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Hajime I

La sonnerie du train le réveilla brutalement et il s'accrocha par réflexe à son carton pour le protéger d'éventuels pick-pockets. Cependant, le wagon était presque vide et personne ne lui prêta le moindre regard lorsqu'il en descendit.

Rien n'avait changé ici, la ville s'était comme figée dans le temps en attendant son retour. Ses pas le menèrent naturellement sur les routes connues, faisant ressurgir malgré lui ses souvenirs d'enfance. Il lui fallut pourtant un moment avant de comprendre ce qu'il faisait, suivre son instinct qui le ramenait chez lui, dans cette maison qu'il avait quitté sans regrets quelques années plus tôt. Est-ce que cela faisait si longtemps ?

Une gifle invisible l'atteignit en plein visage lorsqu'il arriva à destination. Il se tenait devant sa maison, mais ce n'était pas sa maison. Ce bloc de briques n'était pas sa maison, avec son joli petit jardin et son portail verni. Il trembla en se demandant ce qui se passait et osa quand même s'avancer, franchir ce parterre inconnu et frapper à la porte. Une ravissante jeune femme lui ouvrit.

— Excusez-moi, bafouilla Atsushi, vous habitez ici ?

? Oui, bien sûr, répond-il avec un air surpris.

? Depuis longtemps ? ajouta-t-il en se rendant compte de l'idiotie de la question.

— Ça fait un an que nous avons acheté la maison. Vous cherchez quelqu'un ?

— L'ancien propriétaire, Narusawa-san.

— Je n'en suis pas très sûre, mais… je crois que l'ancien propriétaire est mort. Nous avons acheté la maison à une agence.

Il resta figé, incrédule. La jeune femme lui proposa d'entrer boire un café, mais il reculait déjà dans l'allée, et sans demander son reste partit à grand pas dans n'importe quelle direction, n'importe où sauf ici.

Mort ?

Non, ce n'était pas possible, ce n'était même pas envisageable. Cet être détestable qu'était son père ne pouvait pas se permettre de le lâcher maintenant ! De toute façon, on l'aurait prévenu, ce n'était pas comme s'il avait disparu dans la nature…

Enfin, peut être que si. Peut être que personne ne savait où le joindre, que personne ne voulait chercher. Est-ce qu'il y avait beaucoup de Narusawa à Tokyo ? Il faut dire qu'il n'avait jamais eu de ligne de téléphone, alors son nom ne devait sûrement apparaître nulle part.

Mort ?

Rien, il n'y avait plus rien. Il n'avait plus rien. Cette fois tout était perdu, il ne pouvait que ravaler ses ressentis, ravaler sa fierté qui lui avait maintenu la tête haute dans ces rues familières. Il n'était plus personne. Son carton pesait des tonnes, tout à coup ; toute sa misérable vie casée dans ses bras lui paraissait plus lourde qu'il ne pouvait désormais la porter.

Il poussa la porte d'un restaurant familial un peu vieillot, qui lui rappelait vaguement quelque chose, et se laissa tomber devant une table libre. Il s'appuya vulgairement au mur, fatigué et insouciant, son carton placé de l'autre côté de la table tel son interlocuteur silencieux.

— Puis-je prendre votre commande ?

— Râmen, s'il vous plaît.

Le serveur repartit, le laissant seul à sa triste méditation. Il lui fallait se ressaisir à présent, trouver un endroit où dormir, puis un endroit où travailler. Il fallait qu'il recommence sa vie pour de vrai et se débarrasser du passé, de ses erreurs.

Mais malgré ses efforts pour cesser d'y penser, devant ses yeux dansait l'image de Ryuji, éternellement gravée dans son esprit.

C'était loin d'être gagné.

— Je m'excuse de vous déranger, mais j'ai l'impression de vous connaître, lui demanda le serveur en déposant son bol devant lui.

Atsushi leva la tête, étonné, encore plus de constater que c'était en effet le cas.

— Tetsu-kun ?

— Hum, toussota le jeune homme, on est un peu grand pour ça, non ? Atsu-chan.

Il se retint de fondre de larmes - ou de lui sauter dans les bras -, luttant pour refouler ses émotions face à cette inattendue rencontre qui réchauffait son cœur plus vide que jamais, et se contenta d'un sourire.

— Tetsuya, je suis si content si tu savais…

— Et moi je suis plutôt en colère ! rétorqua le jeune homme en le pointant du doigt. Partir comme ça, sans rien dire, quitter le lycée… bon sang, Atsushi, qu'est-ce qui t'es arrivé !

— Je veux bien tout te raconter, mais ça va prendre un moment.

— Je finis mon service à quinze heures, alors attends-moi jusque là. Je veux des explications !

Atsushi hocha la tête et attrapa le bras de son ami juste avant qu'il ne reparte.

— Tetsu… est-ce que c'est vrai que mon père est mort ? demanda-t-il faiblement, espérant apaiser ses craintes pour de bon.

— Je suis désolé, répondit-il en acquiesçant.

Mort.

La vie devait continuer, quoi qu'il en soit. Ses baguettes tournaient dans son bol comme ses pensées dans son crâne, confuses et emmêlées. Il pensa alors aux choses auxquelles il pouvait encore se raccrocher : Miku, et Nishioka-san qui comptait sur lui. Miku, il fallait la prévenir, d'ailleurs ! Il composa fébrilement le numéro de la jeune fille qui décrocha dès la première sonnerie.

« Aya ?

— Miku, je ne te dérange pas ?

— Jamais, voyons ! J'allais t'appeler, cet après-midi on…

— Non Miku, attends, écoute-moi. Je ne viendrai pas, je suis désolé. Je ne viendrai plus.

— Hein ? Qu'est-ce qui se passe ?

