


-21. Wrong
Je suis né du mauvais signe, dans la mauvaise maison, avec la mauvaise ascendance
J’ai pris la mauvaise route qui menait aux mauvaises tendances
Depeche Mode, 2009
Peut-être est-ce un des effets de la fatigue, ou les restes d'un coup de soleil un peu plus fort que les autres, mais un bref instant, il a l'impression d'être encore sur la plage de Mondello, aux alentours d'une heure du matin, lorsque la chaleur commence tout juste à être supportable et qu'il peut enfin retirer ces lunettes noires pratiquement vissées sur son nez. Cette même odeur flotte dans l'air, celle du sable et de la mer, et à ses oreilles résonne encore cet affreux accent sicilien qu'il a dû supporter pendant quatre semaines, si fatigant qu'il a fini par prétendre ne pas parler la langue plutôt que de s'ennuyer à comprendre l'innommable patois local.
Il ouvre soudainement les yeux, troublé par l'arrêt du véhicule, et regarde brièvement par la fenêtre pour reconnaître les alentours de sa maison. L'impression d'être encore là-bas n'était pas totalement fausse, cela dit ; le sable, il le sent encore au fond de ses tennis, et le pénible sicilien vient de la bouche de sa mère, qui a probablement dû passer les dix heures de trajet depuis le dernier arrêt au téléphone. Un sourd mal de tête le fait froncer des sourcils et il referme les yeux un instant, espérant faire passer la nausée qui l'accompagne. Presque un mois de quasi-insomnie, un mois de chaleur étouffante et d'éternel soleil tapant, c'est plus que son corps ne peut supporter. Là, tout de suite, ce qu'il lui faudrait, c'est une bonne douche froide et un lit moelleux, familier, où il pourrait récupérer une partie du sommeil qui lui manque. Ou Sacha.
Oui, Sacha, ce serait sûrement un bon remède à tout.
Il soupire lorsque la voiture s'arrête finalement dans leur allée et en sort avec une grimace, les muscles engourdis d'être restés trop longtemps sans bouger à l'arrière. Il récupère tout de même son sac dans le coffre et, sans un regard pour ses parents occupés à je-ne-sais-quoi, rejoint sa chambre d'un pas traînant. Dormir, ou Sacha ? La tentation est forte de se laisser tomber sur son lit, mais il est retenu au dernier moment par la sonnerie de son téléphone. Un signe divin ?
« Si ?
— Hey, Gaby, lui répond la voix enjouée de Christophe.
Ou pas.
— Mmm, grogne-t-il en s'asseyant sur le bord du matelas.
— Tu es prêt ?
— Pour ?
— J'arrive chez toi dans cinq minutes, à tout'. »
Chris raccroche sans entendre son « quoi ?! » indigné, qui précède le vol de son téléphone à travers la pièce. Qu'il vienne, cette tête de mule ; il se fera un plaisir de le renvoyer chez lui avec un coup de pied aux fesses. Son jean délavé est un peu trop raide à son goût et suivant sa première idée, il jette ses vêtements dans le panier à linge pour prendre une brève douche fraîche. Quelqu'un frappe à la porte de la salle de bain au moment où il éteint l'eau et sans s'en préoccuper, il se sèche lentement avant de se brosser les cheveux.
— C'est moi, l'appelle Christophe de l'autre côté de la porte.
— Va au diable, ronchonne-t-il en enfilant un caleçon propre.
Sans surprise, son ami ignore son injonction, et il le trouve debout au milieu de sa chambre lorsqu'il sort enfin de la salle de bain.
— La vache, t'as bronzé ! s'exclame-t-il en s'avançant pour l'écraser contre lui.
Gabriel grogne et le repousse gentiment, affichant une expression contrariée.
— Qu'est-ce que tu fais ici ?
— Envie de te voir… tu m'as manqué.
— Toi aussi, mais ça pouvait pas attendre demain ?
— Non, ce soir je t'emmène faire la fête !
Il hausse un sourcil avec un air dubitatif, qui fait rire son ami.
— Tu ne m'emmènes nulle part, je suis crevé…
— Trop crevé pour voir tes amis qui se sont déplacés rien que pour toi ? insiste Chris.
— Quels amis ?
— Il y aura ton mec, avoue-t-il finalement en croisant les bras.
Bien sûr, ça change tout… la fatigue est toujours là, enveloppée par le brouillard de sa migraine qui persiste, mais la naïve impression que ça ira mieux en voyant Sacha ébranle sérieusement sa résolution de ne pas suivre Chris. Surtout que si Sacha est venu, ce n'est sûrement pas pour passer une soirée avec des quasi-inconnus, et il ne se sent pas le courage de le décevoir après quatre semaines sans se voir.
Quatre semaines de doutes, d'incertitudes, de crainte vicieuse que Sacha ait pu faire un trait sur lui pendant ce temps. Il a plus d'une fois regardé son téléphone en se demandant s'il devait l'appeler, pour finalement se retenir, inquiet de passer pour une sangsue. Son petit ami avait pris l'initiative à quelques reprises, le rassurant pour un bref instant, mais dans l'ensemble, les communications se sont faites rares.
Quatre semaines sans savoir ce qu'il a fait loin de lui, alors que lui se morfondait sur sa plage bruyante.
— Tu comptes venir en caleçon ? s'impatiente Chris en allant lui-même chercher un jean dans son armoire.
Gabriel l'enfile sans réfléchir, ainsi que le tee-shirt qu'il lui lance ensuite.
— Vous sortez ? s'étonne sa mère en les voyant descendre l'escalier.
— Je vous l'emprunte pour la nuit, intervient Christophe avec son meilleur sourire. On a organisé une petite réunion chez moi.
— Ne rentre pas trop tard demain, fait-elle remarquer à son fils en faisant demi-tour.
Gabriel serre les dents mais ne répond rien, chaussant rapidement une paire de baskets épargnée par le sable pour suivre son ami jusqu'à sa voiture.
— Alors, le paradis sicilien, toujours pareil ? demande celui-ci tandis que le véhicule prend la route de chez lui.
— Toujours le même enfer, soupire son passager. La famille m'a tapé sur les nerfs, et j'ai passé tellement de temps à nager pour les éviter que j'ai dû arrêter au bout d'une semaine parce que je ne pouvais plus bouger mes bras.
— Tu vas devenir une vraie torpille à force de t'entraîner, c'est Guillaume qui va être content.
— Tu parles, il va me faire une scène quand je vais lui dire que je refuse toujours de faire les nationales.
Chris ricane, habitué à entendre ces mêmes propos depuis un moment, et prend un virage ultra serré qui fait grincer les dents à son ami.
— Et les filles, toujours aussi belles ?
— C'est à moi que tu demandes ça ? J'ai manqué de mourir un demi-millier de fois à cause de ces sangsues qui viennent te parler sans raison. Ma tante a même essayé de m'en coller une entre les pattes, j'ai failli devenir dingue à force de la voir me suivre partout.
— Mon pauvre chaton, c'est dur le succès…
Gabriel repousse en grognant sa main qui lui ébouriffe les cheveux.
— Et toi alors ? Tu en es à combien ? À moins que tu sois toujours avec ta petite brune…
— C'est compliqué, répond Christophe en fronçant soudain les sourcils.
— Ah ? C'est bien la première fois.
— Je n'ai pas très envie d'en parler, l'arrête-t-il froidement.
Gabriel abandonne ce sujet sensible pour se plonger dans la contemplation de l'habitacle. En vérité, ce n'est pas la première fois que son ami se retrouve dans des situations périlleuses à cause de ses conquêtes, mais les fois où cela l'a réellement affecté se comptent facilement sur les doigts d'une main. D'habitude, il n'a pas trop de mal à le consoler, mais pour une fois – la première – que de son côté, les choses se passent bien, il a le sentiment que de lui dire « je sais ce que c'est » passerait pour terriblement hypocrite.
