


-21,5. No Place
Réveille-toi mon amour, viens voir le jour
Parce que la glace est en train de fondre, bientôt nous prendrons le large
Réveille-toi mon amour, viens nager avec moi
Maple Bee, 2008
— C'est ouvert ! leur crie Christophe depuis l'intérieur de la maison.
Gabriel ouvre doucement la porte contre laquelle il vient de frapper, avant de se rendre compte que rien ne sert d'être silencieux après le cri de son ami. Sa famille doit probablement être ailleurs car la maison semble déserte. Sacha le suit à l'intérieur, un bonnet enfoncé sur la tête d'où dépassent quelques mèches blondes qui ont repoussé à toute vitesse.
— Chris ! appelle-t-il en piétinant dans l'entrée.
— Ça va, j'arrive, cinq minutes, grogne celui-ci depuis une autre pièce.
Gabriel et Sacha s'avancent dans le salon, décidés à passer ces cinq minutes assis plutôt que plantés dans le hall. Leur élan est stoppé par l'arrivée d'une jeune femme en sens inverse, qui s'approche avec un petit sourire amusé et doit se pencher pour faire la bise à Gabriel, ses talons la hissant quelques centimètres au-dessus de lui.
— Contente de te revoir.
— Le plaisir est réciproque, Iris.
Elle le contourne alors pour saluer Sacha de la même façon, qui semble étonné de la présence de cette « inconnue » dans le salon de Christophe.
— Enchantée, Iris, dit-elle en minaudant. Alexandre, c'est ça ?
— Sacha, répond-il distraitement.
Gabriel ne peut s'empêcher de lui faire un regard noir que son petit ami ne remarque pas. S'interposant entre eux, il écarte volontairement la jeune femme et s'appuie contre le canapé pour lui faire face.
— Alors, prête pour le voyage ?
— Tu parles, passer trois heures en voiture c'est un supplice, grogne-t-elle en nouant la longue cascade de boucles noires qui lui tombe sur les épaules en un chignon lâche.
— Qu'est-ce qu'on ne ferait pas pour ses amis, hein.
— Il parait, oui, soupire-t-elle avant de lui faire un clin d'œil.
Chris les rejoint quelques minutes plus tard, un sac sur le dos et un autre dans les bras, qu'il donne à Gabriel avant de les pousser à l'extérieur.
— Vous avez tout ce qu'il vous faut ? demande Christophe en s'installant au volant.
— Mon sac est dans le coffre, répond Iris en se lovant sur le siège passager.
— Les nôtres aussi, dit Gabriel en étouffant un bâillement.
— Alors c'est parti pour la mer, mes amis.
Avant même qu'ils ne soient sortis des limites de la ville, tout ce petit monde s'est endormi, laissant le conducteur seul avec une vieille cassette de Metallica pour se tenir compagnie le temps du trajet.
--
― Réveille-toi, chuchote une voix près de lui.
Il sent qu'on le secoue doucement et se résigne à ouvrir les yeux, peu surpris de croiser ceux de Sacha tournés vers lui.
― On est arrivé.
Gabriel le constate de lui-même en tournant son regard vers la petite maison aux murs pâles et aux volets bleus, se dessinant derrière les dunes aussi clairement que la lune à l'horizon. Il sort péniblement de la voiture, étirant ses muscles engourdis par le trajet, et fait une petite moue en constatant que la nuit est bel et bien tombée et qu'il n'ira pas mettre les pieds à la plage ce soir.
― Brrr, ça caille, grommelle Christophe en déverrouillant la porte pour les faire entrer.
Le même froid règne à l'intérieur, celui d'un endroit que l'on n'a pas occupé depuis longtemps, et Christophe se précipite vers le panneau électrique pour rétablir le courant et le chauffage. Sacha est resté dehors, volontaire pour sortir leurs affaires de la voiture, et Gabriel en profite pour faire le tour des lieux. La lumière revient au moment où il pénètre dans la petite cuisine, aux mêmes couleurs estivales que le reste de la maison, et si ce n'était pour l'agréable ambiance des lieux il n'aurait pas hésité à se moquer des coquillages qui ornent les murs carrelés et du mobilier peint du même bleu que les volets.
Le salon est simple, meublé d'une table basse qu'entourent deux canapés et deux fauteuils, d'une petite bibliothèque et d'un support pour la vieille télé qui y trône. Pas besoin de faire de commentaire sur les napperons et autres aquarelles de paysages marins ; ils ne sont qu'un détail de plus à ce stéréotype de maison de vacances.
En haut de l'escalier de bois clair, quatre portes grandes ouvertes encerclent le hall arrondi au parquet lustré. Iris est déjà occupée à défaire ses affaires dans l'une d'elles et Gabriel ignore les autres pièces, qu'il connaît déjà bien, pour investir à son tour la sienne. Dans un élan de bonne conscience, il s'offre tout de même un détour par la salle de bain − bleue, quelle surprise − pour sortir des serviettes à chacun, les posant sur le rebord de la baignoire aux formes arrondies, où d'agréables bains communs se dérouleront sûrement par la suite. La fenêtre de sa chambre donne à la fois sur la forêt de pin et les dunes, englobant ces deux paysages en un seul, et il regrette la présence de nuages venus masquer le ciel nocturne. Si loin des villes, il aurait sûrement pu profiter d'un ciel étoilé enchanteur; avec un peu de chance, ce sera pour un autre jour.
Les chambres de la maison sont toutes plus ou moins identiques : des murs peints en jaune tournesol, dont la monotonie est rompue par quelques peintures à l'air vieillot, et un épais tapis crème venant recouvrir le sol. Dans la sienne, une penderie aux portes-miroirs est incrustée dans le mur, laissant juste assez de place pour le petit bureau et sa chaise le long du mur, ainsi que le grand lit double trônant en son centre. Gabriel jette un œil dans le tiroir de la table de nuit en bois blanc, y trouvant le même vieux livre écorné qui y traîne depuis toujours, et allume la lampe de chevet pour éclairer un peu la pièce.
― C'est joli, remarque Sacha en déposant leurs affaires au sol.