— Je suis retourné à Shizuoka, et je crois que je vais y rester un moment.

— Mais pourquoi ? Et Ryuji ?

— On s'est séparé. Excuse-moi de vous lâcher comme ça, mais je ne crois pas que je pourrais revenir.

— Aya, tu ne peux pas partir comme ça, sur un coup de tête ! Je veux que tu m'expliques ce qui se passe vraiment, tu me dois bien ça.

— Ce n'est pas un coup de tête, je n'ai juste pas pu te le dire avant…

— Tu ne reviendras pas ?

— Non.

Il y eu un silence sur la ligne, lourd de ressentiment.

— Miku, je me sens vraiment mal, tu es une amie précieuse, mais… je ne pourrai pas.

— C'est bon, je comprends. Je viendrai alors.

— Hein ?

— C'est comme ça les amis, ça se soutient ! cria-t-elle presque. Alors quand j'aurais un moment, je viendrais te voir. Sois prêt.

— Merci, Miku.

— Appelle-moi de temps en temps, idiot ! » conclut-elle avant de raccrocher.

La réaction de son amie le fit sourire et il se félicita de l'avoir contactée. Rencontrer Miku avait été une chance, et peut être que retrouver Tetsuya ici était un second signe du destin. La solitude qu'il envisageait ne sera peut-être pas aussi oppressante que redoutée.

Tetsuya et lui se connaissaient depuis l'école primaire, mais n'étaient vraiment devenus amis qu'en dernière année de collège. Le garçon était tout l'opposé de lui, naturellement enjoué et optimiste, ayant le don d'attirer les gens autour de lui. Malgré leur lien, il ne lui avait pas fait part de son départ, sûrement pour ne pas risquer de se laisser dissuader par une des rares personnes qui le retenaient encore en ces lieux. Il le regrettait à présent, d'avoir abandonné ce garçon avec qui il avait partagé son temps ; ils mangeaient ensemble au lycée, et Tatsuya l'invitait même parfois à dormir chez lui, lui offrant une échappatoire au déplorable climat familial qui régnait à l'époque. Il aurait mérité d'être au courant.

Puisque discuter avec son carton semblait un peu trop bizarre, il garda le silence pendant un long moment, jusqu'à ce que son ami réapparaisse sans son tablier et l'invite à sortir. Ils allèrent s'asseoir dans un parc.

— Alors, raconte-moi tout, le pressa Tetsuya.

— Depuis que je suis parti ?

— Et si tu me disais pourquoi, déjà ?

— À cause de mon père… il était colérique et violent, et j'en avais assez. Dès que mon frère est parti de la maison, je n'ai songé qu'à mon départ moi aussi, et à ce moment ça m'a semblé être une bonne idée.

— Mais partir comme ça, sans prévenir ?! Tu aurais pu en parler à quelqu'un, avant.

— Je suis désolé.

— Je ne dis pas juste ça pour moi, ajoute-t-il en radoucissant son ton.

— Je sais, mais…

Incapable de trouver une raison à ses actes, il garda le silence jusqu'à ce que Tetsuya choisisse de le briser :

— Alors, où es-tu allé ? À Tokyo ?

— Oui. J'ai fait des petits boulots.

Pas toujours les meilleurs, mais que dire ? La vérité, crue et choquante, ou quelques pâles mensonges pour se faire passer une fois de plus pour qui il n'était pas ?

Non, c'en était fini de ça. À partir de maintenant, il se fera connaître tel qu'il était, et s'éloignera de ceux qui le refuseront.

? Ça n'a pas duré longtemps, avoua-t-il à demi voix. J'avais du mal à payer mon loyer, et un garçon de mon immeuble m'a offert une alternative… je me suis lancé sur la mauvaise voie.

— Comment ça ?

— La drogue, la prostitution… c'était facile. J'ai passé un an à me vendre pour vivre.

Tetsuya le regarda bizarrement, partagé entre la surprise et un semblant de dégoût. Il avait encore le choix de partir sans se retourner, mais étrangement, il n'en fit rien.

— Je n'arrive pas à imaginer que tu puisses faire ça.

— Et pourtant, soupira Atsushi en levant timidement les yeux vers lui.

Au lieu du mépris qu'il s'attendait à y croiser, il ne vit que de la peine, teintée d'un étrange soulagement. Peut-être se réjouissait-il du fait qu'il soit encore vivant après ça.

— Je crois que je ne réfléchissais pas beaucoup à l'époque… J'ai fait beaucoup d'erreurs.

— Mais c'est fini, n'est-ce pas ? Qu'est-ce qui s'est passé après ?

— J'ai rencontré quelqu'un.

— Oh… alors, tu as arrêté pour elle ? Elle savait ?

— Oui, et non. Je n'osais pas lui en parler, et quand je l'ai fait… c'était trop tard pour recoller les morceaux. Je croyais que ça irait mieux en partant, qu'ici je pourrais repartir sur de meilleures bases, mais…

Il se prit la tête entre les mains et son ami posa la sienne sur son épaule pour le réconforter.

— Tu as bien fait de revenir.

— Je n'en sais rien.

— Tu veux que je te raconte ce que tu as manqué ? demande Tetsuya sur un ton léger pour le distraire de sa morosité.

— Oui, s'il te plaît.

— Eh bien, après que tu sois parti, je suis allé demander aux conseils des élèves pourquoi tu étais absent et on m'a vaguement parlé de transfert. J'avoue que j'étais un peu dépité que tu sois parti sans un mot, mais bon… Il y a eu les cours, les examens, le temps est passé vite.

— Tu es toujours avec Sagawara ?

— Ah, hum… non, il y en a eu d'autres depuis, mais tu sais… Les grandes années sont derrière moi, si tu vois ce que je veux dire.