Il lui pose tout de même une main sur l'épaule, un court instant, pour lui montrer son soutien. Leurs vacances commencent la semaine prochaine, et avec Lena coincée chez son père pour le déménagement, si Chris ne trouve pas une fille à emmener, il sent déjà le désastre s'annoncer. Autant qu'il déteste jouer les entremetteurs, il va peut-être devoir s'y mettre ; les situations d'urgence demandent des mesures d'urgence.
— Je n'ai pas beaucoup entendu parler d'Alex ce mois-ci, reprend Chris sur un ton désinvolte.
— Moi non plus, à vrai dire.
— Des problèmes ?
— Non.
Il a envie de lui reprocher de penser toujours au pire mais se retient ; pas besoin de remuer le couteau dans la plaie en ce moment. Il y a beaucoup de choses qu'il se permet de dire à Christophe, sans doute plus que quelqu'un ne devrait en savoir sur lui-même, et pourtant, il n'a pas eu la force de lui parler de ce que Sacha et lui ont fait avant son départ, ni de cet étrange sentiment de voir les choses différemment aujourd'hui.
Peut-être est-ce juste dû à la peur qu'il ressent que Chris ne comprenne pas.
— Tu es bien silencieux, fait remarquer son ami.
— Je suis crevé, Chris, tu le sais très bien.
— Tu pourras dormir chez moi ce soir, Daphné est encore partie en tournée et ma mère a changé les draps.
— Merci.
Lorsqu'ils arrivent à destination, la maison de son hôte bourdonne d'agitation, de jeunes assis sur le porche à vider leur stock de bière et de musique qui fait vibrer l'air alentour. Gabriel soupire, forcé de constater que Chris n'a pas exagéré le terme de fête, mais impossible de faire demi-tour maintenant. Après qu'il se soit garé de façon épique dans l'allée, les deux garçons rejoignent l'intérieur de la maison par le garage, évitant ainsi de devoir échanger des banalités avec les moins lucides des invités.
Gabriel a à peine le temps de parcourir le salon des yeux qu'une furie se rue sur lui pour se jeter à son cou. Il l'enlace en riant et pose sa joue contre sa tempe, humant la délicate odeur de son parfum et de son shampoing si particulier.
— J'ai l'impression que ça fait une éternité, souffle-t-elle en se pressant un peu plus contre lui.
— Et pourtant, juste quelques mois.
— Dis que c'est passé vite pendant que tu y es, grommelle Lena à son oreille.
Il s'écarte un peu pour la regarder, admirant son éternelle beauté et la joie qui brille dans ses yeux lorsqu'elle le voit, et la laisse l'embrasser comme d'habitude, mais sans la langue cette fois-ci.
— Mmm, tu joues les effarouchés ? dit-elle en lui caressant les lèvres du bout des doigts.
— Non, j'évite de signer mon arrêt de mort, répond Gabriel avec un sourire malicieux.
— Pardon, j'avais oublié que tu étais un homme maqué, désormais…
Il la retient lorsqu'elle recule et l'embrasse sur la joue pour chasser sa déception. Leur petit jeu de séduction a assez duré au fil des années, et bien qu'il l'aime inconditionnellement, c'est mieux pour eux deux qu'ils ne poussent pas la comédie trop loin désormais. Comme Chris, elle collectionne aussi les conquêtes comme des trophées de chasse, et il espère bien un jour les voir tous les deux se poser avec quelqu'un qui leur convient. Quelqu'un qui ne le détestera pas d'être toujours avec eux, ce serait encore mieux.
— Attends-moi ici, je vais chercher un verre, dit-il en abandonnant Lena un instant.
Traverser la pièce est un vrai parcours du combattant mais il prend son mal en patience, saluant quelques personnes connues au passage, pour finalement atteindre la cuisine. Une bouteille de jus de pomme frais l'attend sagement au réfrigérateur ; il s'en sert un verre, qu'il garnit de glace et coupe d'un bon tiers de vodka que son ami garde au congélateur. Deux cachets d'aspirine auraient sûrement fait du bien à sa tête mais ce n'est pas vraiment l'endroit pour jouer aux cocktails de ce genre, surtout sous l'œil méfiant de Chris qui n'apprécie toujours pas de le voir boire, aussi modérément soit-il.
L'alcool sera son remède de ce soir, faute de mieux.
Il contourne la table pour retourner au salon mais juste avant d'en passer la frontière, un bras se glisse autour de sa taille pour le stopper. Il sent une main chaude se faufiler sous son tee-shirt, caresser son ventre, et des lèvres se poser délicatement contre sa tempe pour l'embrasser.
— Tu m'as manqué, chuchote Sacha à son oreille.
L'instant ne dure qu'une seconde, sa paume contre son ventre, sa bouche sur son cartilage, son souffle dans son cou et son odeur qui l'étourdit ; juste le temps d'une explosion de sensations, d'une bouffée de chaleur et d'une envolée de papillons dans l'estomac, puis plus rien, un simple courant d'air. Il le cherche des yeux mais ce sont d'autres visages qu'il rencontre, qui lui parlent, qui l'appellent, et il se demande un instant s'il n'a pas rêvé.
— Hey oh, il y a quelqu'un ? l'interpelle Lena en claquant des doigts devant ses yeux.
— Hein ? Quoi ?
— Tu rêves ?
— Je cherchais Sacha…
Son amie soupire et le tire par la main jusqu'à un fauteuil libre, où elle l'assied de force avant de s'installer sur ses genoux.
— Tu auras tout le temps de le voir, ton chéri. Je repars dans trois jours, alors j'exige un peu d'attention.
— Tu exiges, rien que ça, grogne Gabriel en la pinçant amicalement.
Elle joue un peu la comédie de la fille vexée pour le principe, puis se met à lui parler de l'appartement qu'elle a trouvé à Paris – qu'elle partagera avec deux colocataires en attendant que Chris et lui se décident à venir la rejoindre –, du balcon avec vue (de loin, mais quand même) sur la tour Eiffel, du chat de sa future colocataire…
Il pense à Lullaby tout à coup et se demande si le petit animal n'a pas fait de dégât chez Sacha, ou Armand dans le pire des cas. Mine de rien, il lui a manqué, lui aussi ; il s'est habitué à sa présence sur son oreiller la nuit, à ses courses poursuites dans le salon et à son affection intéressée à chaque fois que de la nourriture se trouve à proximité. Qu'est-ce qu'il donnerait pour être ailleurs à cet instant…
Mais Lena a raison, elle repart bientôt et il lui faudra attendre un bon mois de plus avant de la revoir. Elle aussi lui manque, même si cette absence fait désormais partie des choses qu'il a l'habitude de supporter, et l'avoir pour lui ce soir est une occasion assez rare pour en profiter. Le temps d'une discussion sans importance, elle le ramène en enfance, à une époque de relative insouciance où il ne la voyait que comme le garçon manqué de leur bande, où personne n'avait de problèmes relationnels et où ils s'imaginaient vivre ensemble jusqu'à la fin de leurs jours.
Leurs jours qui ont depuis longtemps pris fin.
— … je te jure ce mec, il se croit vraiment tout permis, dit-elle avec une grimace. Mais bon, qu'il aille se faire voir pour que je lui donne une explication. Changer de pays et de numéro, c'est déjà bien suffisant.
— Tu es une vraie garce parfois, tu sais ?
— Il faut savoir ce qu'on veut dans la vie !