Il se retourne et sourit, acceptant avec plaisir le baiser de son amant, et lui prend la main pour l'entraîner jusque devant la fenêtre.
― Tu vois la plage, là-bas ? dit-il en montrant du doigt l'étendue de sable qui semble scintiller. C'est là qu'on ira demain, et je vais t'apprendre à nager dans la mer.
― Il faut vraiment ? soupire Sacha en prenant un air désespéré.
Gabriel rit et lui passe les bras autour du cou, leurs fronts posés l'un contre l'autre.
― Tu peux me faire confiance, souffle-t-il sans le lâcher des yeux.
Avant qu'il n'ait le temps de répondre, Iris les interrompt d'un cognement à la porte pour leur signaler qu'il est temps de manger. Les deux garçons obéissent à regret, descendant à la cuisine pour y trouver Christophe, les mains dans les poches et les sourcils froncés.
― C'est quoi, ces températures ridicules en plein milieu du mois d'août ? grogne-t-il en se recroquevillant sur sa chaise.
Gabriel se met à rire avant de lui donner une tape amicale derrière la tête, rejoignant Iris qui finit de ranger leurs quelques provisions dans le réfrigérateur.
― Qu'est-ce qu'on peut préparer rapidement ?
― Il y a de la soupe en boîte, si tout le monde a froid, suggère-t-elle en ouvrant le placard au dessus de la gazinière.
Gabriel déniche une casserole au fond d'un des meubles et fait réchauffer deux boites de soupe de tomate pendant que la jeune fille se charge du couvert, leurs deux compagnons occupés à parler des environs pour organiser la journée du lendemain.
― Il y a un marché à cinq kilomètres d'ici, les informe Christophe. Il faut qu'on fasse des courses pour la semaine, et après peu importe. Je suppose que tu vas vouloir aller nager ?
Gabriel acquiesce vigoureusement à la question qui lui est adressée et leur sert le dîner, s'installant aux côtés de Sacha pour manger le sien. La conversation se poursuit sur un ton insouciant, évoquant les quelques activités qu'offre la région et certains des souvenirs d'enfance de Christophe, passés entre les murs de cette petite maison qui ressemblait à l'époque plus à une masure qu'à la maison de vacances de tout un chacun.
À peine vingt-deux heures sonné, ils se répartissent déjà les tours de douche, Iris d'abord puis le plus rapide des garçons pour prendre sa suite. C'est Sacha qui y parvient, et lorsque Gabriel sort lui-même de la salle de bain, enroulé dans une épaisse serviette, il devine que Christophe doit sûrement déjà dormir plutôt que de songer à se laver.
― Tu veux mettre quelque chose pour dormir ? demande Sacha, en train de ranger leurs vêtements dans le placard, alors qu'il referme la porte de la chambre derrière lui.
― Il fait si froid que ça ?
― Non, ça va. Juste les draps, peut-être.
Gabriel sourit, chassant vigoureusement de son corps les dernières gouttes d'eau à l'aide de la serviette, et la jette sur le dos de la chaise avant de se glisser dans le lit. La fraîcheur des draps blancs le fait frémir tandis qu'il s'installe au milieu des oreillers de plume, s'étalant de tout son long avant de murmurer :
― Viens les réchauffer.
Sacha le rejoint aussitôt, ôtant son caleçon en chemin, et plutôt que d'investir le lit s'étend sur son partenaire, faisant rempart entre lui et le duvet froid.
― C'est toi que je vais réchauffer, souffle-t-il en se penchant vers le cou de Gabriel pour l'embrasser doucement.
Celui-ci se laisse faire avec un soupir de bonheur, les doigts glissés sous les mèches blondes de son amant.
— Pas trop fatigué par le voyage ? chuchote Gabriel tandis qu'il lui soulève les cuisses pour s'installer confortablement entre elles.
— Non, et je ne te demande pas, tu n'as fait que dormir ! glousse Sacha en faisant courir ses lèvres le long de sa gorge.
Gabriel les capture un instant puis ferme les yeux, se laissant aller sous le contact de ces mains familières sur sa peau. S'infiltrant dans le silence nocturne, le roulement des vagues en contrebas agit comme un étrange calmant sur son système, le plongeant dans une inhabituelle léthargie. Même les frissons de plaisir que son partenaire lui cause ne parviennent pas à l'en sortir, et ce n'est que lorsqu'il sent sa bouche chaude se refermer sur son sexe qu'il sursaute, ouvrant les yeux sur le plafond éclairé par la lumière blafarde du dehors.
— Sacha… murmure-t-il en glissant à nouveau ses doigts sous ses cheveux.
Il est récompensé d'une délicate griffure du bout des dents, puis son regard croise celui brillant de son amant, qui semble lui dire « regarde-moi, regarde ce que je te fais », et à cette simple pensée il est forcé de reporter son attention ailleurs pour ne pas perdre pied trop vite. Bien que le ciel soit couvert, il distingue toujours l'étendue de sable qui s'étale jusqu'à perte de vue, bordée par la noirceur des vagues que le vent fait s'écraser en de bouillonnants résidus d'écume.
Un gémissement lui échappe lorsque la langue de son partenaire vient s'aventurer de plus en plus bas. Il sent ses orteils se contracter de plaisir et laisse les mains rugueuses de son amant lui soulever les cuisses un peu plus haut, acceptant sans rechigner l'inconfort de la position.
S'il n'était pas aussi tard, s'ils étaient plus seuls et un peu moins fatigués, Gabriel aurait bien profité de ce moment sur la plage, les épaules enfoncées dans le sable et les yeux perdus dans le ciel, avec le bruit des vagues en stéréo pour accompagner leurs gémissements. Enfin, une semaine, c'est long ; il n'est pas encore trop tard pour ça.
Mais pour l'instant, il a du mal à se focaliser sur autre chose que ce qui se passe entre ses jambes. Il pousse un petit cri lorsque des doigts se joignent à l'intrusion de la langue de Sacha et serre le drap dans ses poings pour s'empêcher d'être trop bruyant. Son amant rit doucement de sa retenue, déposant une série de baisers au creux de sa cuisse, et Gabriel lui empoigne subitement la nuque pour le forcer à remonter jusqu'à lui.