Atsushi sentit ses lèvres s'étirer en un petit sourire amusé à ces mots, et le soulagement de sentir qu'il en était encore capable lui redonna du baume au cœur. Son ami quant à lui fronça les sourcils et lui donna un coup de poing amical en voyant son rictus s'élargir.

— Pardon, c'est nerveux, s'excusa-t-il faussement en feignant de toussoter.

— Il vaut mieux changer souvent que ne rien avoir du tout, proteste Tetsuya en souriant lui aussi. Et l'important pour le moment, c'est d'avoir mes examens…

— Je suis sûr que tu les auras.

— Je l'espère, répondit Tetsuya en se frottant la tête d'un air gêné. Je n'ai pas été très assidu ces derniers temps…

— Mais je me souviens que tu as toujours eu des bonnes notes sans trop travailler, non ?

— Oui, espérons-le pour cette fois-ci encore. Ca ne te manque pas, de ne pas avoir passé ton diplôme ?

— J'assume mes choix, soupira-t-il, les yeux au ciel. Même si j'aurais préféré éviter certaines choses, je ne voudrais pas revenir en arrière.

Autour d'eux se mêlaient le bruit du vent, des voitures et le piaillement des oiseaux, leur laissant un étrange goût nostalgique sur la langue.

— Atsushi, ton père… commença Tetsuya. C'était fin novembre, je crois, avec les gars du lycée on a vu des déménageurs vider ta maison. Quand j'ai été leur demander, ils ne savaient pas, ils étaient juste là pour faire le vide. Et puis le lendemain, j'ai vu Shun.

— Hein ? s'écria t il soudain. Mon frère est venu ?

— Oui, je crois que c'est lui qui s'est occupé de tout. Je suis allé le voir pour avoir des nouvelles, mais il m'a rembarré. Il m'a juste dit que son père était mort et qu'il ne mettrait plus les pieds ici. Il n'a pas voulu me parler de toi…

— Shun… il a changé, tu sais. Je crois qu'il est devenu une sorte de Yakuza.

— Tu plaisantes ? Même s'il était un peu flippant…

— Il m'a menacé à Tokyo, en disant que si je restais avec la personne chez qui je vivais, il lui ferait du mal, et aux gens que je connaissais aussi. Il m'a dit qu'il connaissait les dealeurs chez qui je me procurais la drogue…

Tetsuya lui fit de grands yeux incrédules.

— Shun ? Pourtant, avant, il n'était pas…

Les souvenirs de cette mauvaise nuit passée en compagnie de son dernier semblant de famille ressurgirent dans l'esprit d'Atsushi, brouillant ses pensées et lui donnant vaguement envie de vomir.

— Est-ce que… c'est pour ça que tu es revenu ici ?

— En partie, oui, souffla-t-il.

Son ami lui tapota maladroitement l'épaule, impuissant à apaiser son tourment. Il lui était déjà reconnaissant de se soucier de lui, pas besoin d'en faire plus.

— Où vas-tu dormir ce soir, au fait ? lâcha Tetsuya au bout d'un moment. Je suppose que tu comptais rentrer chez toi.

— Je vais sans doute prendre une chambre d'hôtel, il me reste un peu d'argent.

— Et après ?

C'est vrai, et après ? Qu'allait-il se passer, maintenant ?

— Je ne sais pas. Il faudra que je trouve un travail.

— Et si tu travaillais avec moi, au restaurant ? s'exclama Tetsuya avec enthousiasme. Notre deuxième serveur est parti il y a une semaine et le propriétaire cherche un remplaçant. Avec la Golden Week qui approche on va avoir assez de clients pour qu'il puisse prendre quelqu'un tout de suite.

— Je n'ai jamais travaillé dans un restaurant.

— Ce n'est pas difficile, je t'apprendrai. L'ancien serveur était logé au-dessus du restaurant, je pourrais demander à ce que tu utilises son appartement en attendant mieux.

— Mais attends, il n'acceptera jamais sans me connaître, et je ne suis pas très adroit…

— Viens avec moi, je vais bientôt reprendre le service pour ce soir. Je vais demander au patron.

Atsushi tenta de protester mais l'enthousiasme du jeune homme semblait inébranlable.

Le patron s'avéra également être le chef cuisinier de l'établissement, un grand homme carré aux sourcils épais qui intimida Atsushi dès la première seconde. Mais l'homme garda le silence pendant la longue diatribe de son serveur, qui le fit rougir jusqu'aux oreilles, et se contenta de lui poser quelques questions impersonnelles. L'insistance de Tetsuya eu finalement raison de ses doutes et Atsushi s'inclina à la suite de son ami jusqu'à ce qu'il leur intime de se redresser.

— Je m'appelle Kyoraku Isshin. Vois avec Tetsuya pour la chambre, la clef est dans la réserve. Tu seras à l'essai les prochaines semaines !

— Merci de votre confiance ! s'exclamèrent les deux garçons à l'unisson avant de quitter la cuisine.

Tetsuya disparut quelques instants puis l'emmena rapidement à l'étage, désignant l'une des deux portes qui s'y trouvait avant de l'ouvrir à l'aide la clef qu'il venait de récupérer.

— Ce n'est pas très grand, mais c'est confortable, s'excusa-t-il presque. Je t'aurais bien hébergé chez moi, mais avec mes trois sœurs…

— Ne t'en fais pas, c'est merveilleux.

La chambre était un peu plus grande que son ancien studio, simple mais jolie avec ses murs couleur sable. Il posa son carton au sol, qui paraissait ridicule au milieu de la pièce meublée en tout et pour tout d'un futon et d'un placard coulissant..

— Je te laisse t'installer. Si tu as besoin de quelque chose, n'hésite pas à demander.