— Tu ne voulais pas devenir éleveuse d'insectes ?
Elle éclate de rire avant de lui claquer la main, incapable de maintenir son air faussement courroucé.
— Est-ce que je te ressors toutes les conneries que tu as dites à douze ans, hein ? C'est Sacha qui serait ravi d'entendre ça !
— Laisse-le hors de ça, tu veux. Et assume ce que tu as dit, ajoute-t-il avec un petit sourire mesquin.
Elle s'appuie sur lui en soupirant, s'étalant de tout son poids comme une poupée de chiffon pour l'obliger à la retenir. Dans l'obscurité relative de la pièce, il croise quelques regards curieux, d'autres envieux, et c'est avec une mesquine satisfaction qu'il embrasse légèrement Lena dans le cou pour alimenter leurs soupçons. Dans un petit coin de son cœur, la rancœur de devoir se servir de sa meilleure amie comme couverture lui rappelle que ce n'est pas avec elle qu'il voudrait faire ça, et qu'il ne devrait pas avoir à mentir ainsi pour le cacher, mais il la ravale sans un mot.
Il n'a pas besoin de s'afficher pour être heureux, ça n'a pas d'importance. La seule chose qui importe vraiment est que Sacha ne fasse pas marche arrière. Sacha à qui il a manqué, apparemment.
Une irrépressible envie de le voir le fait soudain se redresser.
— Je t'adore princesse, mais je prends congé pour ce soir, lui dit-il à l'oreille en la forçant à se relever.
— Tu rentres ? s'étonne Lena.
— Non, j'ai une chambre ici. Il faut juste que je récupère quelque chose avant ça.
— Quelque chose ou quelqu'un ?
Son clin d'œil en dit assez. Il l'embrasse sur la joue et s'éclipse avant qu'elle ne tente de le retenir une fois de plus. Chris est assis sur le porche avec d'autres personnes de son lycée, étrangement silencieux, et il s'agenouille un instant à sa hauteur pour prendre des nouvelles. Son ami lui assure que tout va bien et le chasse d'un mouvement de la main, lui souhaitant bonne nuit au passage. Pas sûr qu'il puisse dormir avec tout ce vacarme au rez-de-chaussée, bien que la fatigue se fasse de plus en plus sentir. Il a l'impression d'avancer au ralenti tandis qu'il parcourt la maison, cherchant des yeux son petit ami qu'il reconnaît finalement contre la clôture du jardin, occupé à discuter avec des gens qu'il ne prend pas la peine d'essayer de discerner.
Comme mué par un étrange instinct, Sacha tourne la tête au moment même où il se tient devant la porte ouverte, juste une ombre qui se découpe dans la lumière de la cuisine, et leur regard se croise une seconde. Gabriel fait demi-tour, se frayant un chemin jusqu'à l'escalier, qu'il ne monte que de quelques marches pour se fondre dans l'obscurité. Puis il compte, lentement, jusqu'à dix, et une main effleure la sienne comme il l'espérait.
Sans se retourner, il entrelace ses doigts avec les siens et le guide à l'étage, ouvrant la seconde porte du couloir pour s'y engouffrer. À peine refermée, Sacha l'y plaque brutalement, pressant son corps contre le sien pour l'empêcher de bouger. Gabriel lève le menton en espérant un baiser mais Sacha l'en empêche, délibérément placé hors de portée.
— Cinq jours, gronde-t-il d'une voix que Gabriel ne peut s'empêcher de trouver sensuelle.
— Quoi ?
— Cinq jours sans nouvelles. Et ta copine qui m'invite à une « fête » pour que tu passes du temps avec elle ?
Il reste sidéré un instant par ses mots, et son silence semble agacer son petit ami qui lui saisit la mâchoire pour s'assurer qu'il le regarde bien en face. Il fait pratiquement noir dans la chambre, seulement éclairée par la clarté du dehors, mais il voit ses yeux briller comme deux flammes furieuses.
— Tu es jaloux ? chuchote Gabriel d'un ton surpris.
— Tu joues avec ma patience ?
— Tu m'as manqué aussi.
L'emprise sur sa mâchoire se relâche un peu et il en profite pour tendre le cou, effleurant du bout de la langue son menton rugueux.
— Je ne voulais pas t'ennuyer à appeler sans arrêt… je devenais fou à force de penser à toi, vraiment. Tu aurais halluciné si je t'avais dit ce que je ressentais.
— Et moi, alors ?
— Je ne savais pas pour ce soir, enchaîne Gabriel dans la foulée. J'ai refusé de venir jusqu'à ce que Chris me dise que tu serais là… et Lena m'a sauté dessus, je ne pouvais pas l'envoyer paître comme ça. Je suis désolé, désolé.
Sacha grogne tout bas mais sa main ne le maintient plus à l'écart ; elle s'est posée sur sa nuque tandis que les lèvres de Gabriel s'attaquent sérieusement à sa gorge, la parcourant de baisers et de délicates morsures. Le sentir si proche lui fait soudain réaliser la distance qu'il a dû supporter ces dernières semaines, la tangibilité de son corps contre le tien à cet instant, et il doit se retenir de planter ses dents dans son cou pour le dévorer une bonne fois pour toutes, seule assurance de l'avoir toujours avec lui.
— J'ai très, très envie de toi, halète-t-il à son oreille du ton le plus aguicheur possible.
Même pas besoin de courir pour être essoufflé, l'excitation qui fait battre son cœur à toute vitesse suffit à lui donner l'impression de manquer d'air. Il n'en faut pas plus pour faire oublier ses griefs à Sacha, qui l'attrape soudain sous les aisselles pour le soulever et le jeter sur le lit, où il le rejoint.
Gabriel oublie subitement tout ce qu'il voulait lui dire, incapable de penser à quoi que ce soit d'autre que Sacha, Sacha, Sacha. Il lui passe ses bras autour du cou, réclamant le fameux baiser qu'il attend depuis le début, et lorsque leurs lèvres entrent enfin en contact il ne peut retenir un petit gémissement de satisfaction. Du bout de la langue, il force l'entrée de sa bouche et plonge dans son humide chaleur avec impatience. Le goût de sa salive, de ses lèvres et de sa langue lui provoque d'incontrôlables frissons, comme s'il retrouvait sa drogue après un mois de sevrage et qu'elle l'envoyait planer dès la plus petite dose.
Le corps de Sacha sur le sien est lourd, rassurant, et il l'entoure de ses jambes pour le presser encore plus étroitement contre lui. Bien qu'il ait envie de plus que ça, ce baiser suffirait probablement à le satisfaire pour les heures à venir, quitte à manquer d'air et en avoir la bouche douloureuse. L'embrasser reste son absolu minimum vital.
— Doucement, soupire Sacha en s'arrachant de son emprise.
— J'ai besoin de toi, proteste-t-il en s'arquant pour réclamer son contact.
— Je sais, moi aussi, mais doucement, répond son amant avec un petit sourire.
Sacha s'étend sur le dos et lui fait signe de venir au-dessus, l'empêchant de s'étendre sur lui en maintenant ses hanches à la verticale.
— Déshabille-toi.
Sans se faire prier, Gabriel ôte rapidement son tee-shirt, luttant ensuite contre son jean pour s'en débarrasser sans quitter sa position, assis sur le bassin de son partenaire. Celui-ci le regarde sans rien dire, un léger sourire aux lèvres, et passe lentement sa main sur son ventre nu. Gabriel frémit mais se laisse faire, attendant sagement que Sacha se redresse à son tour, puis lui glisse une main sous la nuque lorsque ses lèvres se posent sur son ventre, sa langue venant titiller son nombril un court instant avant qu'il ne l'enlace, la joue posée contre ses abdominaux.
