chapitre prιcιdentchapitre suivant

Fushou I

« Ryu-kun ! Pas trop stressé ?

— Onee-chan ? De quoi tu parles ?

— Tu viens de te réveiller ?

En effet, il venait de se réveiller. Après tout, il n'était que deux heures de l'après-midi et c'était plutôt une bonne heure pour se réveiller.

— Ouais.

— Ryu ! Fais un effort, ton examen est demain !

— Ah ?

— Bon, ça ne sert à rien on dirait… je t'appelle demain pour savoir comment ça s'est passé. N'oublie pas d'y aller, hein !

— Non, promis. À demain. »

Il s'étira longuement et traîna des pieds jusqu'à la salle de bain.

— Demain, finies les études, fini le cauchemar, maugréa-t-il en se regardant dans la glace.

Il décida pour l'occasion de raser sa barbe plus que naissante, bien qu'il commence tout juste à s'y faire. Il se prépara même à déjeuner, chose rare ces derniers temps, et ne fit pas mine d'être surpris lorsque Chen arriva en fin d'après-midi, faisant comme s'il était chez lui.

— Alors, bien révisé ? demanda joyeusement le jeune homme en se faisant du café.

— Bien assez. J'ai envie d'un tatouage.

— Hein ?

Chen en laissa presque tomber sa tasse et l'attrapa par les épaules pour le secouer.

— Reprends tes esprits, idiot ! Qu'est-ce que tu racontes tout à coup ?

— Pour fêter ma liberté après les examens, ça marquerait le coup, non ?

— Ça ne tourne vraiment pas rond en ce moment…

Ryuji éclata de rire et alluma la stéréo avant de s'avachir sur le fauteuil. Chen dut pousser quelques affaires pour s'asseoir à son tour et soupira en voyant son ami attraper un paquet de cigarettes.

— Tu ne devrais pas…

— La ferme, Chen.

— Franchement, tu pourrais faire un effort. Je ne te reconnais plus.

— Tu ne me connaissais pas, nuance. Je suis devenu un zombie à cause de cette foutue pression familiale, mais ça va maintenant. Ça va super, à vrai dire. Et demain… j'ai envie de faire la fête !

— Ok, on ira faire la fête alors. Juste toi et moi ?

— Je m'en fous, invite qui tu veux.

Chen ne mentionna pas Aya, peu enclin à subir les foudres de son ami à la simple mention de son nom. Miku l'avait informé que ce dernier était retourné dans sa ville natale et qu'ils étaient restés en contact. Le jeune homme défilait toujours pour Nishioka-san occasionnellement, mais Chen n'avait pas osé aller le voir, peut-être par égard pour Ryuji. Celui-ci était devenu bizarre depuis son départ, franchement déprimé au début, et Chen préférait encore cet état à l'insouciance désinvolte qui s'était à présent emparé de lui.

— Et le concours, ça se passe comment ?

— Ils m'ont gardé pour la première partie des plans. Mais là, j'ai surtout envie de prendre des vacances… enfin, j'ai le temps de toute façon, ça ne commence que cet été.

Ryuji écrasa sa cigarette dans une petite assiette qui faisait de toute évidence office de cendrier, que Chen alla vider en soupirant de désolation. Il avait quasiment remis l'appartement en ordre seul le jour du départ précipité de son second occupant, mais en voyant son état aujourd'hui c'était presque un retour à la case départ. Alors qu'il cherchait une éponge, il tomba soudain sur une enveloppe remplie de billets.

— Si c'est ta fortune que tu gardes ici, tu devrais chercher une meilleure cachette !

— Ce n'est pas à moi, répondit froidement Ryuji en se détournant.

En plein dans le mille , songea Chen en refermant le tiroir.

— Donne-moi un coup de main ! appela alors son ami en attrapant un tas de linge.

— Je ne suis pas ta femme de ménage !

— Ça va, aide-moi juste à les mettre dans la machine. Ah, merde ! J'ai fait tomber un truc.

Chen alla le ramasser et trouva, à demi dissimulée sous le bazar près du lit, une photo d'Aya en train de dormir, sûrement prise à son insu. Le cœur de Chen se serra.

— Qu'est-ce que tu fous ?