— Ça ira, souffla Atsushi en regardant le ciel s'assombrir par la fenêtre.

— Rejoins-moi en bas quand tu seras prêt, je te mettrais au courant de tout ce qu'il faut savoir et on commencera ton entraînement !

Atsushi lui sourit alors qu'il disparaissait.

Voila où commençait sa nouvelle vie, là où il l'avait quitté finalement, mais dans un endroit différent, dans une autre situation. Seul, cette fois. Et il se sentait plus seul que jamais ici, peut-être parce qu'il s'était réveillé auprès de la personne qu'il aime pendant d'innombrables jours et qu'à partir de maintenant, seule la fraîcheur matinale le sortirait de son lit. Ses mains tremblèrent malgré lui, ainsi que ses lèvres, et quelques larmes lui brouillèrent la vue.

Ainsi, tout recommençait, pour le meilleur et pour le pire.

 

Après l'avoir affublé de l'uniforme réglementaire, Tetsuya lui fit faire le tour du restaurant, lui indiquant où trouver ce qui lui serait nécessaire, puis le présenta au commis de cuisine – son nouveau voisin de palier –, avec qui il espérait s'entendre pour le temps qu'ils devraient passer ensemble. Selon Tetsuya, rien n'était très strict, ici ; il fallait juste garder la chambre propre et le loyer sera prélevé sur sa paye. Hors des heures de service, il pouvait même utiliser la cuisine à loisir.

Atsushi fit de son mieux pour aider son ami ce premier soir, soulagé qu'il n'y ait pas trop de monde à être témoin de ses hésitations et erreurs de débutant. À vingt-trois heures, leur dernier client partit et tout le monde participa à la plonge pour s'en débarrasser au plus vite.

— Ca va aller pour toi ? demanda Tetsuya qui s'apprêtait à rentrer.

— Bien sûr, ne t'en fais pas. Je te suis déjà bien assez redevable.

— Tu sais, quand je t'ai vu rentrer ce midi, tu avais l'air si triste… je suis vraiment content que tu sois redevenu comme avant.

Atsushi lui sourit à nouveau en envoyant un signe d'au revoir du bout des doigts ; il ne redeviendra jamais comme avant, malheureusement, mais s'il parvenait encore à en donner l'illusion, alors c'était amplement suffisant. Il partit se réfugier dans sa chambre et étala son futon au sol, physiquement et moralement épuisé. Ses premières minutes de sommeil depuis près de quarante-huit heures commencèrent.

« Mmm, laisse-moi cinq minutes, mon amour…

— Ryu, sort de sous la couette, il est déjà dix heures !

— Et si tu venais sous la couette, plutôt ?

— Hey, doucement ! Franchement, tu es incorrigible.

— On est bien là, au chaud.

— Ce n'est pas…

— Je sais comment te convaincre. »

Il se réveilla en sursaut, submergé par un flot d'émotions. Se réveiller partagé entre les larmes, la colère, le désespoir et la lassitude n'était pas exactement sa définition d'un réveil réussi.

 

— Tu vois que ça s'est bien passé, finalement ! s'exclama Tetsuya en le félicitant pour son premier service.

Contrairement à la veille au soir, le service du midi était presque complet en semaine, la proximité de nombreuses entreprises aidant le restaurant à se faire une clientèle régulière. Il n'en revenait pas de voir que les habitués avaient accueilli « le nouveau serveur » avec politesse et enthousiasme, et même sa maladresse ne lui avait attiré que des remarques compatissantes jusqu'ici.

L'après midi était déjà bien avancée et il avait mis de côté ses angoisses pour se plonger dans le travail, relativement satisfait de sa performance malgré ses erreurs. Tetsuya l'invita à déjeuner sur la terrasse du restaurant, en profitant pour continuer à le mettre au courant des changements survenus dans leur petit coin de la ville depuis son départ.

— Hey, l'interrompit soudain Atsushi, tu voudrais qu'on aille à la plage ce soir ?

— Ce soir ? Il va être tard, pourquoi pas demain plutôt ? Le vendredi c'est notre jour de congé, des élèves de l'école de cuisine viennent travailler au restaurant.

— D'accord, demain alors.

— Tu me raconteras comment c'est, Tokyo ? Je n'y ai toujours pas mis les pieds, soupira Tetsuya.

Il acquiesça et leva la tête à son tour, admirant la pureté du ciel bleu en cette belle journée d'avril, sans pouvoir s'empêcher de se demander si d'autres yeux noirs comme la nuit le regardaient aussi en cet instant.

 

Le lendemain, Tetsuya débarqua au restaurant aux environs de dix heures, le pressant à s'habiller pour qu'ils puissent partir à la mer.

— J'ai des amis qui seront là, ça ne t'embête pas ? Comme les examens sont finis, on avait prévu de faire un pique-nique.

— Je ne vais pas déranger ?

— Mais non ! Et puis je pense que tu en connais certains, vous allez pouvoir célébrer vos retrouvailles !

Il enfila ses vêtements les plus présentables, un peu inquiet de revoir d'anciennes connaissances, mais une fois de plus l'enthousiasme de son ami était si fort qu'il chassait ses doutes.

— Qu'est ce que c'est ? demanda Tetsuya en soulevant une des peintures appuyées au mur. C'est toi qui l'as fait ?

Il tenta de l'arrêter mais le jeune homme était déjà absorbé dans la contemplation de la toila, représentant un homme pendu à un arbre tâché de sang. Il rougit en pensant à ce qu'il devait s'imaginer en voyant ça ; sa façon d'exprimer ses sentiments, ici la jalousie qu'il avait ressentie en découvrant que son ex-amant voyait son senpai en cachette, était assez particulière pour en effrayer plus d'un.