Sacha répond au baiser avec enthousiasme et se laisse faire lorsque Gabriel le renverse sur le dos. Celui-ci le surplombe le temps de mettre fin à leur échange de salive puis se laisse couler le long de son corps, flattant ses muscles au passage de ses lèvres pour finalement lui retourner la faveur. Les sensations sont différentes mais tout aussi plaisantes, associées à la satisfaction de pouvoir donner autant de plaisir à quelqu'un qu'il en reçoit.
Son amant pousse un soupir, signe discret qu'il apprécie l'attention, et Gabriel prend soin d'appliquer chaque tour qu'il connaît – et d'autres qu'il expérimente – pour le stimuler. Sur sa langue, son sexe pulse au rythme de ses battements de cœur, gorgé de ce sang qu'il sent sous ses dents, prêt à se déverser à la moindre éraflure un peu trop profonde. Même s'il ne lui ferait jamais de mal, savoir qu'il a ce pouvoir le grise autant que toutes les drogues du monde.
Emporté par l'excitation, il laisse sa langue et ses dents jouer de leur magie, et si le goût sur sa langue ne l'arrête pas, la main qui vient de le saisir derrière la tête s'en charge.
— Du calme, halète Sacha en le forçant à remonter.
Le sourire qu'il lui renvoie n'a rien de calme. À vrai dire, il a un petit quelque chose de carnassier qui serait presque inquiétant, s'ils ne se connaissaient pas aussi bien. Gabriel déserte le lit un instant, récupérant dans leur sac un préservatif et le flacon de lubrifiant, et se charge de préparer son partenaire pour la suite. Celui-ci se redresse en position assise et attend qu'il se soit débarrassé du matériel pour l'enlacer, le retenant délibérément.
— Maintenant, gronde Gabriel en lui mordillant la lèvre, les bras passés autour de son cou.
Sacha sourit, sans relâcher la prise sur son bassin pour autant, et le guide doucement vers le bas, s'enfonçant petit à petit en lui. S'il le pouvait, Gabriel se serait simplement laissé tomber sur lui, mais la dose de douleur que son amant consent à lui accorder se limite à celle qu'il ressent à présent, la force de la pression qui conduit à l'étirement forcé de sa chair, en une sourde brûlure qui lui arrache un gémissement plus fort que les autres.
Sacha mord doucement son cou, étouffant lui aussi un gémissement en le sentant l'enserrer, puis lèche tendrement la marque tandis que Gabriel avale ses derniers centimètres dans un grognement de plaisir.
Il repousse alors Sacha sur le matelas, réclamant le droit de guider la cadence, et le monte sensuellement en gardant ses yeux fixés dans les siens. La sensation devient rapidement enivrante, le poussant à accentuer les mouvements pour la ressentir plus fort, malgré le fait que Sacha tente toujours de le ralentir.
Soudain, celui-ci se redresse et le fait habilement basculer en arrière à son tour, nouant ses jambes dans son dos pour pouvoir s'installer entre elles.
— Помедленнее ! gronde-t-il en stoppant tout mouvement. [1]
— Hum ? répond Gabriel avec un sourire aguicheur.
Sacha gronde et le bloque de longues secondes, retenant même ses poignets pour l'empêcher de se redresser, et ce n'est que lorsque Gabriel se résout enfin à se détendre et à le laisser faire qu'il reprend un doux va-et-vient, libérant son captif pour chatouiller sa gorge du bout du nez.
— Laisse-moi en profiter, lui chuchote-t-il au creux de l'oreille.
Gabriel sourit et ferme les yeux, acceptant de céder pour cette fois. Quel que soit celui qui est en charge, cela ne changera pas le résultat final, et il fait pleinement confiance à son amant pour l'amener là où il veut aller.
— Ts, souffle Sacha en venant l'embrasser pour faire taire ses gémissements.
Même étouffé par ses lèvres, le son qui s'échappe de sa gorge résonne dans la petite chambre, de façon synchrone avec les faibles grincements du lit que cause leur union. Une sorte de délire lui embrouille alors l'esprit, et il est incapable de réaliser si des minutes ou des heures s'écoulent depuis qu'il participe à l'action, dévorant tout ce qu'il peut dévorer, écartant toute raison pour se fondre dans le plaisir. Et lorsqu'il sent son amant trembler contre lui, haleter à son oreille et finalement céder, il oublie l'océan pour se plonger dans l'abysse vert de ses iris, là où plus rien n'a d'importance. Là où eux seuls existent, et d'où il ne voudrait jamais repartir.
--
La lueur de l'aube le sort du sommeil plus vite que prévu, et comme à chaque fois qu'il est dans un endroit inconnu, un léger sentiment d'angoisse l'envahit pour le maintenir éveillé. Le bras de Sacha est enroulé autour de sa taille et c'est avec mille précautions qu'il s'en dégage pour regarder l'heure à sa montre, posée sur la table de chevet.
Sept heures.
Il se lève, dépêtrant ses jambes des draps dans un grincement, et avance doucement jusqu'à la fenêtre pour regarder le ciel s'éclaircir à l'approche du soleil. La mer est tellement calme qu'elle semble immobile et une inexplicable envie le prend d'aller s'y plonger maintenant, avant que quiconque ne se réveille. Il attrape son jean en faisant le moins de bruit possible, l'enfile, et alors qu'il s'apprête à faire de même avec un tee-shirt, un mouvement dans le lit attire son attention.
— Où tu vas ? demande Sacha d'une voix endormie.
Il sourit et grimpe sur le matelas à quatre pattes pour venir l'embrasser du bout des lèvres.
— Viens, on va nager, chuchote Gabriel.
— Quoi ?
Sacha se redresse, les yeux à peine ouverts, et se frotte le visage dans un espoir vain de se sortir du sommeil. Sans attendre, il lui lance son tee-shirt de la veille, abandonné sur la chaise, et s'aperçoit en récupérant le jean qu'il s'agit du sien, et qu'il porte lui-même celui de Sacha. C'était étonnant aussi, cette coupe large.
— Ça t'ennuie si on échange ? demande-t-il en lui tendant son jean.
— Pourquoi ?
— Parce que je n'ai pas le courage de te rendre le tien.