— J'arrive, c'est bon.

Il le quitta peu après, prétextant le laisser se concentrer un peu avant les épreuves du lendemain. Il ne savait pas quoi faire d'autre de toute façon, inlassablement rejeté lorsqu'il tentait de parler sérieusement à Ryuji. Il se contentait d'être là de temps en temps, pour lui faire oublier sa solitude, peut-être aussi pour oublier la sienne.

Les jours de peine s'éternisaient.

 

Ryuji sortit de sa salle d'examen en souriant.

Fini !

Il rentra chez lui plus vite que jamais, se débarrassa de son costume qui lui donnait un air ridicule et enfila des vêtements de soirée, les plus moulants et aguicheurs qu'il puisse trouver dans son placard, avant de s'inviter chez Chen qui sortait tout juste de la douche.

— Ma parole, tu es en chasse ou quoi ? pouffa-t-il en voyant son jean serré et ses cheveux tressés.

— Je t'ai dit que j'avais envie de faire la fête, alors dépêche-toi !

Chen s'habilla en vitesse et l'emmena en boîte, où ils retrouvèrent Seth, Miku et un groupe de collègues de Chen qui fêtaient une campagne réussie.

— Où sont les deux autres gus ? demanda Ryuji à Miku en entamant son deuxième verre.

— Kei est partit en Angleterre faire sa dernière année d'étude, cet enfoiré, répondit la jeune fille qui avait elle aussi déjà trop bu. Et Hiro a une copine à Kyoto, et il est tout le temps fourré chez elle. Pfff, les mecs c'est tous des…

— Miku-chan ! l'interrompit Chen en lui tapant dans le dos. Si on allait prendre l'air cinq minutes ? Ça te ferait du bien.

— Mouais, grommela-t-elle en le suivant quand même à l'extérieur.

Ryuji soupira, finit son verre d'un trait et toisa un instant Seth qui le regardait avec un peu trop d'insistance.

— Tu es un ami de Jiang-san ? l'interpella soudain un des collègues de Chen.

— Son voisin, répondit évasivement l'intéressé.

— Je m'appelle…

La musique couvrit son nom mais Ryuji ne le fit pas répéter ; de toute façon, cela ne l'intéressait pas. Il accepta cependant de le suivre sur la piste de danse, un grand sourire aux lèvres.

— Où est Ryu ? demanda Chen à Seth alors qu'il déposait Miku sur la banquette, pas vraiment plus fraîche qu'avant.

— Là.

Chen faillit s'étrangler en voyant son ami se trémousser au milieu de la foule, chauffant ouvertement un de ses collègues qu'il connaissait comme étant un véritable coureur de jupons.

— Ça ne s'arrange pas, lâcha-t-il avec un brin de désespoir. Depuis qu'Aya est partit il fait n'importe quoi… je m'inquiète pour lui.

Seth lui caressa gentiment le bras pour le réconforter, incapable de plus. Lorsque Ryuji revint, Chen l'attrapa par le poignet pour lui parler à l'oreille.

— Ne fais pas de bêtises !

— J'ai passé mon temps à te ramener chez toi ivre mort, il est temps que ça change ! rétorqua-t-il avec un sourire en coin. Ton cher ami m'a proposé un verre chez lui, je ne vais pas refuser…

Chen fronça les sourcils mais il se libéra d'un mouvement sec et cria un « au revoir » général avant de s'éclipser au bras de l'inconnu.

— Je rentre, soupira Chen, dégoûté. Il me fatigue trop.

 

La nuit était douce, presque une nuit d'été en avance, et Ryuji avançait en souriant. Rien de tel qu'une soirée de détente pour chasser les idées noires.

— C'est là, lui indiqua son compagnon en le faisant entrer dans un bel immeuble moderne.

À peine ses chaussures ôtées, celui-ci lui sauta dessus. Ryuji ne protesta pas, se laissant embarquer sur le lit. Après tout, il était là pour ça : ce mec était tout à fait son type, grand, musclé, plus âgé, inconnu. Il n'avait pas perdu ses bonnes habitudes. Et cette nuit il comptait bien prendre son pied comme avant, sans penser à rien et sans se soucier du lendemain.