— Я тебя люблю, chuchote Sacha en frottant doucement sa joue contre sa peau. [1]
— Я ещё. [2]
— Я тоже , le corrige-t-il en riant.
Il lève les yeux vers lui et Gabriel sourit en réponse, s'asseyant sur ses cuisses pour le serrer tendrement dans ses bras.
— Ça fait du bien que tu sois là, dit Sacha contre son cou.
Il le fait taire d'un baiser, trop gêné pour répondre, et attrape le bas de son polo pour l'en débarrasser. Son jean et caleçon rejoignent eux aussi la pile de vêtements éparpillés au pied du lit et les deux garçons s'étendent sur les couvertures, corps contre corps, deux ombres soulignées par la lumière d'une pâle nuit d'été.
Les lèvres de Gabriel glissent lentement sur la gorge de son amant, le long de sa clavicule, s'arrêtant un instant pour mordiller un téton puis reprenant leur course sur son ventre duveteux, ne s'arrêtant qu'une fois au contact de son sexe à demi dur. Mais Sacha ne lui laisse pas le temps de poursuivre ; il se redresse pour saisir une de ses cuisses, le forçant à se retourner, et ce n'est que lorsque Gabriel se retrouve à l'envers au-dessus de lui qu'il réalise ce qui l'attend. Le souffle de Sacha au creux de ses cuisses le fait rougir et il s'empresse de retourner à sa tâche, étouffant ainsi les gémissements que son amant est en train de lui occasionner.
Son amant qui, adossé aux oreillers, a empoigné ses fesses pour les écarter et y glisser sa langue curieuse. Gabriel sent ses orteils s'enfoncer dans le matelas et ses doigts agripper les draps pour se retenir de couiner, incapable d'échapper à la délicieuse sensation qu'il lui procure. Il y a quatre semaines, il a cru mourir d'embarras à ce contact, et après y avoir pensé pendant un interminable mois, le ressentir à nouveau semble être le plus doux supplice qu'on puisse lui faire subir.
Il ferme les yeux, étourdi par le rush de sensations, et se concentre à satisfaire son partenaire du mieux qu'il peut. Les doigts de Sacha se promènent le long de ses cuisses, griffent un instant ses fesses puis caressent son membre rigide. Gabriel gémit autour de sa chair, dépassé par la situation, et toute la frustration de ces derniers temps lui monte à la tête pour lui faire définitivement oublier toute retenue. La langue de Sacha se glisse en lui, ses doigts l'encerclent et il sent les fourmillements s'emparer de son bas ventre, le forcer à s'arracher de sa tâche pour avaler une longue goulée d'air qu'il recrache accompagnée d'un cri.
L'énergie que consomme son corps pour se vider le laisse sans force et il s'écroule pratiquement sur le flanc, haletant comme après un marathon. Sacha glousse et se relève, s'asseyant sur ses chevilles au niveau de son visage. Sur son torse, de longs filaments blancs brillent faiblement et Gabriel se serait probablement précipité pour récupérer un mouchoir si Sacha ne lui avait pas encerclé le visage d'une main, l'autre occupé à finir l'action qu'il a entamée un peu plus tôt. Au son de son souffle court, Gabriel se redresse et referme ses lèvres sur son gland, absorbant sa précieuse essence avec un murmure de plaisir.
— Габриель … souffle Sacha en s'accrochant à lui.
Entendre son nom rouler sur sa langue lui fait le même effet qu'une décharge électrique. Il s'écarte de sa chair sensible et le lèche du ventre à l'épaule en une longue traînée humide, avant de réclamer l'entrée de sa bouche. Sacha ne réfléchit même pas, répondant au baiser comme si le goût de sa langue n'avait pas d'importance. Puis soudain, le poids de la fatigue s'abat sur Gabriel comme un marteau, celui des quarante-huit heures d'insomnie qu'il a derrière lui, et ses paupières se ferment malgré lui.
Il se rend à peine compte que Sacha le dépose délicatement sur le lit, écartant les draps pour s'y glisser à sa suite. Son biceps chaud lui sert d'oreiller tandis qu'il se blottit contre lui, un bras passé autour de sa taille, et le « bonne nuit, mon amour » qu'il entend à peine se mêle au brouillard du sommeil qui l'envahit.
C'est aussi réactif qu'un zombie que Gabriel traverse la maison, les yeux à peine ouverts, simplement guidé par l'odeur qui émane de la cuisine et fait gargouiller son estomac vide. Il ne se souvient même pas du moment où il a pensé à enfiler un pantalon mais il s'en félicite lorsqu'il rencontre Chris, dernier rempart entre une tartine fraichement grillée et lui.
— Faim, grogne-t-il en poussant son ami du coude pour accéder au grille-pain.
— Bonjour aussi, répond celui-ci en riant.
Gabriel ne proteste pas lorsqu'il lui ébouriffe les cheveux et picore les morceaux de tartine avec un soupir de bonheur.
— Bien dormi ?
— Mmm.
— Alex est dans la salle de bain, si ça t'intéresse.
Ce n'est pas que ça ne l'intéresse pas, à vrai dire la pensée de le rejoindre sous la douche lui fait même un plaisant petit effet, mais son estomac a pour l'instant le dessus et il choisit d'apaiser sa faim avant d'entamer une quelconque autre action.
— Quelle heure il est ? marmonne-t-il entre deux bouchées.
— Presque une heure. Tu es bien matinal, dis donc.
— Je trouve aussi.
Le son de pieds nus sur le carrelage meuble leur silence et Sacha entre dans la cuisine sans un mot, portant la même tenue froissée qu'hier. Il s'arrête derrière Gabriel, occupé à sauver sa seconde tartine des griffes du grille-pain, et lui attache délicatement les cheveux à l'aide de son élastique qu'il porte au poignet. Ses mains se faufilent ensuite autour de sa taille, se nouent sur son ventre, et la caresse de ses lèvres sur son cou lui arrache un frisson.
— Здравствуй, chuchote-t-il en le ramenant contre lui. [3]
— Здравствуй, répète Gabriel.
Il frotte sa joue contre la sienne et lui tend sa tartine, dans laquelle Sacha mord sans rechigner. Christophe lève les yeux au ciel et remplit une nouvelle fois sa tasse de café, s'attirant un petit rire de la part de Gabriel.
— C'est bon, je suis réveillé, l'informe-t-il en s'étirant dans les bras de son amant.
— Tu m'en vois ravi.
— Au lieu de ruminer ta mauvaise humeur, si tu me disais ce que tu as prévu la semaine prochaine ?
— La même chose que d'habitude, soupire Chris. Aller à la plage, te regarder manger des pastèques, traîner à la salle d'arcade le soir.
— Comme quand on avait quinze ans, remarque Gabriel sur un ton ironique.
— Exactement. Et m'acheter des bouchons à oreilles, si vous dormez dans la chambre d'à côté.
— Des pastèques ? demande Sacha en ignorant la dernière remarque.
— Il ne t'a pas encore vu faire une crise frugivore ? s'étonne Chris avec un petit rictus.
— En parlant de bouchons à oreilles, poursuit Gabriel en l'ignorant à son tour, tu as décidé de qui tu allais amener ?
— Personne.
— Mais si. Je suis prêt à demander à ta sœur de venir si tu ne trouves pas mieux.
— Plutôt mourir que de supporter Daphné une semaine entière !
— C'est bien, tu vas chercher alors.
Christophe soupire une nouvelle fois et repose sa tasse avant de s'essuyer les mains sur son tee-shirt. Son expression a quelque chose d'ennuyé, de blessé presque, et il fronce les sourcils à l'intention de son ami.
