeux noirs qu'il avait volé à leur mère alors qu'elle avait le visage rond et les grands yeux de leur père. Lui aussi la regardait et elle se sentit soudain nostalgique du passé, cette époque où ils se racontaient leurs secrets. Mais l'innocence était perdue aujourd'hui et ils devaient désormais affronter seuls la réalité, ainsi que la souffrance propre à leur condition d'être humain.

— Saki, est ce-que tu crois que je suis important pour lui ?

— Pourquoi tu te poses cette question ?

— Il pourrait vivre sans moi, non ? Il fait tout à la maison, va à son travail, et moi je me contente de profiter de lui. Je suis tout le temps en train de réclamer son attention, je lui prends son temps, je suis possessif. Est-ce que j'en fais trop ?

Elle rit gentiment en lui tapotant le nez.

— Tu te comportes comme une femme inquiète ! Mais ce n'est pas ça qui compte, peu importe s'il est indépendant ; il sait que tu l'aimes et reste avec toi. Peut être qu'il est comme ça pour toi lui aussi, pour te faire plaisir.

— Je ne fais rien pour lui faire plaisir, moi, soupira Ryuji en se cachant derrière ses bras.

— Ne cherche pas à te blâmer sans arrêt, parle-lui si tu te sens aussi préoccupé. Je peux te soutenir mais pas t'apporter de réponses, Ryu-kun…

Il resta silencieux un moment puis se redressa, assis au pied du lit, la tête basse pour masquer ses pleurs.

— C'est ma faute ce qui est arrivé, j'aurais dû le protéger et je n'ai rien fait, je ne suis même pas capable d'être là quand il a besoin de moi…

Saki le rejoignit et le prit dans ses bras jusqu'à ce que ses larmes se tarissent. Elle le força ensuite à manger un peu du repas que leur avait amené le service d'étage, même si le cœur n'y était pas. Ils regardèrent alors un moment la télévision et au bout d'une heure, Ryuji s'endormit sans lutter.

 

Il était tout juste trois heures du matin lorsque Ryuji ouvrit grand les yeux, incapable de se rendormir. Il en était de même pour Aya, qui venait de se réveiller en silence dans sa chambre d'hôpital. Ce dernier aurait espéré avoir des pertes de mémoire à cause du choc, mais malheureusement il se souvenait de tout, à chaque détail près. Il voulu se redresser mais se retrouva bloqué par les fils qui partaient de son corps, dont il entreprit de se débarrasser. Bien évidemment, l'infirmière arriva avant qu'il y parvienne et le força à se rallonger en lui remettant la perfusion en place.

« Vous vous sentez bien ? lui demanda la jeune femme.

— Oui.

— Vous avez mal quelque part ?

— Non.

— Des trous de mémoire peut-être ?

— Non.

Fallait-il vraiment passer par cette discussion inutile ? Il n'avait pas envie de parler. Il fit alors mine de s'endormir et elle cessa de le questionner pour repartir.

Aya rouvrit les yeux, scrutant l'obscurité pour entrevoir les lumières de la nuit à travers les volets. Depuis combien de jours était-il ici ? Ses bandages le laissèrent supposer que cela ne faisait pas plus d'un ou deux. Que s'était il passé pendant ce temps ? Est-ce que Ryuji était au courant ? Il était forcément au courant, de toute façon. Il devait sûrement être en train de mourir d'inquiétude à l'appartement. Son cerveau se mit alors doucement en marche, entamant cette longue réflexion au sujet de leur vie, et au bout de quelques heures il était convaincu qu'il fallait en finir avec cette relation, que s'il voulait le protéger alors il devait partir et le laisser. Ces nouveaux secrets entraîneront sûrement la colère de Ryuji, lui donnant une bonne occasion de ne pas regretter son départ. Oui, tout était parfait. Il se laissait quelques jours pour faire ses valises et trouver sa destination, puis il lui dirait tout. A moins qu'il ne sache déjà… Peu importe, il partirait tout de suite dans ce cas.

Il eut un petit rire en pensant à Miku qui allait lui faire une scène pour les abandonner comme ça. Il songea un peu lâchement qu'il l'appellerait une fois ailleurs pour ne pas se laisser convaincre.

Sur la table de nuit reposait sa clef, qu'il se souvenait avoir serré de toutes ses forces avant de s'évanouir, mais il la laissa en place. Elle était la première chose qu'il lui fallait abandonner s'il voulait pouvoir abandonner le reste.

Et le jour se leva sur leurs yeux grands ouverts, ceux de Ryuji remplis d'abattement et ceux d'Aya de détermination.

 

— Il s'est réveillé cette nuit, vous pouvez le voir mais le ne fatiguez pas trop, leur recommanda le médecin.

Saki prit la main de son frère et l'entraîna dans la chambre. Ryuji tremblait malgré lui, il redoutait de voir son amant sous le choc, ne le reconnaissant pas, déprimé. Mais lorsqu'il entra le jeune homme tourna vers les yeux vers lui, ces grands yeux ambrés qu'il connaissait par cœur, et lui fit un petit sourire. Ryuji s'assit près de lui pour embrasser son front, se retenant de pleurer en sentant ses doigts serrer les siens.