Il se laissa déshabiller, puis dévorer par les lèvres pulpeuses qui couraient sur sa peau, par ces mains avides de contact. Son partenaire ne tourna pas longtemps autour du pot, commençant déjà à stimuler son entrejambe, et lui fit une fellation digne de ce nom en ne s'arrêtant qu'au dernier moment pour ne pas écourter le plaisir. Ryuji ne bougeait pas, les yeux fixés au plafond, et se sentait bizarrement triste, bizarrement sale. Il était comme enfermé dans un corps de poupée qui ne pouvait se relever seul. Et soudain, il sentit quelque chose, quelque chose qui le sortit de sa torpeur, quelque chose de douloureux. L'homme avait glissé ses doigts en lui.

— Non !

Il se recula sur le lit en écarquillant les yeux. Le visage de l'autre était trop sombre pour qu'il voie distinctement son expression mais il devinait un désir pervers s'y dessiner.

— Ne t'en fais pas, je vais être doux… murmura-t-il en empoignant sa cuisse.

Ryuji se libéra brutalement, sauta hors du lit et s'enferma dans la salle de bain pour vomir.

Merde, merde, merde ! Qu'est ce qui me prend !

Sa gorge le brûlait. Il s'abreuva longtemps à l'eau glacée du robinet pour se ressaisir, jusqu'à se décider à sortir non sans appréhension. L'homme était resté allongé, apparemment contrarié, mais ne fit pas mine de le retenir lorsqu'il attrapa ses vêtements pour les enfiler.

— Désolé, je ne peux pas…

— Tu aurais pu y réfléchir avant, grogna son hôte en lui faisant signe de partir.

Et il partit, à toute vitesse, traversant les rues en courant sans se retourner. Arrivé chez lui, il se jeta dans son lit tout habillé et éclata en sanglots, la tête enfouie sous l'oreiller.

 

Chen vint frapper chez lui le lendemain midi et son sourire s'effaça en voyant ses yeux rouges.

— Ryu, ça ne va pas ?

— Non, souffla-t-il en appuyant son front contre l'épaule de son ami.

Chen le conduisit dans le salon et s'assit près de lui.

— Raconte-moi, est-ce qu'il s'est passé quelque chose hier soir ? Est-ce qu'il a essayé…

— Non, il ne s'est rien passé, justement. Je… je n'ai pas pu !

Ryuji sentait les larmes lui monter aux yeux à nouveau, lui qui ne pleurait jamais, ou du moins jamais devant les autres, mais il pouvait bien se permettre quelques écarts puisque c'était Chen.

— Hey, murmura son ami en lui caressant tendrement les cheveux, ne te mets pas dans des états pareils. Tu avais un peu bu hier, c'est tout.

— Non ! Tu… tu ne comprends pas, bredouilla Ryuji. Quand il m'a touché… quand il m'a touché j'ai paniqué, je… je me suis enfui comme un gamin.

— Ce n'est pas grave, tu n'as pas besoin de forcer les choses.

— C'est à cause de lui ! Je ne pouvais pas… il me hante.

— Ryu, calme-toi...

Quelques minutes passèrent avant que le silence ne retombe et qu'il sèche ses larmes.

— Est-ce que ça va être comme ça pour toujours ? demanda-t-il faiblement.

— Non, ça va passer, mais tu ne peux pas brûler les étapes comme ça. Tu ne peux pas faire comme si de rien n'était éternellement, si tu as mal alors souffre, si tu es triste alors pleure, mais cesse de faire semblant.

— Je veux juste oublier…

— Je croyais que c'était toi qui disais : on n'oublie pas, on vit avec.

— Ne me donne pas raison.

Chen soupira et l'envoya prendre une douche pendant qu'il préparait le café.

— Tu ne crois pas que tu pourrais passer un peu de temps en famille ? proposa Chen à son retour. Dans une semaine c'est la Golden Week, tu devrais te reposer un peu.

— Tu crois que je vais me reposer avec ma famille ?

— Je crois que tu ne vas pas te reposer ici à tourner en rond. Ça fait longtemps que tu n'as pas vu ta sœur, non ?

Ryuji soupira en attrapant une cigarette.

— Je ne sais pas… Tu vas quelque part de ton côté ?