Sacha s'habille comme un automate et ce n'est qu'une fois debout au milieu de la pièce qu'il sort enfin de sa léthargie, saisissant Gabriel par la taille pour le ramener contre lui.
— Tu m'expliques ? grogne-t-il en nichant son visage contre son cou.
— J'ai envie de nager.
— Quelle heure il est ?
— Sept heures.
— Gabriel… soupire Sacha en relevant la tête pour lui offrir une expression dépitée.
— C'est le moment idéal ! Viens.
Et sans attendre sa réponse, il lui prend la main et le tire hors de la chambre, descendant l'escalier sans bruit pour ne pas réveiller leurs amis avant de se faufiler dehors par la porte de la cuisine.
La fraîcheur du petit matin lui hérisse les poils et il se secoue comme un chien pour chasser la sensation.
— Chaussures, grommelle Sacha en se frottant les yeux une fois de plus.
— La plage est à deux mètres, pas besoin.
En effet, deux mètres plus loin, leurs orteils s'enfoncent dans le doux sable frais, et Gabriel lâche la main de son amant ensommeillé pour courir un peu, réchauffant ses muscles avant de les mettre à l'épreuve de l'océan. Le pâle miroitement à la surface de l'eau s'étend à perte de vue, du même bleu parfait que le ciel, et l'on pourrait presque croire à un autre monde inversé qui s'étend dans les profondeurs marines.
Un monde qu'il est impatient d'explorer.
Arrivé à la lisière de l'écume, il se retourne pour regarder Sacha avancer doucement vers lui, sa peau mate brillant sous les premiers rayons et ses cheveux indisciplinés soulevés par le faible vent que porte la mer. Soudain tiraillé par l'envie de l'attendre et celle d'entrer dans l'eau, il sent sa résistance basculer lorsqu'un remous lui lèche le talon. Il ôte son tee-shirt, et voyant son amant lui sourire, fait de même avec son pantalon, qu'il abandonne sur le sable pour se tourner vers l'océan. Sa température le fait frémir un instant mais il ne ralentit pas, avançant inexorablement vers le large, jusqu'à ce que ses cuisses soient englouties, puis son ventre, et trop impatient pour attendre une seconde de plus, lève les bras pour plonger tout entier sous la surface.
Le choc thermique lui compresse les poumons, le forçant à remonter prendre une gorgée d'air, puis il se fond dans la masse liquide à la manière de ses habitants, y ondulant gracieusement afin de s'approcher du fond pour laisser dans le sable compact la trace de ses doigts.
Nage , lui chuchote une voix dans son esprit.
Il se souvient d'une fois, de milliers d'autres où cette voix l'a entraîné des kilomètres plus loin, jusqu'à perdre presque la terre de vue, jusqu'à ce que le soleil lui brûle les yeux et que ses épaules tremblent de douleur sous l'effort. Il se souvient des jours d'orage où il se laissait porter par les vagues, le visage tourné vers le ciel pour absorber autant d'eau que possible. Il se souvient des réprimandes lorsqu'il partait au milieu de la nuit pour se noyer dans les vagues noires, bercé par le silence nocturne à la lueur de la lune. Il se souvient du froid, des crampes et de la brûlure de l'eau de mer lorsqu'elle se faufile dans ses sinus ou sa trachée, mais tout cela n'est qu'un détail, un faible prix à payer pour un moment d'osmose incomparable.
Il surgit de l'eau pour refaire le plein d'oxygène, fermant les yeux pour les protéger de la clarté environnante, et au moment même où il s'apprête à replonger, quelque chose le retient. Envie contre envie à nouveau ; son corps résiste à son esprit pour céder à la pulsion que créé l'appel de la mer, mais il sait déjà qu'il ne gagnera pas. Il bascule à l'horizontale et suit le courant pour revenir vers la plage, vers la silhouette assise sur le sable dont il sent le regard posé sur lui.
Le vert pâle de ses yeux a pris une teinte aquatique et il s'y laisse capturer le temps de l'atteindre. En quelques minutes, le soleil est déjà monté de moitié à l'horizon, allongeant leurs ombres sur la plage dorée. Il s'arrache de l'eau, lissant machinalement ses cheveux en arrière pour ne pas les avoir devant les yeux, et laisse le sable se coller à ses pieds et ses chevilles tandis qu'il franchit les derniers mètres qui les séparent.
Sacha sourit et s'allonge, le laissant se mettre à genoux au-dessus de lui pour le surplomber.
— Tu es mouillé ! se plaint-il lorsque des gouttes viennent s'écraser sur son visage.
— Et tu le seras bientôt toi aussi, glousse Gabriel en pliant les bras pour l'embrasser chastement.
— Je n'ai pas envie, soupire Sacha en le regardant avec cette même expression inquiète qu'il arborait lors de leurs premières séances de piscine.
— Mais moi j'en ai envie, insiste-t-il en passant le dos humide de sa main sur sa joue. Les deux choses que j'aime ensemble, la mer, et toi. Surtout toi…
Il l'embrasse délicatement et Sacha répond au baiser, léchant une brève seconde ses lèvres avant de relever son menton du bout des doigts.
— Tu as goût de sel.
— Je t'aime.
— S'il te plaît, proteste-t-il un peu plus faiblement qu'avant.
— Je ne laisserai rien t'arriver, tu n'as rien à craindre. Tu ne peux pas te noyer avec moi, je te le promets.
— Je sais, mais…
— Tu ne me fais pas confiance ?
Le doute qu'il craignait de voir dans ses yeux suite à cette question n'est en fait qu'un vague dépit de céder une fois de plus à ses caprices, et le bonheur que cela lui apporte est immense. Il se redresse puis se relève, les mains et les genoux recouverts de sable, pour tendre la main à son amant toujours allongé à ses pieds.
— Tu sais que c'est une plage publique ? grogne Sacha en acceptant son aide. Se baigner nus comme ça…
— Personne ne sera là avant des heures ! Allez, viens.
Il le regarde se déshabiller à contrecœur, déposant ses vêtements sur le petit tas que forment déjà les siens, puis le laisse lui serrer la main assez fort pour lui arracher une grimace.