— Ne fais pas cette tête triste, Ryu, lui chuchota Aya.

Il lui sourit et inspira pour chasser son angoisse.

— Je ne suis pas triste, je suis heureux de te voir, mon ange.

Saki fit un petit signe de la main en direction du lit et annonça à son frère qu'elle devait rentrer à Osaka, sans quoi son travail ainsi que Satoshi allaient faire des histoires. Aya la remercia d'être venue, puis reporta son attention sur Ryuji qui ne le lâchait pas des yeux.

— Tu t'es fait du souci à cause de moi…

— C'est bon, c'est fini maintenant. Est-ce que tu te sens bien ?

— Oui, je vais bien.

Ryuji avait envie de le serrer dans ses bras, de le couvrir de baisers, mais son amant n'avait pas encore l'air en l'état pour ça. Il se contenta d'effleurer sa bouche du bout des lèvres, le faisant sourire adorablement.

— Je veux sortir d'ici, soupira Aya au bout d'un moment. Est-ce que tu sais quand je pourrais partir ?

— Je n'en ai aucune idée, je vais aller demander si tu veux.

Ryuji s'éclipsa, attrapa une infirmière pour l'interroger et celle-ci l'envoya voir un médecin, qu'il mit un bon quart d'heure avant de dénicher. On lui annonça finalement que son ami ne pourrait pas partir avant au moins le lendemain, et ce quelques soient ses protestations.

Aya fit la moue en entendant la nouvelle et Ryuji glissa sa main sous la couverture, la posant délicatement sur son ventre couvert par la chemise d'hôpital. La petite main froide qui vint se poser sur la sienne lui arracha un frisson. Puis son amant ferma les yeux en se rapprochant de lui, et alors qu'il caressait sa joue il le sentit s'endormir doucement.

 

À son réveil, Ryuji était toujours là à le regarder tendrement.

— Ryu, et ton travail ? marmonna le jeune homme en émergeant du sommeil.

— Ne t'en fais pas, j'ai pris quelques congés. De toute façon, le projet a déjà été accepté et les travaux ont commencé, alors ils n'ont pas vraiment besoin de moi.

— Tu es resté tout ce temps ?

— Je ne t'ai pas quitté depuis vendredi soir… enfin, quand on m'autorise à rester.

Le cœur d'Aya se serra en entendant cette révélation et il commença à douter de sa décision. Peut-être devait-il leur laisser une chance après tout ? Il songea égoïstement qu'il serait agréable de se faire choyer un peu plus longtemps, de se laisser envelopper par cette chaleur et cet amour que Ryuji lui offrait sans limites.

Une fois que je me serais débarrassé de ces personnes…

Les mots lui brûlèrent l'esprit en refaisant surface. Cela ne pouvait pas arriver, il ne voulait pas lui faire du mal, et même si la séparation serait douloureuse… Ryuji referait sa vie, il avait tout pour avoir une vie parfaite et il la méritait. Il devait lui laisser cette chance.

— Quelque chose te tracasse ?

Aya secoua la tête en souriant et lui fit signe de s'approcher pour l'embrasser. Au même moment, l'infirmière les interrompit d'un petit toussotement et Ryuji sortit, un peu gêné de s'être fait surprendre ainsi. Aya la regarda changer la poche de liquide et fronça les sourcils.

— Si je mange et tout, vous me retirez tout ça ? demanda-t-il de but en blanc.

— En tout cas, je vous assure que si vous ne mangez pas et tout, vous n'allez sûrement pas partir demain. En attendant je vous laisse ça et je vous conseille de prendre rapidement un peu de poids.

— Je peux me lever au moins ?

— Oui mais seulement si vous ne débranchez pas la perfusion.

— Très bien.

L'infirmière soupira en sortant, indiquant au passage à Ryuji que les visites se terminaient dans une heure.

Aya sauta hors du lit une fois seul, tout de même soutenu par son amant qui désapprouvait son empressement.

— Tu ne devrais pas te reposer ?

— Je me suis reposé assez longtemps, non ? grogna-t-il.

Puis il se retourna et passa ses bas autour de son cou, réclamant un baiser qui ne se fit pas attendre. Les mains de Ryuji lui effleurèrent timidement les fesses avant de se retourner autour de sa taille et Aya sentit qu'il était troublé par ce qui s'était passé.

— Je dois avoir une tête affreuse… soupira Aya pour ne pas s'attarder sur la question.

— Ne dis pas n'importe quoi !

Il alla tout de même se voir dans la glace, grimaçant devant ses cernes et son teint terreux, touchant du bout des doigts les marques encore violacées qui s'étalaient sur le bas de son visage. Les traces de ses doigts. Ryuji s'approcha lentement et lui caressa la joue pour lui remonter le moral.

Il passa l'heure suivante dans ses bras, discutant du bout des lèvres de choses futiles en prenant soin de ne pas évoquer les circonstances de son agression.

— Je veux partir, gémit Aya alors que l'heure fatidique approchait.

— Demain mon ange, je serais là dès neuf heures, et tu pourras sûrement repartir avec moi… il faut que tu te reposes et que tu manges, ok ?