Mais Tetsuya, fidèle à sa réputation, se contenta de hausser les épaules en la reposant.

— Le thème est étrange mais le style est très bien.

— Merci.

Il s'étonna presque de ne pas réagir plus violemment que ça au fait que quelqu'un touche à ses peintures. Où est passé le garçon qui les gardait jalousement secrètes, loin de tout regard ?

Loin, il espérait ; et aussi qu'il ait emporté tous ses honteux secrets avec lui

— On y va ? demanda-t-il en précédant Tetsuya à l'extérieur, impatient de prendre un peu l'air.

Le trajet en train qui les emmena à la plage dura un moment, pendant lequel il repensa à sa vie ici enfant, slalomant parmi les maisons et les parcs pour éviter les avenues les plus fréquentées. Il se souvint de ses endroits préférés, ses cachettes secrètes, et les quelques fois où, accompagné par son frère ou ses amis, il avait pris le train jusqu'à la mer. Puis soudain, celle-ci s'étendit devant lui dans toute sa splendeur. Elle paraissait différente de celle de Tokyo, plus bleue peut-être, regorgeant de souvenirs qui réchauffaient vaguement son cœur. Depuis la gare, le chemin était court jusqu'à la plage, déserte hormis un petit groupe de jeunes qui semblait les attendre.

Le cœur d'Atsushi s'affola dans sa poitrine tandis qu'ils les rejoignaient. Pendant que Tetsuya saluait tout le monde chaleureusement, il resta en retrait, intimidé par cette familiarité qui lui était étrangère.

— Atsushi, viens ! l'appela-t-il.

Il s'approcha en faisant un petit signe de la main. Ces visages lui étaient inconnus, à part peut-être ceux d'un ou deux garçons qu'il avait du côtoyer à l'école.

— Narusawa-kun ? l'interpella l'un d'eux.

Il le dévisagea en cherchant désespérément son nom, mais rien ne vint. Il se contenta de lui sourire, un peu trop bêtement à son goût, et fuit les autres du regard pour éviter de se retrouver à nouveau dans cette embarrassante situation.

Tetsuya se chargea d'expliquer à grand renfort de gestes qu'il venait juste de revenir, et qu'il avait été engagé avec lui pour travailler au restaurant. Les autres acceptèrent sans discuter sa présence, apparemment peu curieux des raisons de sa venue, et il se surprit à apprécier de passer un moment avec des gens aimables qui ne posaient pas de question. La discussion s'orienta sur la récente rupture d'un des garçons, un autre collectionneur de conquêtes à l'image de Tetsuya, et Atsushi rit avec eux lorsqu'il s'éloigna en boudant, vexé par leurs remarques. Mais lorsque Tetsuya le qualifia d'éternel rejeté, il se retourna aussitôt pour répliquer :

— Moi au moins, je ne me fais pas larguer au premier rendez-vous !

Ils se jetèrent alors l'un sur l'autre pour se battre dans le sable, puis le garçon s'enfuit en courant, talonné de près par Tetsuya qui le poursuivit tout le long de la plage.

— Ah, ça finit toujours comme ça, soupira une des deux filles du groupe.

Son amie, qui intriguait beaucoup Atsushi à cause de leur ressemblance, leur fit passer des bières.

— Alors, Narusawa-kun, tu es revenu à Shizuoka pour tes études ?

De nouveau ce garçon qui l'avait reconnu.

— Non pas vraiment, j'ai atterri ici par hasard. Je voulais juste quitter Tokyo.

— Tu étais à Tokyo ? C'était comment ?

Tout le monde semblait soudain très intéressé par ses paroles, fasciné par l'histoire de la capitale que tous n'avaient pas encore eu l'occasion de voir, et il se trouva malgré lui le nouveau centre de l'attention, chose qui le mettait furieusement mal à l'aise.

— Eh bien, c'est grand, hum… c'est plutôt sympa.

— Allez, donne-nous des détails ? Tu étais dans quel lycée ?

— Je ne suis pas vraiment allé au lycée, répondit-il en levant les yeux au ciel pour éviter leurs regards interrogateurs. Je travaillais.

— Déjà ? s'étonna une des filles. Tu as trouvé un boulot si jeune ?

— J'ai dû en changer plusieurs fois mais je m'en suis sorti. Il y a eu les cours de musique, et j'ai joué dans un groupe. Je faisais des défilés, aussi…

— Vraiment ? cria presque son interlocutrice. C'est super, une vraie vie rock and roll !

Atsushi eu un petit rire ironique en pensant que c'était plutôt vrai, sa vie ressemblant au cliché de S ex, drug and rock&roll. Ce n'était pourtant pas ce dont il avait rêvé en y allant, et quitter ce rythme malsain était un étonnant soulagement.

— C'est un peu fatiguant, à la longue.

Ils rirent de cette remarque, que certains prirent sans doute pour un caprice de star. Qu'ils pensent ce qu'ils voulaient, il ne s'en offusqua pas. Même s'il s'était promis de ne plus mentir sur lui, rien ne disait qu'il devait raconter les tenants et aboutissants de sa vie au premier venu. Que Tetsuya soit au courant de son sombre passé était déjà bien suffisant, pas la peine d'y impliquer également ses amis.

Au même moment, Tetsuya refit son apparition couvert de sable, apparemment satisfait de l'issue de la course-poursuite. Mais alors qu'il s'ébrouait sur tout le monde, son adversaire se jeta sur lui par-derrière pour le plaquer au sol.

— Et si on mangeait ? proposa un des garçons avant qu'ils ne recommencent à se battre. Il ne faudrait pas que le dur travail de ces dames se perde !