— Non je reste là, j'ai du boulot ces temps-ci.

Il s'assit sur le sol, pensif, et son ami lui força presque la main en lui tendant le téléphone. Il finit par appeler Saki, qui fut toute réjouie à l'idée de le voir une semaine entière, et lui promit de rester à la demeure familiale avec lui.

— En fait tu voulais te débarrasser de moi quelques jours, avoue ! plaisanta Ryuji.

Chen lui répondit d'un simple clin d'œil.

Ils allèrent faire un tour en ville l'après-midi et Ryuji ne put se retenir d'acheter impulsivement toutes sortes de choses plus ou moins utiles, dont une étrange théière qu'il se sentit obligé d'offrir à son ami passablement désespéré de le voir agir ainsi à nouveau. Mais au moins son moral semblait remonter, et même si Chen doutait de la sincérité de son enthousiasme c'était toujours mieux que de le voir pleurer.

La semaine passa doucement, consacrée pour Ryuji à rester chez lui regarder la télévision la plupart du temps, hormis lorsque son voisin venait le traîner pour boire un verre, et même s'il refusait d'admettre qu'il était déprimé il sentait qu'il s'enfonçait de nouveau dans cet état de semi léthargie où plus rien de le faisait réagir.

Étrangement, il ne sentait pas seul ; ce n'était pas comme s'il avait toujours vécu entouré et cette indépendance s'était profondément ancrée dans son caractère. Même si Chen forçait son chemin dans sa vie, et bien qu'il sente encore les relents douloureux de la trahison au fond de son cœur, il pouvait continuer encore, peut-être indéfiniment, à vivre cette existence égoïste. Être seul était une bonne échappatoire à la souffrance.

Alors qu'il cherchait son paquet de cigarettes, il mit la main sur un tas de post-it éparpillés dans un tiroir, qu'un souffle de vent fit voleter dans toute la pièce. Ryuji les rattrapa de son mieux, ramassant ceux qui s'étaient écrasés au sol, et laissa ses yeux arpenter les petites notes décorées de l'écriture d'Aya.

 

Je ne rentre pas avant 20h. , n'oublie pas de faire à manger !

Je serais là de bonne heure ! (je ne trouve plus mes clefs, tu m'ouvriras ?)

Mange ce qu'il y a au frigo, je dîne chez Miku

Un petit dessin pour toi !

 

Ce dessin de dragon, griffonné à la hâte, qu'il avait réalisé pour illustrer son nom…

Ryuji expira un grand coup en les remettant dans le tiroir, refoulant ces émotions parasites qui le feraient pleurer à coup sûr, et attrapa son manteau pour aller errer dehors. Il prit intentionnellement des chemins inconnus, évitant par tous les moyens de tomber sur le moindre endroit familier qui lui ferait ressasser des souvenirs. La faim le poussa à s'acheter un bento qu'il mangea dans un parc, à l'abri du reste du monde.

Et une fois le soir tombé, au lieu de rentrer chez lui, il s'arrêta en chemin pour prendre une chambre d'hôtel. Cet environnement froid et impersonnel serait parfait pour aujourd'hui. Il se fit alors couler un bain dans lequel il se glissa une fois dénudé.

Fais quelque chose.

Il songea un bref instant que ce moment serait idéal pour s'ouvrir les veines et en finir, mais le courage lui manqua. Il sombra alors lentement dans l'eau, ses yeux grands ouverts fixant le plafond à travers le liquide miroitant, et y resta jusqu'à ce qu'un peu d'eau passe entre ses lèvres à la recherche de l'air manquant. Il se releva en toussant, dépité.

Je dois me reprendre.

Il n'aurait jamais pensé à ça, à tout ce désespoir qui menaçait de le dévorer de l'intérieur. Il n'avait pourtant que vingt trois ans, était un homme, un adulte responsable qui devait vivre une vie d'adulte, travailler, aimer et souffrir, encore et encore. Il ne pouvait pas s'arrêter maintenant, s'arrêter à la première rupture et devenir cinglé à n'en plus pouvoir rentrer chez soi. Ce gamin, celui qu'il avait giflé et qui lui avait arraché le cœur en partant… il allait falloir s'en détacher, désormais. Il allait falloir faire quelque chose pour calmer la souffrance.