Il hocha la tête avant de profiter de son dernier baiser et se recoucha alors que l'infirmière entrait pour chasser Ryuji. Encore une nuit, une nuit solitaire, puis un court répit avant une vie solitaire, encore une.

 

— Alors ? demanda-t-il sèchement au médecin qui examinait en détail ses résultats. Je peux sortir ?

— Vous devriez voir le psychologue avant de sortir.

— Et si je ne veux pas, je peux partir quand même ?

Le médecin soupira et lui fit un petit signe affirmatif de la tête qui fit taire le garçon.

— Je suis quand même inquiet au sujet de votre hépatite, ajouta-t-il. Il serait plus prudent de vous mettre sous traitement.

— Tant que je ne suis pas malade je ne vois pas pourquoi.

— Pour ne pas que vous tombiez malade justement ! Ce n'est pas un traitement harassant, vous savez, et cela reste une bonne prévention.

— Comme vous voulez, grogna-t-il. Du moment que je peux partir aujourd'hui.

 

Le médecin sortit peu après, exaspéré par son désintérêt, et fit venir une infirmière pour le libérer de ses branchements. Son bandage à la tête et au poignet avaient été retirés un peu plus tôt, laissant apparaître de jolis points de suture sur le coté de son crâne et une tâche bleutée à son bras. Peu lui importait, il voulait juste quitter cet endroit et passer encore un peu de temps avec son amant avant de libérer sa conscience.

Ryuji était arrivé à la première heure, comme promis, et attendait sagement dans le couloir à chaque interruption du personnel médical. Une fois libre, Aya sortit en trombe, attrapant la main de Ryuji qui attendait assit dans le couloir, et ils se rendirent à l'accueil pour signer les formulaires de sortie au plus vite. Aya fit une tête étonnée lorsqu'on lui annonça que ses frais d'hospitalisation avaient déjà été pris en charge et son amant lui assura qu'il n'y était pour rien. Tant pis, cela pouvait bien rester un mystère ; il mit les pieds dehors et respira enfin à pleins poumons un air non vicié de désinfectant tandis que Ryuji l'entraînait par la main au parking, où Chen les attendait avec sa voiture.

 

— Tu veux boire quelque chose ?

— Un thé, s'il te plaît.

Ses mains tremblaient alors qu'il déposait les tasses sur la table, ce qui n'échappa pas aux yeux d'Aya.

— Ryu, qu'est ce qui t'arrive ? Est-ce que je te stresse à ce point ?

— Bien sur que non ! Je suis heureux que tu sois là, vraiment.

— Alors pourquoi tu trembles ainsi ?

Ryuji le serra contre lui, presque assez fort pour lui couper le souffle, et lui murmura :

— J'ai eu si peur pour toi, et maintenant je me sens si impuissant…

— Mais je vais bien, tu sais.

— Je n'ai pas su te protéger, j'aurais dû…

Aya lui posa un doigt sur les lèvres.

— Tu n'aurais rien pu faire et cela n'a pas d'importance. Je suis là maintenant, alors remballe tes regrets et montre-moi que tu es heureux.

Aya dévora sa bouche, lui faisant clairement comprendre ce qu'il sous-entendait, et Ryuji rentra dans son jeu, lui rendant ses baisers au centuple, caressant le bas de son dos découvert. Le jeune homme l'entraîna alors dans la chambre, se déshabilla en un éclair et le fit basculer sur le lit pour reprendre l'assaut, déboutonner sa chemise, déboutonner son… Il le sentit se raidir.

— Aya, je… je ne peux pas…

Il fronça les sourcils devant le visage apeuré de Ryuji.

— Pourquoi ? Est-ce que c'en est trop pour toi qu'on m'ait…

— Non ! Ce n'est pas ça. J'ai peur de te faire mal, comprends moi.

— Tu me fais mal en me repoussant comme ça.

Leurs yeux se fixèrent l'un à l'autre, ceux durs du jeune garçon et ceux de Ryuji, noyés d'hésitation. Aya était énervé par cette tournure que prenait la situation, finalement son amant le voyait comme une petite chose fragile et ce qu'il lui avait déjà avoué ne semblait pas lui faire changer d'opinion. Alors qu'il s'apprêtait à quitter le lit pour se rhabiller, il se fit attraper par le bras et retomba allongé.

— Ne me fuis pas, je ne veux seulement pas te faire souffrir, souffla Ryuji en passant au-dessus de lui. Ne crois pas que je n'ai pas envie de toi…

— Alors montre-le-moi, rétorqua Aya. Je ne vais pas me briser entre tes doigts !