— Profiteur ! rétorqua la fille à sa droite. Avec vous, on est obligé de cuisiner pour dix personnes à chaque fois…

En effet, elles avaient ramené deux paniers pleins de nourriture sur laquelle tout le monde se jeta, et Atsushi se vit servir par Tetsuya qui le força presque à manger.

Il faisait vraiment chaud cet après-midi, et l'envahissante chaleur atteignait presque son cœur meurtri qui pleurait toujours l'absence de Ryuji dans ces moments presque parfaits. Cela ne faisait que deux jours, c'était normal qu'il ressente encore cette douleur. Bien qu'il ne puisse plus se permettre de faire marche arrière, il regrettait toujours sa présence, conscient au fond de lui qu'il la regretterait sûrement jusqu'à la fin de ses jours.

Et y penser n'adoucira malheureusement pas sa peine.

Une fois le déjeuner terminé, tout le monde s'installa confortablement sur le sable, les filles sur leurs serviettes et le reste d'entre eux à même le sol. Atsushi ne parvenait pourtant pas à rester en place. Il se leva silencieusement et partit traîner au bord de l'eau, se détachant délibérément du groupe pour prendre ses distances. Le contraste de la température froide de l'eau sur ses pieds nus le fit frissonner et il n'entendit pas Tetsuya approcher, sursautant en sentant sa main se poser sur son épaule.

— Hey, ne fais pas cette tête ! le taquina celui-ci en voyant son air surpris. Est-ce que tu déprimes encore ?

— Arrête de t'en faire comme ça, souffla Atsushi en enfonçant ses mains dans ses poches. Tes amis sont tous très sympa, j'aime la mer… il n'y a pas de raison de déprimer, non ?

Il voulait surtout se convaincre lui-même, mais le sourire qu'il chercha à forcer sur ses lèvres ne parvint pas à s'imposer. Il se laissa tomber à genoux sur le sable, puis s'assit, et se cacha le visage entre les mains.

— Hey, qu'est ce qui ne va pas ?

— Quelqu'un me manque, murmura Aya en ravalant de son mieux ses larmes.

Son ami s'installa près de lui et passa un bras autour de ses épaules. Le son du va et vient de la mer devant leurs pieds les accompagna pendant ces instants de silence. Il avait envie de crier, de hurler sa colère envers tout le monde, envers lui-même pour avoir laissé tout cela se produire. Laisser quelqu'un entrer dans sa vie était une erreur, il le savait, et pourtant il l'a quand même laissée se produire. C'était l'heure de la payer, à présent.

Tetsuya lui ébouriffa gentiment les cheveux et il lâcha un long soupir, chassant ses regrets à grand renfort d'air iodé. Son ami l'aida à se relever et ensemble, ils rejoignirent les autres qui se réveillaient. Lorsque certains proposèrent d'aller se baigner, Atsushi resta sur le sable avec une des filles. Sans vouloir l'avouer, il ne savait pas réellement nager, et malgré sa fascination l'océan lui faisait bien trop peur pour qu'il s'y risque. La jeune fille lui fit la conversation, discutant de choses sans importance qui lui changèrent les idées et lui firent oublier un instant son coup de blues. Lorsque la petite bande revint, Tetsuya s'amusa à se laisser pratiquement tomber sur lui, le trempant au passage pour selon lui « lui donner l'impression d'y être ». Il rit de bon cœur en le poussant dans le sable, qui se colla à lui, et ils durent attendre une bonne demi-heure supplémentaire que tout le monde soit assez sec pour pouvoir rentrer.

Déterminé à finir la journée en beauté, Tetsuya le força à venir dîner chez lui. Sa famille était aussi parfaite que dans ses souvenirs ; des parents gentils et attentionnés et des petites sœurs turbulentes et adorables, qui n'avaient jamais discuté sa présence chez eux par le passé. La merveilleuse image d'une famille de rêve à laquelle il ne pourrait jamais prétendre.

Cette nuit-là, l'impression de déjà trop avoir lui comprima les entrailles, en un cuisant sentiment de culpabilité. Il ne méritait pas toute cette attention et toute cette chance, pas après avoir ébranlé le cours sa vie aussi brusquement, pas après ce qu'il avait fait à Ryuji. Il se demanda si, comme avec son ancienne vie, tout allait un jour s'effondrer et le laisser plus vide que jamais à nouveau. Il ne savait plus quoi ressentir, être triste ou oublier sa tristesse, être heureux ou s'en empêcher pour ne pas souffrir. Il ne savait plus quoi faire.

Ce trop plein d'interrogations le garda éveillé une grande partie de la nuit, rendant son réveil encore plus difficile que la veille.

 

Le travail était un bon moyen d'oublier, et il s'y donnait à cent pour cent chaque minute pour ne pas avoir à penser à autre chose. Il arrivait le premier chaque matin et allait se coucher en dernier chaque soir, si bien que Kyoraku-san décida de lui donner des après-midi de libre pour qu'il continue ses défilés à Tokyo. Il avait tout d'abord refusé d'y retourner, mais quelques jours après sa conversation téléphonique avec l'agence, Reiko était venue le voir en personne le supplier de continuer. Comment refuser après ça ?

À chaque fois qu'il s'y rendait, il prenait tout de même soin de se limiter aux endroits où il avait besoin d'être, mettant rarement un pied en dehors de la salle, et retournant à la gare en taxi dès la fin du show pour éviter les questions. Les défilés ne lui faisaient ni chaud ni froid, mais l'argent qu'il y gagnait n'était pas négligeable. Pour la première fois de sa vie, il commençait à faire des économies et songeait à prendre un appartement à Shizuoka pour ne plus dépendre autant de son patron. Reiko-san ne cessait de lui dire qu'il était de plus en plus charismatique et qu'il devrait être modèle à plein temps, ce qu'il ne cessait de lui refuser poliment, mais cela signifiait qu'il allait pouvoir garder ce travail encore un peu. Tant qu'il évitait de rencontrer quiconque de connu à Tokyo, tout se passait bien. Il avait bel et bien laissé son ancienne vie derrière lui, perdant de vue chacune de ses connaissances… à part Miku. Miku qui, sans se soucier de son accord, venait justement le voir aujourd'hui.