Lorsqu'il sortit de l'eau, la nuit était tombée depuis longtemps et il était frigorifié. Il enfila un peignoir et se pelotonna dans le lit, songeant que s'il voulait devenir adulte un jour, il allait devoir s'endurcir.

 

— Ryuji, je suis contente que tu sois venu, dit sa mère alors qu'il franchissait le seuil de la demeure familiale.

— Moi aussi, répondit-il sincèrement en s'inclinant devant elle.

Satoshi et sa sœur le saluèrent également. Comme il s'en était douté, son père n'était pas là, où du moins il ne daigna pas se montrer. Depuis leur dernière dispute, le froid qui s'était installé entre eux s'était changé en une sourde colère qui les faisait bouillir à la moindre évocation de l'autre.

Il alla dans sa chambre, défaisant les quelques affaires qu'il avait apporté, et enfila un yukata et des pantoufles avant de rejoindre sa famille dans le jardin.

— Alors mon fils, comment vas-tu ? lui demanda sa mère en l'invitant à s'asseoir près d'elle sous le cerisier.

— Mieux.

— Saki-chan m'a dit que tu t'étais séparé de ton ami.

— En effet. Je crois que l'on n'avait pas fait les choses dans les règles, et je me suis montré puéril.

— Ne blâme pas ton ignorance, on ne peut pas être parfait dans une relation.

— Peu importe, j'ai compris maintenant. J'ai grandi.

— Tu resteras toujours un enfant pour moi, le taquina-t-elle.

Alors que l'heure du dîner approchait, sa sœur l'entraîna dans sa chambre et le fit asseoir.

— Il faut que je te dise quelque chose, lança-t-elle, surexcitée. Je suis enceinte !

Il lui sourit et lui prit les mains.

— Tu n'as pas traîné, onee-chan !

— Eh, j'ai presque trente ans !

— Et moi seulement vingt trois et je vais devenir oncle ? Tu ne m'épargnes pas…

— Ah, mais tu seras parfait, répondit-elle en le prenant dans ses bras.

— Et Satoshi, qu'est-ce qu'il en dit ?

— Il n'est pas encore au courant, tu es le premier à qui je voulais le dire !

— Quel honneur…

Saki le regarda avec douceur et attrapa sa tresse pour l'entortiller entre ses doigts.

— Qu'est-ce qui s'est passé avec Narusawa-kun ? demanda-t-elle avec hésitation.

— On a été des gamins, c'est tout. Il pensait me cacher des choses pour mon bien, et moi je pensais l'aimer pour son bien, et on avait tous les deux tort. Nos motivations étaient égoïstes. J'avais sans doute besoin de ça pour ouvrir les yeux.

— Tu ne te sens pas trop mal ?

— Je me suis senti vraiment très mal, si tu veux savoir… soupira-t-il. J'ai un peu craqué ces dernières semaines mais c'est bon maintenant, j'ai tourné la page.

— Vraiment ?

Il acquiesça et l'entraîna dans la salle à manger avant que l'on ne les rappelle à l'ordre. Leur père était là et garda le silence jusqu'à la fin du repas. Celui-ci fut interrompu par l'arrivée du reste de la famille, les deux frères de sa mère avec leurs femmes et enfants qui causèrent soudain une explosion de vie dans la maison. Ryuji ne fit pas de remarque, se laissant envahir par cette soudaine sensation de faire partie de quelque chose, d'un univers réel et solide. La soirée finit très animée et il était épuisé lorsqu'il regagna sa chambre.

— Te reposer en famille, tu parles, ironisa-t-il en repensant aux paroles de son ami.

Soudain on frappa à la cloison; il alla ouvrir pour tomber nez à nez avec un de ses cousins.

— Akihito-kun ? demanda-t-il avec surprise. Qu'est-ce que tu fais là ?

— Est-ce que je pourrais te parler un moment ? répondit le garçon tête baissée.

Il le fit entrer et referma la porte. Le garçon alla s'asseoir contre le mur, sous la fenêtre et Ryuji le rejoignit.

— C'est bien la première fois qu'on se parle, soupira-t-il. Tu as quel âge au fait, quatorze ans ?