— Première fois, hein ? demande doucement Gabriel pour essayer de détendre l'atmosphère.
— Devine, grommelle son compagnon.
— Laisse-toi aller.
— Je ne préfère pas, non.
Les vagues leur lèchent les mollets, puis les cuisses, et rapidement ils sont immergés jusqu'au milieu du torse. Sacha se fige lorsqu'un remous plus fort que les autres l'atteint au cou et tire lentement son ami en arrière.
— Hey ! s'exclame Gabriel en le sentant reculer.
Il voit la panique briller dans les yeux écarquillés de Sacha et passe un bras autour de sa taille pour l'arrêter. Sacha résiste encore quelques instants, le regard rivé sur la mer, et ce n'est qu'à grand renfort d'appels que Gabriel parvient finalement à ce qu'il le regarde dans les yeux.
— Arrête d'imaginer des trucs, dit-il doucement. On a déjà fait ça, tu as déjà nagé avec moi. C'est exactement pareil.
— Le courant, souffle Sacha avec un air affolé.
— Il n'y a pas de courant, il est sept heures du matin et il n'y a pas un brin de vent. Allez, relax, pense à nager plutôt.
Il lâche sa taille pour prendre son autre main et le tirer lentement vers l'avant. Puis il cesse de marcher pour nager à reculons, entraînant comme il l'espérait le réflexe de son compagnon de l'imiter. Sacha barbote quelque temps avant que Gabriel ne se décide à le corriger un peu, répétant les mêmes instructions qu'il lui soufflait à la piscine quelques mois plus tôt.
Ce sentiment étrange de fierté qu'il ressent à le voir s'améliorer le plonge dans un état euphorique qu'il n'avait pas connu depuis longtemps. Il se laisse glisser sous la surface un instant et réapparait aux côtés de Sacha, à qui il pose une main sous le ventre pour le remettre à l'horizontale. Il le laisse souffrir encore quelques minutes, s'amusant de sa concentration, puis se faufile devant lui pour l'arrêter et de ses bras passés autour de son cou, l'entraîne sous la surface.
Sacha ne se débat pas mais s'accroche à lui de toutes ses forces, sans doute inconscient qu'il a encore pied à cette profondeur. Gabriel sourit et entoure sa taille de ses jambes avant de l'embrasser du bout des lèvres, juste le temps de voir les premières bulles lui échapper. Poussant sur ses jambes pour s'extraire de la mer, Sacha avale une goulée d'air avec une grimace contrarié.
— Je te déteste, grogne-t-il, ses bras toujours accrochés autour de Gabriel.
— Mais non, plaisante celui-ci en repoussant ses cheveux plaqués sur son visage.
— Préviens au moins quand tu fais ça !
— Mais ça gâche tout le plaisir si je te préviens…
Sacha l'attrape sous les aisselles et le détache de lui pour l'envoyer dans l'eau avec un grand splash. Gabriel en profite pour s'éloigner un peu, mettant à profit ses capacités d'apnée pour inquiéter son ami juste ce qu'il faut avant de lui saisir les jambes pour lui faire rejoindre le fond. Leur petit jeu dure jusqu'à ce que Sacha l'attrape finalement par la taille et le jette sur son épaule pour le ramener sur la plage, où la silhouette au loin d'un coureur leur rappelle qu'ils ne sont pas seuls et que ce n'est plus l'heure du nudisme.
— Vous étiez où ? demande Chris en bâillant au dessus de son café, installé à la terrasse.
— Thérapie aquatique, répond Gabriel en lui tirant la langue.
Sacha se contente d'une grimace et le suit à l'intérieur, chassant le plus gros du sable qui lui colle aux pieds avec le paillasson avant de le rejoindre sous la douche.
Lorsqu'ils en sortent, vêtus de vêtements propres – et secs –, Iris s'est elle aussi assise à la table en bois de la terrasse où ils s'installent pour prendre leur petit déjeuner. La fraîcheur de la veille s'est atténuée à l'apparition du soleil et ils prennent leur temps pour finir leur repas, ponctuant les silences de quelques remarques sans importance sur le temps et les choses à faire dans la journée.
Iris a enfilé une tunique blanche et un mini short en jean, ses longues jambes exposées au soleil jusqu'au bout de ses orteils qui dépassent de ses spartiates. Sa Majesté Iris, comme aime l'appeler Chris ; son air de princesse des Mille et une nuits doit sans doute être la raison du surnom, car malgré son physique avantageux, elle ne semble pas être du genre à se comporter de façon hautaine avec les gens. Leur familiarité à Sacha et lui ne lui a pas arraché un seul frémissement de sourcil, et elle s'est jusqu'à présent montrée volontaire pour participer aux tâches communes. Une fille bien, en somme ; parfaite pour Christophe.
Il regarde celui-ci, captant son attention à travers leurs lunettes noires respectives, et désigne d'un discret mouvement de tête leur compagne occupée à regarder l'horizon. Chris fronce les sourcils et lui fait un bref doigt d'honneur en comprenant son allusion. Gabriel n'insiste pas mais ne peut retenir un petit rictus, persuadé que c'est juste de la timidité mal placée qui fait réagir son ami ainsi.
Ce petit sourire lui vaut un regard curieux de Sacha, à qui il répond en lui attrapant la nuque pour l'embrasser plutôt que de lui expliquer quoi que ce soit. Heureusement pour lui, il s'en contente.
L'absence de climatisation dans la voiture de Christophe leur arrache à tous un soupir de bonheur en sortant du véhicule. Bien qu'il fasse au moins aussi chaud dehors qu'à l'intérieur, la brise marine apaise un peu la sensation de fournaise.
Ils suivent le courant des gens armés de leurs paniers et sacs en direction de la place du marché, où se serrent déjà les nombreux stands aux auvents colorés. Il y a foule au milieu des étroites allées et tandis qu'Iris et Christophe prennent la tête de l'expédition, Gabriel sent une main se glisser dans la sienne et le ramener aux côtés de Sacha.
— Ne te perds pas, dit celui-ci en évitant de justesse une poussette.