— Je n'ai vraiment pas envie de ramener n'importe quelle fille juste par prétexte de ne pas dormir seul, dit-il avec une pointe d'amertume.
— Tu peux très bien demander à une amie , pour changer.
— Qui ?
— Iris ?
— Sa Majesté Iris aura sûrement autre chose à faire.
— Qui c'est ? les interrompt Sacha.
— Une fille qui était dans la classe de Chris avant qu'il ne redouble, lui répond Gabriel.
— J'ai dû la voir trois fois cette année, intervient Christophe pour appuyer ses dires.
— Et les trois fois se sont super bien passées, je ne vois pas pourquoi tu ne lui demandes pas.
— On verra, admet-il finalement avant de déserter la cuisine.
— Tête de mule, grogne Gabriel en se détendant contre Sacha.
— Pourquoi sa petite amie ne vient pas ?
— Il s'est fait méchamment larguer on dirait, vu qu'il fait la gueule et ne veut pas en parler.
— Oh…
Il se retourne avec précaution et passe ses bras autour du cou de Sacha, qui resserre son étreinte le temps d'un baiser matinal.
— Encore faim ?
— Ça va, répond Gabriel avant de lui lécher le pouce avec lequel il a essuyé une miette du coin de sa bouche.
— Frugivore ? répète Sacha en haussant les sourcils d'étonnement.
— J'aime juste la pastèque, pas de quoi en faire tout un plat, grogne-t-il. Je vais prendre une douche.
Il voit avec surprise son petit ami le suivre dans la salle de bain et se déshabiller en même temps que lui.
— Tu ne viens pas déjà de te laver ?
— Je ne viens pas me laver, répond Sacha avec un petit sourire en coin en le poussant dans la cabine de douche.
Gabriel sourit à son tour et se retourne en prenant une pose aguicheuse. Son amant le surprend en l'attrapant brutalement par les hanches pour le plaquer contre lui, ses dents venant griffer délicatement sa nuque découverte.
— Hey, doucement, souffle-t-il en posant ses mains sur les siennes.
— Cinq jours sans nouvelles et tu t'endors avant le plus intéressant, grogne Sacha à son oreille.
Gabriel rit de sa frustration et glisse une main sous ses cheveux, le dos cambré pour raffermir leur zone de contact. Il y a du bon à être patient ; cette fois-ci, il n'aura peut-être même pas besoin de supplier pour obtenir un peu de douleur, comme il l'aime.
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Des vacances à la mer devraient logiquement ressembler à toutes les autres ; le soleil, le sable, la mer et les petits villages bondés de touristes qui la bordent. Il a subi un mois dans ces conditions, un interminable mois sans joie ni intérêt, et Dieu sait s'il ne voudrait pas s'infliger ça à nouveau. Pourtant, il n'a pas rechigné une seconde à partir une nouvelle fois en direction d'une autre plage, d'une autre mer et d'un autre regroupement à touristes. Sauf que de la joie et de l'intérêt, il n'a pas eu de mal à en trouver avec Sacha à ses côtés ; Sacha qui a accepté de nager avec lui, qui s'est même laissé immerger pour lui faire plaisir. Sacha qui lui a tenu la main en public sans la moindre gêne, qui a partagé chacun de ses repas, chacune de ses siestes, chacune de ses nuits à faire l'amour au son des vagues.
Le supplice, c'est maintenant qu'ils sont rentrés qu'il le subit, comme lorsqu'on s'éveille d'un rêve pour retrouver la morne grisaille du quotidien. Au moins, il a toujours son rayon de soleil avec lui, c'est tout ce qui importe.
— Je te ramène chez toi ? demande Chris alors qu'ils quittent le périphérique pour rejoindre la ville.
— Non, chez Sacha, soupire-t-il en s'étirant.
— Tu pourrais me demander avant, remarque l'intéressé en lui tapotant la cuisse.
— Je peux ?
— Oui, soupire Sacha en retenant à demi un sourire.
Le premier arrêt est dédié à Iris, que Christophe dépose devant chez elle. La jeune fille le serre un long moment contre elle avant de partir et Gabriel ne peut réfréner un petit rire, que son ami interrompt en lui lançant à la tête l'éponge à pare-brise.
Voir Chris grognon depuis son retour d'Italie l'avait sincèrement ennuyé, et il n'aurait pas cru qu'Iris aurait pu combler le manque aussi facilement. Surtout en faisant chambre à part, il faut dire. Le fait qu'une amie manque plus à Christophe qu'une petite amie lui laisse une impression étrange, un brin de soulagement de le voir grandir et cesser de ne penser qu'à ça sans doute, mais aussi le sentiment de ne plus être aussi unique qu'avant. Ce n'est pas comme si Chris n'avait pas d'autres amis, mais Iris semble pouvoir l'accaparer comme rares le font à part lui.
Il se maudit intérieurement de ne pas simplement se réjouir pour lui.
— Allez, tout le monde descend, lance le conducteur en s'arrêtant dans une rue adjacente à celle de Sacha.
Celui-ci le remercie une nouvelle fois en sortant de la voiture pour récupérer leurs sacs dans le coffre, Gabriel à sa suite.
— On se voit bientôt ? demande-t-il en sautillant devant Christophe pour chasser les courbatures du trajet.
— Quand tu auras un moment pour moi, répond Chris avec une grimace.
— J'ai toujours un moment pour toi !
Gabriel lui passe les bras autour du cou et le serre à son tour contre lui.
— Merci pour la semaine, je suis content que ça se soit bien passé avec Iris.
— Je suis content que tu ailles bien aussi. Fais attention à toi.
Ils s'écartent finalement l'un de l'autre et un petit geste de la main conclut leur séparation. Il entend la voiture s'éloigner alors qu'ils se dirigent vers l'immeuble, l'air encore chaud de la fin de soirée mouillant leur tee-shirt de transpiration. La relative fraîcheur de l'appartement gardé dans le noir cette dernière semaine les accueille et ils abandonnent leurs sacs dans l'entrée avant de s'étaler sur le canapé.
Les choses ont bien changé dans le petit appartement depuis quelques semaines. Lorsque Gabriel était parti pour ses vacances familiales, les murs n'étaient encore que de plâtre effrité, le sol d'un marron incertain et les cartons plus nombreux que les meubles. Aujourd'hui, le parquet verni brille d'un brun chaud et la fragile table basse est devenue un massif de bois naturel aux nombreuses couches et nœuds, si lisse que c'est presque impossible de se faire mal en s'y cognant. Des chaises sont venues compléter la table à manger, un petit meuble à tiroirs peupler l'entrée et une bibliothèque décorer le mur du fond. Dans la mezzanine, deux tables de nuit en bouleau entourent désormais le lit, et une commode placée sous l'escalier renferme les vêtements qu'il posait avant sur la table.
Le mois que Gabriel a passé à tourner en rond sur la plage, son petit ami l'a passé à travailler, aussi bien pour son appartement que pour Armand, qui poursuit son apprentissage. Un mois à faire de cette place un joli studio, dont sa seule contribution s'est limitée au cadre qui trône près de la fenêtre, cet autoportrait – sûrement le dernier – qui rompt la monotonie des murs blancs.
— Tu ne devais pas peindre les murs ? demande Gabriel en tournant la tête vers son ami.
— Hm ? Je n'ai pas eu le temps d'aller choisir de la peinture.
— On peut le faire ensemble si tu veux. Demain, même.
— Pas une minute de répit ? soupire Sacha.
Gabriel s'apprête à protester mais il le fait taire d'un baiser, saisissant sa taille pour l'attirer sur lui.