— Quinze, rétorqua son cousin avec une pointe d'agressivité. Et je ne vois comment j'aurais pu te parler avant, on ne se voit jamais…

— Hey, ne m'accuse pas ! Bon, de quoi veux tu parler ?

— Au nouvel an, ce qu'a dit mon oncle… est-ce que c'est vrai ?

— Que je suis un pédé qui entache l'honneur de la famille ? railla Ryuji. Eh bien, ça dépend comment on le voit.

— Ce n'est pas ce que je voulais dire ! Tu es vraiment un… ?

— Oui. Est-ce que c'est de ça que tu veux qu'on parle ? s'inquiéta-t-il soudain.

— Euh… je crois que moi aussi, répondit le garçon en entourant ses genoux.

— Je ne vais pas pouvoir y faire quelque chose.

— Mais, c'est juste que… je me sens bizarre. J'ai l'impression d'être le seul.

— Oui, moi aussi je me croyais seul et à part. Mais c'est juste une façade, les gens se cachent, comme toi tu te caches, alors on ne peut jamais vraiment savoir.

— Peut être que je me trompe juste, non ?

— Je ne peux pas savoir pour toi ! Qu'est ce qui te fait croire que tu es gay ?

— Je suis amoureux de quelqu'un.

— Ça ne fait pas tout, tu peux très bien être attiré par les filles aussi !

— Mais je ne le suis pas, soupira-t-il. Je suis juste amoureux d'un garçon et je ne sais pas quoi faire…

— Tu ne frappes pas à la bonne porte, je suis nul en amour.

— Mais tu dois savoir ce qu'il faut faire non ? Comment on sait si on a une chance avec quelqu'un ?

— Fait lui ta déclaration et vois ce qui arrive, il n'y a pas d'autre choix. De ce côté j'ai toujours eu la poisse à tomber sur des hétéros, mais bon de temps en temps on te retourne tes sentiments alors ça vaut le coup d'essayer.

— Mais s'il le dit à tout le monde ?

— Alors c'est un imbécile dont tu ne devrais pas en être amoureux. Et on ne te tuera pas pour être gay, les gosses ne sont pas si homophobes de nos jours… si ?

— Ce n'est pas ça…

Ryuji soupira en voyant très bien où il voulait en venir.

— Ce sera comme ça tout le temps, tu sais. Se cacher, craindre que les autres l'apprennent, que ça te gâche la vie… ce n'est pas vraiment facile d'être homo. Mais bon, je suppose qu'on ne choisit pas.

— Est-ce que ça te rend malheureux ?

— Je suis blasé plutôt.

— Personne ne t'aime ? rétorqua cyniquement le jeune homme.

— Va te faire voir, grogna-t-il en le poussant gentiment. Je croyais que c'était toi qui avais un problème.

Akihito reprit son sérieux

— J'ai peur qu'il me rejette et qu'on ne se parle plus jamais… ça fait longtemps qu'on est amis.

— Quand j'étais au lycée, j'étais amoureux de mon senpai et je ne lui ai jamais dit. Ça m'est resté sur le cœur pendant très longtemps et je ne te conseille pas de faire la même chose. Il vaut mieux être fixé et déçu que de regretter toute sa vie ce qu'on n'a pas fait.

— Ah…

La chambre était plongée dans l'obscurité et les ombres des arbres secoués par le vent dansaient devant leurs pieds. Après un moment de réflexion, Ryuji renvoya son cousin dans sa chambre en lui conseillant de ne pas trop se poser de questions et de suivre son instinct.

Alors qu'il s'allongeait entre ses draps, il songea que lui aussi aurait aimé avoir quelqu'un à qui parler lorsqu'il était adolescent et qu'il avait l'impression d'être anormal. Mais peu importe, ce qui était fait était fait. Il n'était pas trop mécontent de sa situation actuelle, hormis sa relation avec son père, ses liaisons foireuses et son échec avec son petit ami…

Il n'était peut être pas si satisfait que ça, finalement.