Gabriel lui fait les gros yeux mais Sacha ne lui lâche pas la main pour autant, le tirant en avant au milieu des allées fréquentées. Passé le choc initial, Gabriel décide finalement qu'il n'en a en effet rien à faire, que l'avis des locaux lui importe autant qu'une chaussette sale et que sa main est bien, là, dans la sienne. Lorsqu'ils s'arrêtent le temps d'acheter de la viande, il se blottit même contre lui et reçoit un baiser sur la tempe en échange.
Chris lève un sourcil en les voyant collés l'un à l'autre mais il l'ignore, trop intéressé par son traitement de faveur pour faire quoi que ce soit pour s'y soustraire. La seule chose qui le décide à lâcher sa main, dix minutes et pas mal de sacs plus tard, est l'arrivée au stand du primeur, dont le sourire s'élargit à sa vue.
— Je vous attendais, s'exclame-t-il en se retournant pour déplacer quelques cartons. La même chose que d'habitude ?
— Exactement.
Une minute plus tard, Gabriel réceptionne une énorme pastèque dans ses bras, que Christophe paye en secouant la tête de dépit.
— Vous êtes toujours le seul à me l'acheter entière, plaisante le vendeur en lui rendant la monnaie. Ça fait une sacrée quantité quand même !
— Surtout qu'il la mange tout seul, grommelle son ami en tournant les talons.
— C'est vrai ?! s'étonne l'homme.
Gabriel sourit et lui fait une petite courbette avant de repartir, son boulet vert entre les bras, attendant patiemment qu'Iris achète sa ration de fraises avant de rejoindre la voiture. Derrière eux, le mélange de bruit, d'odeurs et de couleurs s'efface lentement pour faire place au calme des rues tranquilles et à l'odeur de sable se mêlant aux pavés.
— Tu ne veux pas que je t'aide ? répète Sacha alors que le dernier auvent sort de leur champ de vision.
— Hum hum.
— Tu vas vraiment manger ça tout seul ?
— Hum hum.
— Tu vas être malade…
Il s'arrête pour lui faire face et sourit de toutes ses dents, baissant la tête pour le regarder par-dessus de ses lunettes noires.
— Je ne vais pas être malade, et je n'ai pas besoin d'aide pour porter une pastèque, dit-il avec une petite grimace. Par contre, la prochaine fois qu'on ira nager, j'en connais un qui ne dira pas la même chose !
— Tu vas me tuer, soupire Sacha en enfonçant ses mains dans ses poches avant de le dépasser.
— Je connais d'excellentes façons de te ressusciter, répond-il juste assez fort pour qu'il l'entende.
Leur prochain arrêt au supermarché pour acheter le reste des denrées vitales n'est pas assez intéressant aux yeux de Gabriel pour qu'il prenne la peine de se joindre à eux et il se contente de glisser un billet dans la poche de Chris en guise de participation.
Il passe alors la demi-heure qui suit à traîner dans les rues du quartier, poussant du bout du pied les cailloux qui se sont glissés dans les interstices du trottoir. C'est comme répéter les mêmes gestes, depuis toujours. Les mêmes rues, les mêmes gens, depuis un nombre immémorial d'étés où il vient ici avec Chris et autrefois sa famille. Les seules vacances qu'il appréciait vraiment, où il était libre, juste un gamin comme les autres prêt à toutes les bêtises du monde pour mettre un peu de piment à son quotidien.
Aujourd'hui, il se sent plus serein qu'il ne l'a jamais été jusqu'à présent. Il n'a plus besoin d'escalader des palissades pour s'amuser, ni de faire l'idiot pour attirer l'attention, ni de se faire mal pour se sentir exister. À vrai dire, il pourrait même rester ici pour toujours, dans cette minuscule bourgade où les anciens sont sûrement les seuls habitants l'hiver, où rien ne se passe jamais et où il pleut encore plus que chez lui, si c'est possible. Son minimum vital se constitue de peu : l'homme qu'il aime, la mer, un toit… Chris viendrait lui rendre visite souvent, Lena aussi, et il n'aurait plus à se soucier de rien, jamais.
Ou peut-être que tout ça n'était qu'une illusion due à cette étrange ambiance estivale, pleine de rêves et de chimères, comme si plus rien n'existait au-delà. Peut-être qu'en un battement de cil, tout ne serait que douleur et mensonge, comme ça l'a toujours été ; s'il faut partir pour préserver cet endroit, il est prêt à ce sacrifice. Cette maison doit rester un havre de paix pour qu'il puisse s'y raccrocher – son dernier havre de paix.
— À quoi tu penses ? chuchote Sacha à son oreille lorsqu'ils arrivent enfin chez eux.
— Plus tard, répond Gabriel en emportant avec lui sa pastèque.
Dans la fraîcheur de leur petit intérieur, ils s'activent à ranger les courses, préparer le déjeuner, et Gabriel sort l'imposant couteau qui traîne dans un des tiroirs pour le planter dans le fruit géant afin d'en extraire, tant bien que mal, une respectable part.
— Quel morfale, glousse Iris en lui volant un morceau alors qu'ils mangent sur la terrasse.
Sacha l'imite, forçant Gabriel à protéger son repas de ses bras pour ne pas qu'on le lui vole. Seul Chris fait une grimace dégoutée devant la chair rouge, prétextant qu'il faudrait le payer cher pour lui faire manger ce melon sans goût. En vérité, la fois où Gabriel s'était amusé à faire absorber au fruit une impressionnante quantité de vodka, quelques années plus tôt, lui reste encore en travers de la gorge, comme il ne se prive jamais de lui rappeler.
— Vous voulez aller faire un tour cet après-midi ? demande Chris tandis qu'ils terminent de laver leur maigre vaisselle du jour.
— Un tour où ? répond Iris avec un air intéressé.
— Il y a un sentier de randonnée qui traverse la forêt à l'est, ou celui qui passe entre les dunes, explique Gabriel avec un air blasé.
— Ça t'ennuie ? dit Sacha en lui passant un bras autour de la taille.
— Peu importe, je pourrais le faire les yeux fermés de toute façon.
— Alors allons-y ce soir, on pourrait manger dehors, non ? propose Iris. Je me contenterais bien de bronzer sur la plage pour l'instant.
— Comme c'est surprenant, ricane Gabriel. Eh bien, nous on va nager, si ça ne vous dérange pas.