— Demain si tu veux, n'importe quel jour, n'importe quelle excuse pour être avec toi, murmure-t-il en sondant ses yeux.
— Je voudrais que ça ne se termine jamais, répond Gabriel en faisant s'effleurer leurs lèvres.
— Je le voudrais aussi.
Mais quels que soient leurs efforts, le rêve s'efface inexorablement, les ramenant à l'instant présent, la fin de l'été, le retour au lycée et celui des responsabilités, des mensonges et des ennuis à venir. Car l'odeur de la mer a désormais fait place à celle du bitume, à celle des mystères qui planent encore autour d'eux, qu'ils se gardent encore chèrement de dévoiler.
Plus pour longtemps sans doute, si le poids qui pèse sur le cœur de Gabriel ne ment pas.
Le temps s'est remis à passer, les questions à se former, et les doutes à survenir. Le futur est juste derrière leur porte cette fois-ci, et selon la façon dont ils vont l'ouvrir, tout peut changer, le meilleur comme le pire. Reste à savoir ce qu'il est prêt à perdre pour avoir ce qu'il souhaite.
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Depuis le temps qu'il n'en avait pas passé chez lui, c'est un sentiment étrange qui l'habite maintenant qu'il retrouve ce supposé familier environnement, où il ne peut s'empêcher de se sentir un peu intrus. Surtout que depuis le retour de sa mère, sa folie du changement l'avait conduite à réorganiser librement la cuisine et le salon, assez fréquemment pour rendre une quelconque recherche agaçante. Ne pas trouver un plat passait encore, mais cinq minutes pour mettre la main sur une tasse à café est au-delà de ce qu'il peut tolérer. Leur récente confrontation à ce sujet n'avait fait que verser de l'eau dans le gaz de leur relation déjà tendue ; il devrait s'estimer heureux d'encore retrouver sa chambre en l'état.
Cependant, même cette chambre ne lui fait plus grand effet ces derniers temps. Il s'est habitué à dormir là où Sacha dort – souvent chez lui –, à peindre dans le garage d'Armand qui lui a expressément proposé un petit coin pour ses travaux, et même à y laisser Lullaby, qui s'y plaît au moins autant que lorsqu'il le ramène ici. Les choses matérielles qui meublent sa chambre ont assez peu de valeur sentimentale pour ne pas qu'elles lui manquent, et hormis quelques cartons de carnets à dessins et « d'effets personnels », c'est sans regret qu'il s'en détacherait.
« Tu vas sans doute y passer pas mal de temps », avait dit Armand lorsqu'ils aménageaient l'appartement de Sacha. Il y passerait bien tout son temps s'il le pouvait.
Assis sur le plan de travail, vêtu d'un simple bermuda et tee-shirt noir, les cheveux attachés rapidement en un vague chignon, il sirote son thé en grimaçant à chaque gorgée plus chaude qu'attendue. Pas la peine de faire tout un plat de son retour au foyer familial, il n'y en a que pour un jour avant que la peinture du studio ne sèche et qu'ils puissent y retourner dormir. Encore une semaine avant la reprise des cours, une semaine d'insouciance avant que le quotidien se déchaîne à nouveau. Il n'a pas l'intention de la gâcher entre ces murs, même si l'absence de ses géniteurs a au moins le mérite de rendre ça plus supportable. Ça, et la stéréo réglée à un volume indécent qui noie ses oreilles de métal progressif.
— Tu as vu mes vêtements ? demande Sacha en sortant de la salle de bain, les cheveux encore humides et ébouriffés.
— Buanderie, lui indique-t-il.
Sacha en revient quelques minutes plus tard, habillé mais toujours aussi décoiffé, et Gabriel lui fait signe de s'approcher pour remettre ses mèches en place.
— Tu veux rester ici aujourd'hui ?
— J'aimerais mieux pas, non, soupire Gabriel en nouant ses doigts derrière sa nuque. On ne sait jamais quand mes parents vont rentrer.
— Tu veux qu'on parte maintenant ?
— Ça va, on a cinq minutes.
Il noue ses jambes dans son dos pour l'obliger à rester en place et met à profit ces cinq minutes pour jouer aux adolescents en manque d'amour, ce dont son partenaire ne semble pas se plaindre.
— Gabriel !
Lui non, mais ce n'est pas le cas de tout le monde.
Bien que la musique ne se soit coupée qu'après cette injonction, ils n'ont pas besoin du silence pour reconnaître cette voix. Sacha s'est figé, silencieux, ses yeux écarquillés interrogeant silencieusement Gabriel sur la conduite à adopter.
La seule qui lui vient en tête à ce moment est de se téléporter dans une autre dimension, voire remonter le temps afin d'éviter cette catastrophe. Rien d'assez sensé pour être mis en pratique, alors il se contente de rester immobile et silencieux lui aussi, espérant vainement s'effacer jusqu'à devenir invisible.
C'est finalement Sacha qui brise leur mutisme, s'écartant doucement de lui avec une expression résolue avant de se retourner face à sa mère, livide et figée dans l'entrée de la cuisine.
Gabriel sent son cœur accélérer comme jamais, menaçant un instant d'exploser hors de sa poitrine, et une peur sans fond s'empare de sa raison, lui commandant de filer à toutes jambes pour ne pas affronter ce qui va suivre.
— Gabriel ? appelle-t-elle à nouveau, avec une expression d'incompréhension totale.
Fantastique, en plus de la peur, c'est de la culpabilité qu'elle lui fait ressentir en jouant la blessée devant lui. Et il se déteste de tomber si bien dans son piège, incapable de retrouver son habituel sang-froid, incapable de remettre le masque qui l'a si bien protégé jusqu'à maintenant.
Il voudrait bien mentir mais même ça, la main de Sacha posée sur son bras l'en empêche.
C'est l'heure des explications, impossible d'y couper.
— Qu'est-ce qui se passe ? demande sa mère d'une voix blanche.
— On sort ensemble, dit-il en descendant lentement de son perchoir.
— Quoi ?
— On sort ensemble, répète-t-il plus fort, essayant non sans mal de garder un ton neutre.
— C'est quoi ces conneries ? résonne un timbre grave depuis l'autre pièce.
Sa mère sursaute et se retourne avec un air effrayé, avant de s'enfuir au salon. Malgré lui, Gabriel l'imite, suivi de près par Sacha qui reste en retrait lorsqu'il s'avance vers elle. Son père est lui aussi resté dans un coin de la pièce et il préfère ne pas s'en soucier pour le moment, bien assez préoccupé par sa principale source de soucis.
— Dis quelque chose, lâche Gabriel pour rompre le silence oppressant.
— Que veux-tu que je dise ? répond-elle sans se retourner face à lui. Qu'est-ce qui se passe ? Pourquoi ? Depuis quand ?
— Depuis quelques mois.
— Depuis quelques mois quoi ? Depuis quelques mois tu as envie de sortir avec des garçons ?
— Bien sûr que non, j'ai toujours été homo.
Finalement, il préférait peut-être qu'elle reste de dos, car maintenant qu'elle le regarde, le choc et la déception qui transparaissent sur ses traits le mettent encore plus mal à l'aise.
— Qu'est-ce que tu racontes, Gaby, dit-elle en jouant nerveusement avec son collier. Je le saurais si…
— Non, certainement pas, rétorque-t-il avec amertume. Je n'ai jamais voulu que tu saches et je ne comptais sûrement pas te le dire…
— Pourquoi ?!
— Pourquoi ? s'étrangle-t-il. D'après toi ? Pourquoi tu n'as jamais été là ces dix-sept dernières années ? Pourquoi est-ce qu'on n'a jamais rien fait ensemble, que tu ne t'es jamais occupé de moi, et que maintenant que c'est trop tard tu te comportes comme la plus insupportable des fouineuses ?