 

La Golden Week, les fêtes, la joie dans l'air… tout cela le laissait terriblement insensible. Sa sœur le secouait de temps en temps pour le sortir de son indifférence, mais cela ne durait jamais bien longtemps, et alors que le troisième jour touchait à sa fin il songeait déjà à rejoindre son appartement de Tokyo.

Akihito était venu le voir une ou deux fois depuis, apparemment soulagé d'avoir pu parler à quelqu'un de ce qu'il avait sur le cœur, et Ryuji se demandait comment il pourrait lui aussi exorciser ses démons entre les murs de cette prison de papier.

— S'il te plaît Ryuji, va appeler ton père au dojo, on va bientôt dîner, lui demanda sa mère.

Traînant des pieds pour accomplir sa tâche, il décida au dernier moment d'enfiler son hakama, qui par bonheur lui allait toujours, et attrapa son shinai avant de pénétrer silencieusement dans le dojo où, comme à chaque fois qu'il voulait être seul, son père venait s'entraîner.

Ils se regardèrent sans un mot, durement, et Ryuji se mit face à lui pour entamer le combat.

Premier coup. Il le para de justesse, repoussant son adversaire pour se repositionner. Il prit l'initiative du second assaut mais son père l'écarta comme une brindille avant de le frapper à l'épaule. Le claquement des lames de bambou sur ses os le fit grimacer mais il se remit en place. Malgré sa détermination, il ne parvenait pas à atteindre son opposant, et le manque d'entraînement se faisait cruellement sentir alors qu'il s'essoufflait de plus en plus.

— À quoi joues-tu ? demanda son père alors que son shinai faisait encore une fois reculer le jeune homme. Tu es vingt ans trop jeune et trop idiot pour me battre.

— Je ne cherche pas à te battre, haleta Ryuji en serrant son arme de toutes ses forces.

— Si tu ne te bats pas pour gagner alors c'est inutile.

— J'ai déjà perdu de toute façon… mais je continuerais de lutter contre toi, peu importe combien tu me repousses.

— Tu ne changeras jamais, répondit froidement son père en le regardant de haut.

— Toi non plus.

— Je ne peux accepter tes erreurs.

— Et pourtant je les accepte bien moi, alors que c'est moi qui en souffre. Je ne peux pas changer ma nature, et ce n'est pas juste pour te décevoir. Tu n'as jamais cherché à me comprendre.

— Tu n'as jamais fait d'effort, rétorqua-t-il en reprenant soudain les attaques.

Ryuji se défendit, serrant le shinai à deux mains pour tenir son opposant à distance, mais la rudesse des coups se répercutait trop fort dans le bois, venant faire trembler son corps.

— Tu ne sais même plus te défendre, lança son père d'un ton méprisant en se reculant de quelques pas.

Ryuji était tombé à genoux, épuisé, mais garda la tête haute pour regarder son père droit dans les yeux.

— Prouve-moi que ta vie peut être meilleure que la mienne et je reconsidérerai ta valeur.

— Ma vie à un prix, alors ? cracha Ryuji en se relavant difficilement.

— Le prix que je lui donne. Prouve-moi que tu peux faire mieux que ça, mon fils , conclut-il avant de sortir du dojo.

Le dîner fut long et silencieux, et lorsque Ryuji retourna dans sa chambre ce fut pour empaqueter ses affaires.

— Ryu, tu pars déjà ?

Sa sœur l'attendait devant la porte, l'air triste de le voir si résigné.

— J'ai besoin de me secouer un peu, nee-chan. Je dois me reprendre en main.

— Et ici, ce n'est pas bien ?

— Je dois faire ça seul. Mais ça ne veut pas dire que je t'aime plus, hein...

Il prit sa sœur dans ses bras et la serra tendrement.

— Je veux que tu sois fière de moi.

— Je le suis déjà, idiot !

— Prend soin de toi, nee-chan, et donne-moi des nouvelles du futur petit monstre que tu nous as fait.

— Fait attention à toi, otôto.

Il alla saluer sa mère, lui promettant de la tenir informée de son futur, et s'éclipsa au milieu de la nuit.

 

À peine arrivé, il frappa doucement à la porte de Chen, se demandant s'il n'était pas en train de dormir à poings fermés à cette heure et s'il ne se montrait pas un peu égoïste. Mais des bruits de pas lui parvinrent aussitôt et son ami ouvrit la porte en grand, portant son habituel kimono.