— Nous ? grogne Sacha.
Gabriel l'entraîne par la main à l'étage, direction la chambre où il fouille dans le placard pour récupérer leurs maillots. Son petit ami a hérité d'un de ses shorts de bain qu'il ne porte pratiquement jamais, gêné par le poids du tissu quand il s'agit de nager sérieusement.
— Tu ne te changes pas ? soupire Sacha en enfilant à contrecœur le short.
— J'ai déjà tout sur moi.
Il s'approche avec un petit sourire et glisse une main sous la ceinture de Gabriel, qui ne peut retenir un sourire en lui passant les bras autour du cou.
— Tu sais qu'on pourrait faire mieux que nager ? souffle Sacha, ses lèvres posées contre son oreille qu'il effleure sensuellement.
— Mmm ?
Gabriel rentre dans son jeu quelques minutes, le chauffant volontairement pour lui montrer ce qu'il pense de sa proposition, mais lorsque Sacha le tire vers le lit, il s'échappe et lui fait signe de le suivre en bas.
— Tu vas me tuer avec ta mer, soupire Sacha en se laissant entraîner vers la plage une fois de plus.
— Tu crois que rester brûler au soleil te fera plus de bien ? rétorque-t-il.
— Il n'y a pas d'entre-deux ?
— De demi - mesure , le corrige-t-il. Je ne suis pas quelqu'un qui fait dans la demi-mesure, non, au cas où tu en douterais encore.
À peine les pieds dans l'eau, Sacha l'arrête et le plaque contre lui, leur peau à la couleur presque identique se fondant dans celle de l'autre.
— Je t'aime mais tu me fais peur parfois, chuchote Sacha en serrant doucement sa nuque. Tu vas toujours trop loin, trop vite… tu m'entraînes sans réfléchir dans des choses que je ne suis pas prêt d'accepter, et tu en refuses d'autres pourtant ridicules.
— Je te fais peur ?
— J'ai peur de me noyer.
Gabriel le regarde un moment, ignorant les coups d'œil curieux des touristes qui les dépassent, des enfants qui leur courent autour et de leurs parents outrés par cette jeunesse impudique. Sacha lui fait tout oublier comme par magie, sans même avoir besoin de claquer des doigts, et sa présence écrasante l'empêche presque de réfléchir, de trouver quoi répondre à ces étranges questions qu'il pose sans en avoir l'air.
— Je ne te laisserai pas te noyer, dit-il alors d'un filet de voix. Pas ici, il ne peut rien t'arriver. Pas avec moi. Cet endroit est… magique.
— Magique ?
Il se tend vers lui pour lui voler un baiser, effaçant son sourire amusé, avalant avec lui la gravité de ce moment qui n'a pas lieu d'être. Ils ne sont pas là pour se poser des questions, penser aux prises de tête passées et à venir, réfléchir à la portée de leurs mots ou leurs actions. Il leur reste toute une vie pour ça, et seulement quelques jours pour profiter de cette période d'accalmie.
Quelques jours à vivre sans se soucier de rien.
Il parvient à convaincre son amant de se laisser faire encore une fois et l'entraîne au large, jusqu'à ce que les vagues leur lèchent le cou et que Sacha le serre contre lui aussi fort qu'une bouée en le suppliant de le ramener à terre.
Iris s'amuse de le voir revenir avec un air angoissé et autant que ça lui déplaise de les laisser ensemble, il s'y résout lorsque Chris laisse sous-entendre qu'avoir un petit ami le ramollit.
— Tu as une minute pour prendre de l'avance, souffle Gabriel avec un sourire mauvais. Si je t'attrape, tu vas le regretter…
Tandis qu'il le regarde s'enfuir à toutes jambes, occupé à imaginer ce qu'il va bien lui faire subir une fois qu'il lui aura mis la main dessus, le rire d'Iris lui fait tourner la tête un instant et croiser le regard de Sacha. Il sent ses oreilles rougir et part aussitôt à la poursuite de Chris, priant silencieusement que cela lui change assez les idées pour lui éviter une situation embarrassante.
Quelques jours à vivre juste pour eux.
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— Je n'en peux plus, grogne la jeune fille en traînant des pieds derrière eux.
Christophe s'arrête en levant les yeux au ciel et lui tend la main pour l'aider à grimper les derniers mètres. Gabriel ne peut s'empêcher de lui lancer un clin d'œil complice en le dépassant, sa propre main dans celle de Sacha qui mène l'expédition depuis le début. Le sentier est déjà tout tracé par les nombreuses allées et venues de leurs prédécesseurs et ce n'est pas difficile de le suivre, même sans connaître les lieux.
Après une bonne dose de sable et d'aiguilles de pin, le terrain s'est mué en une petite colline à la végétation plus dense, surplombant la mer. Chris et lui avaient mis longtemps avant de découvrir qu'une fois hors du chemin, il était possible de traverser une petite parcelle de forêt pour atteindre le haut d'une sorte de dune, où ils avaient installé un petit rond de pierres afin d'y faire des feux de camps secrets. Toutes ces années plus tard, le cercle était toujours là, et pas inutilisé si l'on en croit les traces encore récentes de bois brûlé en son centre.
Pendant qu'Iris reste veiller sur les sacs, les garçons se dévouent pour ramasser des branches sèches afin d'en faire un petit feu. Le soleil commence déjà à disparaître à l'horizon et ils laissent leur entreprise un instant pour profiter de son coucher, admirant les lueurs rouges précédant sa chute jusqu'à se retrouver dans la relative noirceur du ciel où brille farouchement une demi-lune.
— Vous voulez faire griller quoi ? demande Chris en fouillant dans les sacs.
— Je suis gavée de chips et de carottes, soupire Iris, assise en tailleurs devant la flamme naissante.
— Idem, ajoute Gabriel.
— On attaque les marshmallows ?
— Ah, là on peut s'arranger ! s'exclame-t-elle en attrapant le sachet que lui lance Christophe.