Son amant s'excusa en l'embrassant, parcourant son corps de ses mains tandis qu'une sensation familière s'imprimait sur sa peau. Il était déterminé à garder le silence pour marquer sa défiance face au caractère trop protecteur de son amant, mais ses doigts et sa langue le firent bien vite céder. Il sentit ses dents dans son cou, puis sur son mamelon déjà dur, et ne put retenir un cri. Ryuji le titillait intentionnellement, chatouillait ses cuisses et son ventre, le faisait se contorsionner sous ses caresses. La chaleur de sa bouche qui suçotait son cou, de son torse collé à lui, de sa jambe glissée entre les siennes, il en voulait plus et il le voulait maintenant. Il attrapa le poignet de son amant pour l'attirer vers son entrejambe, et alors que sa langue s'enroulait à la sienne il eut droit à cette caresse tant attendue, qui le fit gémir de délice. Ryuji sourit en le voyant si réceptif et remplaça sa main par sa bouche, pour lui arracher d'autres gémissements, plus forts, jusqu'à ce qu'il se redresse en lui agrippant les cheveux pour se libérer entre ses lèvres.

Ryuji s'assit sur ses chevilles devant lui, le serrant tendrement dans ses bras alors qu'il reprenait son souffle, et Aya devinait qu'il comptait en rester là, ce qui était hors de question. Il se libéra de son étreinte et le poussa à s'allonger, ôtant son pantalon sans lui demander, et partit à son tour à l'attaque de son érection. Mais Ryuji le retint, fermement, et le fit basculer sous lui.

— Tu es sûr que tu veux…

— Dépêche toi, le coupa Aya.

Et il lui attrapa le cou pour l'embrasser fougueusement, la queue pour le masturber, faisant voler en éclat l'appréhension de son amant qui introduisait précautionneusement deux doigts en lui. Mais Aya était déjà prêt pour la suite et son partenaire dut vite abandonner les préliminaires devant l'insistance du garçon à attirer son bassin vers lui, les jambes relevées sur ses épaules. Ryuji le pénétra avec douceur et délicatesse, se retenant pourtant déjà d'en finir trop tôt, puis lui fit l'amour tendrement à grand renfort de baisers et caresses. Cela dura jusqu'à ce que ses lèvres étouffent l'orgasme d'Aya tandis qu'il s'enfonçait une fois de plus en lui, perdant au même instant pieds dans l'océan de plaisir qui l'engloutissait.

— Alors, tu regrettes ? souffla le jeune homme à son oreille.

Il se laissa tomber près de lui en haletant, le sourire aux lèvres.

— Je t'aime, murmura-t-il en s'endormant contre son petit corps chaud.

 

Alors que les jours passaient, Ryuji fit mine d'oublier l'incident qu'Aya refusait obstinément d'évoquer. Celui-ci passait désormais ses journées à la maison, tout comme son amant qui avait terminé son stage et se préparait à présent à passer son examen final. Ils en profitaient d'ailleurs pour faire l'amour plusieurs fois par jour et c'était si agréable qu'Aya commençait à oublier ses résolutions et songeait à rester ici un peu plus longtemps, entre les bras de cet homme qui ne cessait de lui rappeler qu'il l'aimait.

— Tu rends vraiment ça trop facile, soupira Aya en entortillant ses longs cheveux entre ses doigts.

— Mmm ?

Son amant émergeait juste de sa sieste, la tête posée sur les genoux du jeune homme.

— Rien. Réveille-toi que je fasse le déjeuner !

Ce soir là il devait assurer un concert au bar, le groupe avait annulé la semaine précédente à cause de son séjour à l'hôpital et il était de leur devoir de faire de leur mieux pour rattraper le coup. Ryuji ne lâcha pas d'une semelle jusqu'à ce qu'il parte en coulisse pour la dernière mise au point, rejoignant alors Chen qui avait pris son habituelle place au bar.

— Aya, tu te sens bien ? lui lança Miku de son habituelle voix inquiète alors qu'il n'avait pas encore fait deux pas dans la loge.

— C'est bon, Miku-chan, je ne suis pas en sucre, grogna le jeune homme en sortant sa guitare pour vérifier les réglages.

La jeune fille soupira et lui fit promettre de tout lui raconter plus tard, le laissant se concentrer un peu pour le moment.

— On a problème, lança Hiro en faisant irruption dans la pièce, suivit par un Keiichi au visage pâle.

— J'ai mal à la gorge, gémit le jeune homme en s'affalant sur le canapé. Je suis désolé les mecs mais je ne crois pas que je vais pouvoir tenir tout le concert.

Miku se jeta alors sur lui pour lui crier dessus, lui servant un « je t'avais bien dit de faire attention » qui ne servit pas à grand-chose.

— Qu'est-ce qu'on fait ? grommela Hiro. On ne peut pas faire un demi concert, déjà qu'on ne s'est pas pointé la dernière fois…

— Aya, appela alors plaintivement la jeune bassiste, il faut que tu te dévoues !

Ses joues rougirent brusquement et il refusa catégoriquement, jusqu'à ce que les gros yeux de tout le monde le fassent céder.

— Ce sera la seule et unique fois, je vous préviens, gronda-t-il en arrangeant ses cheveux.

Puis ils passèrent sur scène et l'excitation générale le fit se sentir transporté ailleurs. Le résonnement des guitares, les pulsations de la batterie faisaient vibrer le sol sous ses pieds nus et l'énergie lui traversait le corps comme s'il était un fil conducteur. Il sentit l'électricité se répandre entre ses doigts pour faire hurler sa guitare. Mais à peine la première chanson finie, Kei fit signe aux autres qu'il n'en pouvait plus et partit s'enfermer en coulisses. Aya réalisa alors qu'il se retrouvait seul sur scène, qu'il allait devoir assurer le concert devant tous ces gens, avec cette voix personnelle et secrète que seul son amant avait partagé avec lui jusqu'à présent.