— Je ne suis pas…
La féroce femme d'affaires à laquelle il fait face d'habitude n'est en cet instant plus qu'une faible et fragile épave, rendue muette par le choc, et la peur qu'il ressentait se change soudain en une colère teintée de pitié.
— Tu n'es pas, non. Parfois, je me demande même si tu es ma mère, si tu mérites que je t'appelle comme ça, pour ce que tu fais pour moi… et ça t'étonne de ne pas savoir que je suis un pédé ?
— Non, je refuse ! s'exclame-t-elle à son tour.
— Mais je ne te demande pas ton avis ! Si tu savais tout ce qu'il y a à savoir sur moi, tu serais sûrement morte de honte de m'avoir pour fils, toi la femme parfaite.
— Gabriel, tais-toi, intervient soudain son père sur un ton qui ne prête pas à discuter. Tu vas t'excuser et changer ces mauvaises habitudes, immédiatement .
― Comment est-ce que tu…
Le son de sa voix semble raviver la rage de Gabriel, qui traverse subitement le salon pour se placer face à lui. Pour la première fois aussi près, il est difficile d'ignorer leur ressemblance, leur taille presque égale, le sentiment de familiarité entre leur visage, et même leur expression courroucée similaire.
― Tu me parles, maintenant ? crache Gabriel en prenant une position d'attaque. Au bout de dix-sept ans, c'est maintenant que tu me parles, pour m'engueuler ?
― Baisse d'un ton, gronde son père.
― Que je baisse d'un ton ? Tu plaisantes, j'espère ! Tu crois que je vais te laisser avoir une opinion sur ça alors que tu n'as jamais pris part au moindre détail de ma vie ?
La force de leur colère en fait presque vibrer le silence.
― Tu n'as jamais levé les yeux sur moi, pas une seule fois depuis que je suis né. Pas une seule fois tu n'as montré d'intérêt pour ce que je faisais, qui j'étais. Est-ce que tu as jamais changé la moindre de mes couches ou est-ce que tu payais quelqu'un pour ça, aussi ?
Silence.
― Est-ce que tu sais ce que ça fait de ne pas avoir de parents, de ne pas connaître de fierté, de ne pas avoir ses dessins accrochés au frigo ? J'ai appris à faire du vélo chez les parents de Christophe ! J'ai appris à lire seul devant mes bouquins, à marcher avec une nounou, à parler avec des étrangers qui m'adressaient plus souvent la parole que toi !
Silence, silence…
― Est-ce que tu connais le son de ma voix, mes goûts, ce que je mange, ce que je porte ? Est-ce que tu sais ce que je sens, est-ce que tu te souviens à quoi je ressemble alors que tu ne me regardes jamais ? Est-ce que tu sais que je suis ton fils ? Est-ce que tu m'as déjà touché dans ta vie ?
Gabriel lui saisit alors le bras, imprimant le contact de sa paume à travers le tissu froissé du costume, et le geste tire soudain son père de sa torpeur. Se dégageant brusquement de sa poigne, celui-ci affiche un rictus cruel, détruisant subitement cette image d'homme terne que Gabriel a toujours eue de lui.
― Je n'ai jamais voulu te toucher, rétorque-t-il froidement. Ni t'élever, ni te voir… pourquoi aurais-je perdu mon temps pour quelqu'un que je ne connais pas ?
― Tu n'as jamais essayé de me connaître.
― Je n'avais pas envie de te connaître.
― Eric ! crie soudain sa mère, étrangement rouge, peut-être autant de honte que de colère.
― Quoi ? Toi non plus, tu n'es pas contente ? Pourquoi a-t-il fallu que tu le gardes ce bébé, aussi ! Je me suis plié à ta décision, j'ai payé pour lui, fait en sorte qu'il ait tout ce dont il avait besoin, qu'est-ce que je dois faire de plus encore ?
― C'est notre enfant !
― C'est ton enfant.
Puis, en se tournant vers Gabriel :
― Tu peux la remercier pour tout ça, vouloir te garder, t'élever comme un prince… tu peux lui dire merci d'avoir choisi ça pour toi.
― Parce que toi tu m'aurais laissé crever, le sang de ton sang ? rétorque-t-il amèrement.
― Tu portes mon nom, répond son père en ignorant sa question. Je me moque de ta vie et de ce que tu veux en faire, mais je t'interdis de le salir.
― Eric ! crie une fois de plus sa mère, s'interposant cette fois-ci entre eux pour le repousser du plat de la main.
― Je salis ton nom, répète doucement Gabriel.
Et malgré lui, il sent ses yeux se remplir de larmes, son souffle se changer en hoquet et toute l'énergie de sa colère s'éteindre, comme frappée d'une panne de courant. Il recule lentement, la vision brouillée, et lorsque son dos heurte le torse de Sacha, là depuis le début, il se sent soudain s'affaisser contre lui.
― Fais-moi sortir d'ici, s'il te plaît, supplie-t-il d'une voix rauque en masquant son visage entre ses mains.
Sacha ne prononce pas le moindre mot mais son bras vient se glisser autour de sa taille et il l'entraîne vers le hall, tandis que derrière eux les cris indistincts de ses parents ne cessent de résonner dans ses oreilles. Le souvenir d'avoir enfilé des chaussures est flou mais c'est pourtant ainsi qu'il franchit la porte d'entrée, avec l'étrange sentiment de ne plus avoir à y remettre les pieds avant longtemps.
— On rentre chez moi ? propose doucement Sacha sans lâcher sa taille, sans doute inquiet qu'il ne s'effondre sans ça.
— Chris, répond-il tout doucement.
— Ладно, l'entend-il soupirer. [4]
Après ça, le silence a rongé ses souvenirs, jusqu'à ce que Chris le fasse sortir de la voiture et qu'il l'emmène par la main au jardin en lui disant qu'il est en état de choc.
Pas possible , songe-t-il amèrement.
— Allez, Gaby, parle-moi, insiste Chris en le secouant gentiment pas les épaules.
— Je les déteste, gronde-t-il.
— Je sais.
— Je les DÉTESTE, PUTAIN ! Pourquoi il fallait que je naisse dans cette famille !
La vague de rage qui s'empare à nouveau de lui le sort de sa torpeur. Il s'écarte de son ami pour aller à l'encontre du mur arrière de la maison, où il enfonce son poing avec un cri de colère.
— Hola ! s'exclame Chris en l'empêchant de recommencer. Pas la peine de te faire mal…
— Qu'est-ce que ça peut foutre, ça fait déjà mal ! Ça fait mal tout le temps depuis toujours, alors qu'est-ce que ça change !
— Hey, Gaby, sois pas comme ça.
— Quoi, toi aussi ça ne te plait pas comme je suis ? Qu'est-ce que vous avez tous à vouloir me changer, c'est quoi le problème ?
L'étonnement de Chris ne fait qu'en rajouter à son énervement et il envoie son poing dans sa direction, que son ami arrête sans peine.
— Vas-y, défoule-toi sur moi, ça ira mieux après, lui dit-il très sérieusement.
La stupidité de cette action lui passe l'envie de recommencer et il se contente de s'éloigner, pour finalement se laisser tomber à genoux et passer ses nerfs sur les inoffensives touffes d'herbe.
— Je fais tout de travers. Tout, depuis le début… j'enchaîne juste les erreurs.
Chris vient s'accroupir derrière lui, puis s'asseoir, le forçant à son tour à s'installer contre lui, le dos contre son torse.
— Pourquoi j'existe si c'est juste pour décevoir tout le monde ? lâche Gabriel sur un ton las.