— Aya-chan ! s'exclama t elle en lui sautant au coup sur le quai de la gare.

— Doucement Miku, tu vas me faire tomber !

— Ça fait tellement longtemps qu'on ne s'est pas vu ! Je voulais venir plus tôt mais j'ai été occupée…

— Ca va, ne t'en fait pas.

Le temps de la conduire jusqu'au restaurant, il écouta ses incessants bavardages qui lui avaient terriblement manqués, et l'invita dès leur arrivée à déposer ses affaires dans sa chambre.

— Tu as emmené des vêtements pour une semaine ? s'étonna-t-il en la voyant défaire une petite valise pleine à craquer.

— Idiot, je suis une fille ! J'ai besoin de toutes ces choses, même pour deux jours, rétorqua-t-elle en lui tirant la langue. Alors, c'est ici que tu vis ?

— Pour l'instant oui. C'est grâce à Tetsuya tout ça, je lui suis vraiment redevable.

— Tu vois, c'est important d'avoir des amis !

Ils s'envoyèrent un regard complice avant de ressortir du restaurant, direction le centre-ville qu'elle était impatiente de visiter.

— Aya…

— Atsushi, la corrigea-t-il d'une voix douce.

— Pardon. Atsushi… tu vas me raconter ce qui s'est vraiment passé, maintenant ?

— Tu t'en doutes non ?

— Tu as parlé à Ryuji ?

Il acquiesça faiblement, comme toujours affecté par la seule mention de son nom.

— Qu'est ce qu'il a dit ?

— Qu'il ne pardonnerait pas une seconde fois. Il m'a giflé et je suis parti, et voilà.

— Tu es parti parce qu'il t'a frappé ?

— Non, j'avais déjà décidé de partir avant, mais je lui devais la vérité avant ça. Au moins, il n'aura pas de regrets… je me suis vraiment mal comporté avec lui.

— Tu avais planifié ça ? rugit Miku. Sans m'en avoir parlé !

— Tu m'aurais retenu si je te l'avais dit.

— Justement !

Ils bifurquèrent à l'entrée d'un petit parc et telle une enfant, Miku se précipita sur les balançoires pour investir l'une d'elles. Il prit place à ses côtés, soulagé que l'atmosphère grise et maussade de ces derniers jours ait dissuadé les parents d'amener leurs enfants au parc aujourd'hui.

— Il y a une autre raison, n'est-ce pas ? demanda doucement son amie.

— Oui.

— C'est à cause l'accident ?

— C'était mon frère, répondit-il avec lassitude. Il m'a drogué et violé pour me dissuader de rester avec Ryuji et vous. Et ce jour là, il a saccagé l'appartement… je ne pouvais plus rester, il vous aurait fait du mal sinon.

Miku le regarda avec effarement et il baissa les yeux, incapable d'affronter le souvenir de ce moment.

— Pourquoi tu n'as pas porté plainte ?

— Ca n'aurait servit à rien, il est au-dessus de ça. Il m'aurait rattrapé avant que la police n'intervienne et je ne voulais pas prendre ce risque.

— Mais et ta vie ? Tout abandonner comme ça…

— Tu es là, non ? rétorqua-t-il en souriant à demi. Je n'ai pas tout abandonné.

— Je croyais que tu l'aimais.

Le reproche dans sa voix est plus que perceptible mais il choisit de l'ignorer, conscient qu'il est bien trop tard pour discuter ce point.

— C'est mieux comme ça, je ne veux pas entraver sa vie.

— Chen m'a dit qu'il avait mal réagit, tu sais. Qu'il faisait n'importe quoi et était complètement perdu. C'est vrai que la dernière fois que je l'ai vu, il se comportait bizarrement…

Son cœur se serra douloureusement à l'évocation de ses choses qu'il ne voulait pas savoir et mourait d'envie d'entendre à la fois.

— Je suis désolé, murmura-t-il.

— Je crois que ça va mieux maintenant, mais tu aurais dû lui en parler. Ca aurait pu mieux se passer.

— Miku, s'il te plaît, ne dis pas ça. Ne me fais pas regretter maintenant ce que j'ai eu tant de mal à faire…

Ils se balancèrent quelques minutes en silence, incapables de ramener la conversation sur un terrain neutre. Atsushi ne voulait pas parler de tout ça mais il savait qu'en revoyant Miku, ce serait la première chose qu'elle lui demanderait. Il aurait cru que ça aurait été plus facile depuis le temps, mais que ce soit des heures ou des semaines, la douleur restait la même. Il était incapable de se justifier, incapable de se faire pardonner pour ses erreurs, et la présence de son amie aujourd'hui ne lui rappellait que trop bien les choix qu'il avait été forcé à faire.

— Dis-moi ce que je manque à Tokyo, demanda-t-il soudain.

— Eh bien, pas grand-chose. Le groupe s'est séparé, Kei est parti faire ses études en Angleterre comme il le voulait et depuis que Hiro a une copine qui habite Kyoto, il est tout le temps chez elle.

— Et toi ?

— Oh, moi tu sais, ce n'est pas important. Je vis ma petite vie, fais mes études, rien d'intéressant…

— Toujours aussi modeste, plaisanta-t-il.