Miku lui donna un petit coup dans les côtes tandis que Hiro commençait à jouer une des rares chansons qu'il avait personnellement écrite. Il enchaîna à la guitare, calmement, et comme si c'était naturel sa voix sur posa sur les notes, se mélangeant à la musique, le faisant se sentir étrangement bien.

Ryuji manqua de s'étouffer dans son verre en entendant Aya chanter et lui fit de grands yeux étonnés, malgré que celui-ci ne puisse sûrement pas le voir dans cette semi-obscurité. Cette voix langoureuse et séduisante qui lui donnait des frissons se répandait entre les murs de la salle, en parfaite harmonie avec la musique, créant une atmosphère envoûtante. Il aurait cru être jaloux que son amant partage ce moment intime avec toutes ces personnes, mais à cet instant ce n'était qu'une vague de bien être qui s'emparait de lui. Le visage d'Aya était rayonnant, il accaparait la lumière comme jamais, et Ryuji ne put détacher ses yeux de lui pendant le reste du concert. Keiichi les rejoignit au bar au bout de quelques temps, visiblement un peu jaloux de l'enthousiasme que leur chanteur remplaçant occasionnait parmi les spectateurs. Mais il était indéniable que le courant passait en ce moment, les mots qui s'échappaient de ses lèvres liaient chaque membre du public en l'enveloppant de musique. Miku se joignit à lui pour chanter leur chanson de fin, et alors qu'ils s'apprêtaient à partir Aya les retint d'un petit signe puis retourna devant le micro. Et soudain ses yeux rencontrèrent ceux de Ryuji, s'y fixèrent alors que les premières notes se faisaient entendre.

 

All you need, is all, is now…

If you come closer, I'll show you how it feels...

 

La batterie était légère, la basse de Miku sourde, entêtante, et entre les doigts d'Aya, entre ses lèvres, la mélodie transperçait le cœur de Ryuji qui avait l'impression que cette petite improvisation était très personnelle.

Il se leva alors que le morceau touchait à sa fin, atteignant la scène au moment où les lumières s'éteignaient, et malgré les grands yeux surpris d'Aya l'attrapa par la taille et l'embrassa passionnément. Une ovation parcourut la salle qui les avait prit en flagrant délit, et Aya s'écarta en riant pour disparaître backstage. Se dissimulant alors parmi la foule, Ryuji le rejoignit dans la loge où ils s'enfermèrent dans la douche.

— C'était pour moi cette chanson, mon amour ? lâcha-t-il dans un souffle entre deux baisers enflammés.

— Aaah ! oui… gémit Aya en sentant ses doigts se faufiler en lui.

— Show me how it feels, alors.

— Ryu ! Tout le monde est à côté, on ne peut pas… soupira le jeune homme qui fondait déjà dans les bras de son amant.

Celui-ci lui plaqua alors une main sur la bouche en le retournant face au mur et le prit par derrière en douceur, luttant pour ne pas se laisser emporter par son excitation. Le bruit de l'eau qui s'écrasait sur le carrelage couvrait les gémissements d'Aya, étouffés par sa main, tandis qu'il lui soulevait les hanches pour le pénétrer plus profondément.

— Ta voix m'ensorcelle, mon amour, chuchota Ryuji en lui mordillant l'oreille. Je ne me lasserai jamais de l'entendre…

Leur ardeur débordante écourta malheureusement le câlin et il leur fallut plusieurs minutes pour récupérer, assis sur le carrelage mouillé. C'est accroché l'un à l'autre pour ne pas s'effondrer qu'ils sortirent enfin de la douche, les joues roses et les cheveux trempés, et tout le monde leur fit les gros yeux.

— Vous n'êtes vraiment pas sortables, grogna Miku en allant s'enfermer dans la salle de bain à son tour.

Aya semblait bien plus embarrassé que son amant, qui le tenait toujours fermement dans ses bras. Celui-ci était bien décidé à être son unique support pour le moment, ne le libérant que lorsque tout le monde fut finalement prêt à rejoindre la salle. Aya se fit alors encercler par un groupe de clients enthousiastes qui souhaitaient le féliciter. Mais plutôt que la gratitude ce fut l'angoisse qui le saisit alors qu'on l'acculait contre un mur, et Hiro qui dû intervenir pour l'extirper de cet attroupement.

— Partons, lança le jeune homme en voyant que leurs amis se débattaient eux aussi pour avoir un peu d'air.

Une fois à l'extérieur, tout le monde récupéra ses esprits et Ryuji posa son front contre celui de son amant pour s'excuser de l'avoir laissé se faire cerner ainsi. Ils allèrent tous raccompagner Kei, qui en plus d'avoir perdu sa voix semblait franchement en mauvais état, et Chen resta avec lui pour lui rapporter des médicaments. Le couple et les deux musiciens se séparèrent alors un peu plus loin, regagnant chacun leur petit chez-soi alors que la fraîcheur de la nuit commençait à s'abattre sur eux.