Armés d'une petite branche chacun, ils font rôtir les cubes de sucre au-dessus du feu, les laissant fondre sur leur langue avec un sourire gourmand. Sacha s'est adossé à une souche et Gabriel en profite pour venir s'installer entre ses jambes, le dos appuyé contre son torse. Le bruit de la flamme qui crépite et de son cœur qui bat, la chaleur du feu et de sa main contre son ventre, l'odeur des arbres, des marshmallows et de son parfum qui flotte autour de lui, presque une odeur inhérente à sa propre existence aujourd'hui, le plonge dans une agréable torpeur, dont seule sa voix grave à son oreille parvient à l'en sortir.
— C'est le bon moment pour échanger quelques secrets, vous ne croyez pas ? lance Iris en léchant le sucre fondu de ses doigts.
Le grognement de Christophe en réponse lui vaut une tape sur la cuisse. Iris est venue s'installer entre ses jambes elle aussi, imitant leurs amis, et après s'être plainte de l'inconfort de son siège a fini par se laisser aller contre lui. L'étonnante réserve de Chris à son égard semble bien étrange le connaissant, mais après une discrète remontrance sur ses sous-entendus dans l'après-midi, Gabriel a décidé de cesser de le tanner avec ça.
— Et si tu commençais ? propose-t-il en plantant sa branche dans le sol sableux pour plus tard.
— Mon père croit que je suis en visite à Paris avec Christophe et son ami Nassim, musulman pratiquant et fils d'un haut dignitaire d'Égypte, dit-elle avec un grand sourire. Il s'étranglerait de savoir que je traîne à la plage avec un couple d'homos au lieu « d'envisager sérieusement mon futur », ajoute-t-elle en imitant l'accent paternel.
— Félicitations, j'ai les mêmes à la maison, soupire Gabriel. Ils croient que je suis avec Chris et ses deux amies, à qui on fait visiter la région. Comme s'il y avait quoi que ce soit à faire visiter, franchement.
— Heureusement que je relève le niveau avec la bande de menteurs invétérés que vous êtes, dit Christophe. Mes parents savent que je suis en vacances avec vous trois et n'en font pas toute une histoire.
— Félicitations de ne pas avoir une famille homophobe, soupire Iris en enroulant une longue mèche bouclée autour de son doigt.
— Et si tu nous disais plutôt ce qui s'est passé avec ton ex ? suggère Gabriel avec un air détaché.
— Et si tu allais te faire voir…
— Il a raison, le coupe Iris. Plus tu en parleras et moins ça t'affectera, surtout que tu sais bien qu'on est muet comme des tombes.
La grimace de l'intéressé en dit long sur son envie de parler de quoi que ce soit. Le doigt qu'Iris ne cesse de lui enfoncer dans la joue avec un petit sourire finit par l'agacer assez pour qu'il lui attrape les poignets et les bloque contre son ventre. Son gloussement le fait soupirer, et lorsqu'il la relâche Gabriel devine qu'il va céder à leur requête.
— Il n'y a rien de spécial à dire, grogne-t-il en évitant leurs regards. Il paraît qu'un ex infidèle est mieux classé sur sa liste qu'un copain pas assez attentionné, c'est tout.
— Oh… lâche Iris en lui lançant un petit coup d'œil désolé.
— C'est pas la première fois qu'une nana te largue pour son ex, fait remarquer Gabriel.
— Non, mais j'en ai marre de m'investir alors que ça ne m'apporte jamais rien. Fais chier de passer mon temps à ça, à force.
— Si tu savais le temps que j'ai attendu pour t'entendre dire ça…
— Allez, je vais te faire des cookies et tout sera oublié, le console Iris en passant maladroitement ses bras derrière elle pour tenter de l'enlacer.
Sacha, resté bien silencieux jusque-là, se fait rappeler à l'ordre par un petit coup de coude dans les côtes. Tout le monde le regarde dans l'attente de sa propre révélation, et il se contente de hausser les épaules avec un air hésitant.
— Je n'ai pas de secret, dit-il simplement.
— Tu en as sûrement pour moi, rétorque Iris en souriant malicieusement, on se connaît depuis deux jours !
— Comme quoi ?
— Il y a eu combien de mecs avant cette belle gueule ? demande-t-elle en désignant Gabriel.
Celui-ci feint un air outré qui fait rire son petit ami.
— Il y a juste Gabriel, c'est tout.
— Alors, des filles peut-être ?
— Je ne sais pas, trois… peut-être quatre.
— Quatre ? s'étonne Gabriel en se retournant pour le regarder. Je croyais que toi et Anna…
— Il y a eu d'autres filles avant Anna.
Son soupir qui en dit long sur ce qu'il en pense fait rire tout le monde, dont Sacha qui le sert un peu plus fort contre lui pour le rassurer.
— Et si on rentrait ? Il commence à faire froid, j'ai envie d'un café, ronchonne Iris en se levant.
— Allons-y, accepte Christophe. Il faut juste étouffer les cendres.
— Laisse, on va s'en occuper, l'arrête Gabriel avec un petit sourire entendu.
— Vous ne rentrez pas ? s'étonne la jeune fille.
— Pas encore, on a des choses de prévues.
Son clin d'œil la fait éclater de rire et elle leur souhaite de bien s'amuser avant de prendre le chemin du retour, Chris sur ses talons occupé à négocier l'heure d'arrivée des cookies promis.
Dans la semi-obscurité du soir, Gabriel se retourne face à Sacha, à genoux pour le surplomber, et retire lentement son tee-shirt pour lui faire profiter du spectacle. Ce dernier remonte ses doigts le long de son torse bronzé et effleure un téton de ses lèvres avant de le mordiller.
— Quatre filles ? souffle Gabriel, les sourcils froncés.
— Et juste toi, répond Sacha en faisant glisser son bermuda sur ses hanches.
— Et plus tard, ce sera combien ?
— Maintenant, c'est juste toi, alors tais-toi.
Sacha ne lui laisse pas le temps de protester et capture ses lèvres entre les siennes avant de le faire basculer sur le dos, allongé sur un lit végétal.
Bien qu'il ait trop vite tendance à l'oublier, c'est maintenant qui compte ; cet instant présent si précieux où le monde se reflète dans deux yeux brillants juste au-dessus de lui, dans cet endroit incomparable, comme nulle part ailleurs.