Chris passe ses bras autour de son torse et pose son menton sur sa tête, laissant un moment s'écouler avant de répondre.
— Tu ne déçois pas tout le monde. Tes parents… ce ne sont pas exactement des exemples, et ils ne méritent pas que tu te remettes en question pour eux. Tu es né là où tu es né, je ne peux pas le changer, mais tu n'as pas tout perdu, tu sais. Tu m'as, moi.
— Tu vas rester avec moi ?
Son ton enfantin arrache un gloussement à Chris, qui lui embrasse la tête en réponse.
— Même si je le voulais je ne pourrais pas te laisser tomber, plaisante-t-il.
— Merci, je suppose.
Son sarcasme semble bienvenu dans la conversation, signe que la colère s'est enfin apaisée.
— De rien, petite teigne. Accroche-toi, ok ? Ça va bien se passer, je te le promets.
— Tu ne peux pas promettre ça.
— Je peux promettre ce que je veux, je te ferais remarquer. Et je t'aime trop pour les laisser te faire du mal.
Ce qui aurait pu être une des plus belles journées d'été, assis dans l'herbe fleurie d'un petit pavillon de banlieue avec son meilleur ami, est sans doute une des plus tristes journées de son existence. Faire son coming out à sa famille n'était pas dans ses plans, mais il n'aurait jamais imaginé que ça les mettrait dans un état pareil ; eux qui ne se sont jamais préoccupés de rien le concernant, pourquoi faire toute une histoire de sa sexualité ? Et que son père intervienne, c'était vraiment la cerise sur le gâteau.
Au final, il va peut-être avoir l'occasion de passer plus de temps chez Sacha, s'il se fait expulser de chez lui.
Inquiet par son retour au silence, Chris le secoue un peu, puis le force à se relever pour constater que son ami a simplement l'air fatigué. Appuyé contre la porte du jardin, Sacha n'a rien manqué de sa petite crise de nerfs, et Gabriel se mord la lèvre en le rejoignant.
— Tu veux que je rentre ? demande-t-il avant de se faire engouffrer par une étreinte écrasante.
— Нет, soupire Gabriel en nichant son visage au creux de son épaule.
Entendre son cœur battre, sentir son corps contre le sien et ses doigts lisser doucement ses cheveux, c'est déjà plus qu'il ne peut en demander. Chris avait raison, il n'a pas tout perdu ; on ne peut pas perdre ce qu'on n'a jamais eu, et ça fait longtemps qu'il a compris qu'il n'a jamais eu de famille. Chris, Sacha et les quelques personnes qu'il compte sur les doigts d'une main sont toujours là, eux, et c'est tout ce dont il a besoin.
S'il fallait vraiment choisir quelque chose, ce serait probablement un peu d'amour propre qu'il a laissé derrière lui dans cette stupide altercation.
La famille de Christophe n'a pas fait de remarque sur le fait que Sacha et lui ont passé une grande partie de la journée assis dans le jardin, sans rien faire, à discuter à voix basse de choses futiles et décousues. Même Chris n'a pas jugé bon de les interrompre, et Gabriel lui est reconnaissant de lui offrir le simple réconfort de sa présence.
Cependant, un peu avant que le soir ne tombe, la mère de Christophe l'a pris à part pour lui dire que ses parents allaient venir prendre le café pour discuter de la situation. Il se serait bien passé de les voir pour les cinquante prochaines années à venir mais par égard pour ses hôtes – et pour ne pas passer pour un gamin une fois encore –, il a accepté de jouer le jeu.
Maintenant qu'ils sont tous assis autour de la table à manger de Christophe, il regrette un peu sa décision.
De plates excuses en fausse conversation de bienséance, Gabriel se force à rester calme pour ne pas créer de nouveau scandale. Voir son père jouer l'habituel indifférent après ce qu'il lui a dit quelques heures plus tôt lui retourne l'estomac, au point de se demander s'il ne serait pas temps de changer de nom de famille. Sa mère a elle aussi retrouvé sa belle façade, aussi brillante et imperturbable qu'une femme de son rang se doit d'être, et ce n'est que lorsque Sacha lui tapote discrètement la cuisse qu'il se rend compte qu'elle est en train de lui parler.
— Pardon ?
— Je disais que nous allons mettre la maison en vente.
Il avale lentement sa salive, luttant pour ne pas se montrer surpris de la nouvelle.
— Ton père et moi avons décidé que ça ne valait pas le coup de garder une maison ici, continue-t-elle sur le même ton désinvolte. Je pense retourner à Bruxelles pour monter un cabinet, et puisque tu feras tes études là-bas, autant commencer dès maintenant les préparatifs.
L'envie le démange de lui ôter ses illusions quant aux merveilleux projets qu'elle semble avoir pour lui, mais il se contente de lâcher un bref :
— Je ne finis pas le lycée ?
— Si, bien sûr, soupire-t-elle en croisant les bras. La maison sera vendue en juin prochain, nous commençons simplement les démarches auprès d'une agence. Il faudra peut-être envisager de louer un appartement les derniers mois si nous trouvons un acheteur avant la fin de l'année scolaire.
— C'est marrant, j'aurais cru que tu me mettrais dehors, mais je n'aurais jamais pensé que tu mettrais ça sur le dos de la maison, remarque Gabriel avec un sourire cynique.
— Ne dis pas n'importe quoi, je veux juste vivre ensemble dans un endroit qui nous convient mieux. Ça ne peut te faire que du bien de changer un peu d'air.
— Tu ne veux pas que je change de bord, aussi ?
Il la voit serrer les dents un instant puis ravaler sa colère avant de répondre.
— J'aimerais que tu gardes ce genre de choses privées. Je ne travaillerais pas à plein temps ici et je compte bien te voir plus souvent pour qu'on apprenne à se connaître.
La répugnance qu'elle éprouve à dire ces mots devant des étrangers transparaît jusque dans son sourire crispé, et Gabriel ne peut s'empêcher de lâcher un petit rire amer en se levant.
— Tu comptes m'acheter une laisse pour être sure que je ne m'éloigne pas trop quand je sors, aussi ? Parce que moi, je comptais bien ne plus vous voir du tout, alors apprendre à se connaître je ne pense pas que ça va être possible.
— Gabriel, ne m'oblige pas à… commence-t-elle sur un ton sombre.
— À quoi ? l'interrompt-il sèchement. À m'enfermer et à contrôler ma vie comme une marionnette ? J'ai entendu ce que j'avais à entendre, on n'a rien à se dire vous et moi. Et si tu essayes de me retenir de force, je disparais une bonne fois pour toutes, je te préviens.
— Hum, Gaby, intervient timidement Chris en tentant de le faire se rasseoir.
— Non, on a dépassé le stade des négociations, continue-t-il en ignorant son ami. Tu refuses que je sois homo, et lui renie carrément mon existence, alors franchement, ta maison, tes plans d'avenir et toutes ces conneries, j'en ai vraiment rien à foutre.
— Tu rentres à la maison ce soir , Gabriel, rétorque sa mère en se levant elle aussi. Si tu veux que ce soit la guerre, très bien, mais si je ne te vois pas assez souvent, disparaître ne te protégera pas des ennuis que tu vas récolter, jeune homme.
L'intervention de la mère de Chris lui échappe, ainsi que le reste de la conversation ; il a assez perdu son temps comme ça avec des gens qui n'en valent pas la peine.
Les responsabilités, les mensonges et les ennuis à venir ; il n'aura pas fallu longtemps pour qu'ils pointent le bout de leur nez. Et bizarrement, le seul mensonge qu'il pensait nécessaire est le seul dont il va pouvoir se débarrasser.
L'année promet d'être intéressante.