 

Flash de lumière, Aya écarquilla les yeux devant la vision chaotique de l'appartement dévasté. Tout était en vrac sur le sol, allant des livres au linge. Du verre brisé des cadres photos qui avaient quittés les murs. Les rideaux arrachés devant la baie vitrée ouverte, d'où l'air s'infiltrait pour faire voleter des pages abandonnées. Ses peintures vidées du carton.

Ryuji fronça les sourcils en silence et se lança dans une constatation des dégâts, mais Aya ne bougea pas de l'entrée, pétrifié.

C'est lui qui a fait ça.

La honte, la colère, le désespoir, toutes ces émotions le submergèrent tandis qu'il tentait quelques pas. Rien n'avait apparemment été volé, l'intrus n'ayant pas prêté considération aux appareils électroniques et autres objets de valeur, se contentant simplement de tout mettre en désordre.

— Qu'est-ce que… lâcha soudain Ryuji en fixant la table basse.

Le regard d'Aya suivit le sien et il se sentit mourir. Devant ses yeux s'étalait sa cassette, ouverte, son contenu dispersé sur la table. Planté sur l'aiguille de sa seringue, un mot qu'il arracha immédiatement, d'une écriture qu'il reconnut malgré lui.

« On n'oublie pas ses vieux amis ! À la prochaine… Shu »

— Ses vieux amis ? demanda Ryuji.

Aya s'effondra littéralement au sol, une main plaquée sur sa bouche pour ne pas crier.

Non, pas comme ça, ce n'est pas comme ça que je le voulais…

— Aya, tu sens bien ?

Je te déteste, Shun, je voudrais que tu sois mort.

— Aya !

Et il pleura bruyamment, la tête nichée contre le torse de Ryuji qui le tenait serré contre lui. Il pleura si longtemps que ses larmes semblèrent s'assécher d'elles même, le laissant à se demanda s'il pourrait de nouveau pleurer un jour où si cette fois-ci, son corps s'était irrémédiablement vidé de toute son eau. Il se libéra de l'étreinte de son amant, sans un mot, puis se mit mécaniquement à ranger ses affaires, le matériel de sa cassette, ses peintures, sa vie, de retour dans son carton, de nouveau prisonnière de son carton. Ryuji tenta de le retenir à plusieurs reprises mais il l'écartait obstinément, en silence.

— Aya, arrête ! Parle-moi ! finit-il par s'énerver.

Le garçon se figea devant la fenêtre ouverte, appréciant un instant de plus la magnifique vue qui s'offrait à lui, puis se retourna pour lui faire face.

— D'accord, écoute-moi bien Ryu. Je vais tout te dire maintenant.

Sa voix était étrange, un peu métallique, son visage sans expression. Cela effrayait presque Ryuji qui se laissa tomber dans le fauteuil.

— Je sais qui a fait ça, lâcha alors Aya.

— Ah ?

— Laisse-moi parler, Ryu. Je t'ai menti longtemps, trop longtemps, et je le paye maintenant. Je suis désolé de te le faire payer aussi, ce n'était pas censé arriver mais on dirait que je ne contrôle plus rien.

Seuls lui répondirent le silence et les yeux interrogateurs de Ryuji.

— Celui qui m'a fait ça, celui qui m'a envoyé à l'hôpital, c'est mon frère, poursuivit-il sur le même ton neutre. Je l'ai rencontré l'autre jour, et alors que je croyais aux miracles j'ai découvert qu'il était devenu un monstre, qu'il m'avait tracé la voie depuis que j'ai quitté la maison pour que je devienne une prostituée. Il m'a surveillé par je ne sais quel moyen et m'a fait payer d'être avec toi. Je ne voulais pas que cela arrive, j'aurais du partir avant. Je m'excuse.

— Aya…

-Non, ne m'arrête pas maintenant. Ce n'est pas la fin. Cette seringue… ma seringue. Mon matériel de drogué. Tu l'as compris, n'est-ce pas ? Je n'ai pas vraiment été franc lorsque je t'ai dit que je vendais mon corps pour de l'argent. L'argent, c'était un plus. Je me vendais pour des shoots. Durant presque un an j'ai vécu en m'éclatant les veines et j'aimais ça. C'est ça, la vérité.

Ryuji s'était levé, les poings serrés, et fronça les sourcils.

— Est-ce que tu plaisantes ? gronda-t-il.

— Non, je suis sérieux. Je te l'ai caché lorsqu'on sortait ensemble, j'ai calmé un peu le jeu. J'ai finit par arrêter, poussant les autres à te mentir aussi, Seth qui te disait que j'étais anémié alors que c'était les symptômes du manque qui me rendaient malade. Chen le savait aussi, je me suis retrouvé chez Miku un soir, défoncé à mort, et il est venu me surveiller. J'aurais préféré mourir ce soir là, n'importe quoi plutôt que de te l'avouer.

Et Ryuji le gifla, violemment, imprimant ses doigts sur la joue blafarde d'Aya qui ne cilla pas d'un pouce.

— Je t'avais dit que je ne pardonnerais pas une seconde fois les mensonges.