— T'es pas un peu en avance ? ronchonna-t-il en le faisant entrer.

— Je ne pouvais plus attendre de te voir, rétorqua Ryuji avec une grimace.

Mais à sa grande surprise le jeune homme n'était pas seul, et il reconnut la tignasse brune de Seth.

— Je dérange peut-être ?

— Pas du tout, je te sers quoi ?

— Un truc fort.

Il serra la main à Seth qui lui sourit aimablement et se laissa tomber dans le canapé d'à côté.

— Qu'est-ce que vous faisiez à cette heure, sans vouloir être indiscret ? demanda Ryuji en lapant une première gorgée du nouvel alcool que Chen lui avait servi.

— On discutait, répondit celui-ci en s'asseyant près de lui, un verre plein à la main. Alors, c'était comment ces vacances ?

— Terrible, ironisa-t-il. Mon petit cousin me prend pour son conseiller conjugal, parce qu'en tant qu'homo je suis une référence dans la famille, et mon père m'a collé une raclée au Kendo il y a quelques heures. Sans compter que ma mère et Saki semblent s'être concertées pour s'apitoyer sur moi. Et maintenant, je me sens merveilleusement con.

— Ca me fait plaisir de t'avoir poussé à y aller, le taquina Chen en lui donnant un petit coup de coude.

— Et vous, bonnes vacances ?

— Plein de malades couverts de sang et de plaies à suturer, répondit Seth d'un ton léger.

— Et mes yeux peuvent à peine rester ouverts deux heures d'affilée avec tout le temps que j'ai passé devant mon ordinateur ces derniers jours.

— Cette année est une année de merde, jura Ryuji en entamant un deuxième verre.

Ils continuèrent cette conversation sans queue ni tête pendant quelques temps, jusqu'à ce que l'alcool ait raison de Ryuji qui s'assoupit sur Chen, apparemment déjà endormi lui-même depuis un moment. Seth leur lança un petit regard attristé et glissa une couverture sur eux avant de partir sans un bruit.

 

« Réveille-toi, j'ai une crampe ! » fut le doux réveil matin qui sortit brusquement Ryuji du sommeil. Il se redressa et Chen, qui avait passé la nuit sous lui, en profita pour se lever d'un bond en grimaçant pour détendre ses muscles raidis.

— Désolé de m'être endormi comme ça...

— Pas grave, ça vaut pour moi aussi.

— Je rentre me doucher, tu veux que je te fasse du café ?

— Ça marche.

Prendre une douche lui remit rapidement les idées en place et il se sentit plus réveillé que jamais en cette matinée de printemps.

— Dis-moi, toi et Seth... il y a du progrès ? lança-t-il en tendant la tasse de café à son ami qui sortait lui aussi de la douche.

— Pourquoi devrait-il y en avoir ?

— Ne me prends pas pour un idiot...

— C'est mon ex, si tu veux savoir. Je ne crois pas que ça ira plus loin que ça.

— Pourtant, il ne te regarde pas comme...

— Ça suffit, Ryu-kun.

Il lui jeta un regard en coin signifiant qu'il n'abandonnait pas complètement le sujet mais cessa d'en parler pour le moment.

— Et toi, tu as décidé ce que tu allais faire maintenant ?

— Oui, justement...

Il déposa sa tasse sur la table et marcha d'un pas décidé jusqu'au plan de travail, d'où il sortit un long couteau. Chen se jeta immédiatement sur lui, agrippant son poignet pour l'empêcher de bouger.

— Si tu crois que je vais te laisser faire... gronda Chen.

— Crétin, je ne vais pas me poignarder ! Lâche-moi.

Le regard de Chen était hésitant mais il relâcha tout de même son étreinte. Ryuji lui envoya un sourire qui se voulait rassurant, puis attrapa sa tresse fraîchement refaite, et sous les yeux ébahis de son ami, la trancha net à la base. Ses cheveux volèrent sur son visage, dissimulant à moitié le sourire de soulagement qui s'y peignait.

— Qu'est-ce qui t'a pris ? murmura Chen avec une expression sidérée.

— Je me prends en main.

Retour haut de page