Elle lui fit un clin d'œil et s'étira avant de poursuivre :

— J'ai vu Chen quelques fois, il a demandé de tes nouvelles mais je crois qu'il a peur de la réaction de Ryuji s'il cherche à te voir. Déjà qu'il l'a sur les bras depuis ton départ, à tout le temps s'inquiéter de ce qu'il fait… ce n'est pas bon pour lui, tout ça.

— … Tu l'as vu ? demanda-t-il avant de se mordre la langue pour se punir d'avoir cédé à la tentation.

— Juste une fois, dans un bar avec des collègues de Chen. J'avais un peu bu, mais lui aussi, assez en tout cas pour chauffer vulgairement un mec qui le draguait et partir avec lui. Chen était vraiment exaspéré…

— Ah. Il y en a d'autres…

Sa voix s'étrangla dans sa gorge à ces mots et il ferma les yeux pour chasser la nausée qu'ils provoquaient. C'était ce qu'il voulait, c'était ce pour quoi il était parti, pour que cet homme qu'il aimait fasse sa vie sans lui. Mais au fond de lui, savoir que c'était déjà le cas le glaçait comme une douche froide ; il avait envie de pleurer, et sa réaction le rendait malade.

Miku le regarda avec tristesse, impuissante face à ce chagrin justifié.

— Et si on allait déjeuner quelque part ? proposa-t-elle pour le sortir de ses pensées.

Atsushi se leva à sa suite ils allèrent manger une pizza, ultime réconfort dans une telle situation.

— Alors, ton ami d'enfance qui t'a bien aidé à t'installer, tu vas me le présenter ?

— Si tu veux. Je ne sais pas s'il est libre aujourd'hui mais je peux toujours l'appeler.

— Il est mignon j'espère ? le taquina-t-elle.

Il lui tira la langue mais convint tout de même d'un rendez vous dans quelques heures avec Tetsuya, qui semblait s'ennuyer de pied ferme chez lui pour accepter aussi rapidement l'invitation. Comme il s'en doutait, ses deux amis s'entendirent à merveille dès la première seconde et Tetsuya les traîna un peu partout à travers la ville, prétextant faire visiter les coins intéressants à leur invitée.

Le crépuscule pointait son nez à l'horizon lorsqu'ils s'installèrent à une terrasse déserte, dans un petit coin tranquille de la ville. Tetsuya se mit à raconter des souvenirs d'enfance à Miku, faisant rougir Atsushi jusqu'aux oreilles en parlant de leurs méfaits de collégiens. Pas étonnant qu'il n'arrivait pas à sortir longtemps avec une fille, s'il se mettait autant dans l'embarras à la première rencontre !

— Ca suffit, Tetsuya ! grogna-t-il en l'interrompant. Tu nous fais passer pour des idiots !

— Mais non ! répondit Miku qui retenait un fou rire. Ça me change de d'habitude, moi qui te croyais calme et réservé… en fait, c'est juste une façade !

— Mais pas du tout ! Je ne suis plus un gamin, c'est tout !

Sa moue renfrognée fit bien rire ses amis.

Avoir passé deux années seul avait largement joué sur son caractère, il faut dire. Difficile de ne pas changer après avoir subi tout cela, après s'être autant débattu et avoir autant lutté pour une vie qu'il n'était jamais parvenu à avoir. La lumière de l'enfance, cette joie innocente qui l'habitait autrefois, s'était depuis longtemps éteinte.

Les choses laissées derrière lui avaient été enterrées si profondément qu'il n'espérait plus mettre la main dessus un jour. Même sa seconde vie, celle pleine d'amour et de cauchemars, n'était plus qu'un grain de sable dans le désert de son existence.

Parler de ces souvenirs, de ces restes du passé qui le hantaient lors des nuits sans sommeil, ne lui laissait que la sombre impression que certaines choses ne peuvent que devenir laides lorsqu'on y pensait trop. Même si on lui offrait un peu de cette innocence à nouveau, il n'était pas sûr d'en vouloir.

— Le passé est le passé, ce n'est pas la peine d'en parler ; ce n'est pas ça qui va le faire revenir.

— C'est ça qui est amusant, non ? rétorqua Tetsuya. Évoquer des choses dont on ne fera plus l'expérience, c'est un peu la magie du passé.

— Je ne crois pas en la magie.

— Mais tu voudrais bien qu'il revienne, lui… répondit Miku dans un souffle.

— Lui ? s'exclama Tetsuya en les regardant à tour de rôle avec de gros yeux.

La jeune fille se plaqua une main sur la bouche pour en avoir trop dit et Atsushi sentit son visage prendre une teinte rouge cramoisie. Ne pas mentir mais ne pas trop en révéler… eh bien, voilà qui était fait.

— Tu veux dire que… ?

— Oui, ce n'était pas un « elle » mais un « il », Tetsuya.

— Wow, j'aurais jamais cru…

Encore heureux qu'on ne le devinait pas au premier abord, sinon il aurait de sérieuses questions à se poser sur son train de vie.

— Je suis désolée, s'excusa Miku.

— Non, ce n'est pas grave. C'est juste… surprenant.

Ses deux amis se regardèrent en souriant puis reportèrent leur attention sur lui, soudain troublé par le revirement de situation.

— Tu pourrais te montrer un peu reconnaissant envers tes amis les plus loyaux ! le taquina Miku en lui donnant un coup de poing dans l'épaule.

Se montrer reconnaissant ? Il grogna en passant ses mains sur son visage, désespéré de la légèreté avec laquelle tout le monde prenait ses problèmes, et les rires de ses amis lui arrachèrent malgré lui un sourire.

Pour tout ce qui allait mal, tout ce qu'il regrettait et tout ce qui le faisait souffrir, il avait au moins le droit à ça ; un minimum de bonheur.

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