— Je sais. Je ne te demande pas de me pardonner.

Le jeune homme vit son amant fou de rage devant lui et se sentit presque soulagé de pouvoir finalement partir sans regrets. Il s'écarta lentement, enfila son manteau, puis une fois sa guitare sur l'épaule et son carton plein sur les bras, il partit. Ryuji ne fit pas un geste pour le retenir, ne prononça pas un mot, et c'est dans le silence le plus complet que la porte se referma derrière Aya.

 

La nuit était douce, presque chaude, et il sentait léger. Cela faisait si longtemps… Il se sentait enfin vidé de sa culpabilité, vidé de ses angoisses, et la solitude qui lui collait à la peau lui paraissait agréablement rassurante en cet instant. Il organisa ses pensées et ses mouvements, décidant de faire une première étape au magasin de Renji.

Alors qu'il entrait dans l'arrière-boutique, le rictus provoquant de l'homme fit soudain surgir toute sa colère, envers son frère qui ruinait sa vie, son amant qui le haïssait, envers le monde entier qui cherchait à lui faire perdre pieds dans ce monde inconsistant.

— Alors, enfoiré, tu t'es bien amusé ? cracha-t-il.

— Doucement, princesse, nous fait pas une attaque… ricana son interlocuteur.

Aya sortit sa cassette du carton et la lui jeta de toutes ses forces à la figure. Renji parvint cependant à l'éviter et son rictus disparut pour laisser place à une expression inquiète.

— Dis à ton boss qu'il a gagné, que sa putain de petit frère s'en va et que je ne verrai plus personne.

— Je ne vois pas de quoi tu parles…

— Ne me prends pas pour un con ! cria Aya en faisant valser la chaise entre eux. Je sais que vous êtes tous à la botte de Shun et je veux que tu lui passes le message que je ne reviendrai pas, que même s'il a brisé ma vie je ne briserai pas celle des autres. S'il me veut il faudra venir me chercher.

Et il tourna les talons, emportant le reste de ses affaires avec lui.

— Je suis navré pour toi, laissa échapper Renji avant qu'il ne passe la porte. T'as pas eu de chance…

— Toi non plus, Ren.

Le trait était tiré.

Aya marcha, d'abord jusqu'à la gare, mais voyant que les trains étaient arrêtés jusqu'au matin il décida de continuer, ailleurs, peu importe dans quelle direction. Il marcha jusqu'à l'aube, l'esprit vide, laissant les paysages défiler sous ses yeux comme des cartes postales. La rosée le fit frémir dans ses vêtements à présent humide ; huit heures sonnaient lorsque ses pieds s'arrêtèrent enfin sur le quai d'une petite gare de campagne. Ses bras étaient engourdis, fatigués de porter son carton, son épaule douloureuse et ses jambes courbaturées. Il s'assit et attendit, longtemps. Puis un train arriva, s'arrêta, et il acheta un ticket à bord.

— Où va ce train ? murmura Aya d'une voix enrouée.

— Shizuoka, lui répondit froidement l'employé.

Alors, c'est ainsi… il prit place sur une banquette inoccupée et ferma une dernière fois les yeux.

 

— Ryu-kun, tu es là ?

Chen tambourina à sa porte. Il était neuf heures du matin et il venait tout juste de rentrer de chez Keiichi, qui avait attrapé un méchant coup de froid.

— Ryu, j'ai oublié mes clefs, j'ai besoin de tout double, maugréa-t-il en insistant. Réveille-toi si tu dors…

Et la porte s'ouvrit à volée sur le visage sombre de son ami.

— Qu'est-ce que tu veux ?

Chen manqua de faire une attaque. Ses yeux étaient trop noirs, soulignés de cernes, et sa voix terriblement rauque, effrayante.

— Euh, je… mes clefs, je les ai oubliées, bafouilla Chen en reculant d'un pas.

Ryuji se retourna et partit les chercher. Le jeune homme jeta alors un œil dans l'appartement et eut le souffle coupé par son état dévasté.

— Ryu, qu'est-ce qui s'est passé ?

— Rien, grogna celui-ci en lui lançant ses clefs. Rentre chez toi.

— Où est Aya ?

— Laisse-moi, bordel ! cria Ryuji en lui claquant la porte au nez.

Chen resta sidéré un instant, figé sur le pas de la porte. Quelque chose lui échappait à coup sûr, et bien qu'il fût déterminé à savoir de quoi il s'agissait il lui fallait attendre que son ami se calme.

Cependant Ryuji était loin de se calmer. Il avait passé la nuit à tourner en rond dans l'appartement, dispersant un peu plus les affaires jonchant le sol, cherchant en vain des réponses aux questions qui lui trottaient dans la tête. La colère le maintenait éveillé, le faisant ressasser sans répit ce qui s'était passé. Il ne comprenait pas, il ne comprenait rien et avait le sentiment d'avoir été mis de côté depuis le depuis le début, maintenu au secret dans cette relation à sens unique. Où commençait la réalité et où commençaient les mensonges ? Est-ce que tout ce temps n'avait été qu'une simple mascarade ? Il avait été un idiot du début à la fin, se laissant emporter par ses sentiments. Il ne savait rien sur Aya, il n'avait jamais rien su ; il n'avait aimé que son reflet dans ses yeux.

Et il se détestait pour ça.

Sa rage alimenta son énergie jusqu'au soir, le dispensant même de s'alimenter. Lorsque Chen revint le harceler en fin de soirée, il se décida à le faire entrer, et peut-être à le frapper par la même occasion histoire de relâcher la pression.

— Ryu-kun, est-ce que tu vas me dire ce qui s'est passé à la fin ?

Il le regarda avec agressivité, cherchant le bon moment pour lui envoyer une droite.

— Devine.

Le petit air intrigué et misérable de son ami ne lui faisait ni chaud ni froid.

— Est-ce que tu t'es disputé avec Aya ?

— Bingo.

— Et tu as tout saccagé pour… ?

— C'était comme ça en arrivant, un cadeau de famille.

— Hein ?

Ryuji s'assit sur la table basse, en face de lui, et lui fit un sourire narquois.

— Alors comme ça tu ne sais pas tout. Je devrais sans doute te cacher des choses moi aussi, qu'on soit quitte pour cette fois…

— Ryu-k…

Il l'attrapa à la gorge en serrant les dents.

— Ne joue pas aux cons avec moi !

— Si tu veux me frapper, fais-le, souffla son ami sans chercher à se débattre. Mais laisse-moi au moins une chance de m'expliquer.

Il le lâcha alors brutalement et s'écarta.

— Tu as eu une discussion avec Aya si je comprends bien, poursuivit Chen en se massant le cou, vaguement soulagé de ne pas s'être prit un coup.

— Ce n'était pas une discussion ! Il m'a tout balancé à la gueule avant de filer.

— Il est parti ?

— Tu le vois quelque part, peut être !

Ryuji était tellement énervé que son ami n'en croyait pas ses yeux : alors qu'il l'avait rencontré froid comme le marbre, puis connu amoureux transit dans les bras du jeune musicien, il était maintenant devenu une vraie bombe prête à exploser.

— Qu'est-ce qu'il t'a dit ?

— Qu'il était un junkie, et que visiblement tout le monde le savait à part moi.

— Tu sais, c'est pour ton bien qu'il ne te l'a pas dit, il ne voulait pas que tu le repousses.

— C'est une réussite alors.

Ryuji envoya valser un livre qui se trouvait sur son passage et sortit sur le balcon.

— Il a arrêté depuis, pourquoi ça te met autant en colère ? lui demanda Chen en s'appuyant lui aussi à la rambarde métallique.

— Parce qu'il m'a menti ! Quand il m'a dit qu'il se prostituait depuis qu'il était partit de chez lui ça m'avait déjà bien secoué, et maintenant il me sort que c'était pour de la drogue ! Merde, qu'est-ce que ça sera après ?

Chen soupira et baissa la tête.

— Tu veux savoir ?

— De quoi ? grogna Ryuji en le regardant les yeux plissés.

— Il ne t'a pas tout dit encore.

Chen s'éclipsa un instant, partant vers la chambre pour fouiller parmi les affaires éparpillées au sol, et trouva finalement ce qu'il cherchait sous un tas de tee-shirts.

— Ouvre ça, dit-il à Ryuji en lui lançant l'enveloppe encore cachetée.

— Qu'est-ce que c'est encore, lâcha ce dernier en s'exécutant.

Un charabia médical s'étalait devant ses yeux, des résultats d'analyses, des tests sanguins. Mais il en savait suffisamment pour comprendre certaines choses, et « hépatite C » lui sembla un mot bien familier.

— Qu'est-ce que ça veut dire ? murmura-t-il en regardant son ami.

Celui-ci s'était assit dans un fauteuil et leva les yeux vers lui.

— Quand Seth est venu ici, il lui a annoncé qu'il avait contracté une hépatite, une maladie qui se transmet par le sang. Te le dire ça aurait été tout t'avouer et supporter que tu t'apitoies sur son sort… je pense qu'il a préféré que tu le détestes, plutôt.

Ryuji se laissa tomber sur le sol, froissant la lettre entre ses doigts tremblants.

— Est-ce que tu es en train de me dire qu'il va mourir ?

— Pas tout de suite, en tout cas. J'en ai discuté avec Seth, et il y a de bonnes chances qu'il reste en bonne santé pendant pas mal d'années avant d'être réellement malade. Mais si tu veux savoir s'il va mourir de ça, oui il y a de fortes chances.

Un silence maladroit s'installa entre eux et ce fut Chen qui fit le premier pas pour le briser, venant s'asseoir près de lui.

— Ne te blâme pas maintenant, ça ne sert a rien.

— Mais pourquoi il ne m'a rien dit ? Pourquoi je… est-ce que je représente si peu pour lui ?

— Tu représentes beaucoup trop pour lui, Ryu-kun.

La colère s'était évaporée, tout comme sa raison, et il se sentait vide, plus vide que jamais au milieu de cette pièce dévastée, et alors qu'il s'allongeait sur le parquet froid, alors que sa tête heurtait le bois vernis, il se demanda ce qu'il allait advenir de sa vie à présent.

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