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-20. Weak and Powerless
Peu importe, du moment que je ne me sens pas aussi désespéré et affamé
Je suis si faible et sans défense face à toi

A Perfect Circle, 2003

 

La teinte subtile des veines, courant comme des ruisseaux le long de la surface, le captive étrangement. Il les suit du doigt, décidant à quel endroit couper et à quel endroit les laisser s'entrelacer à leur guise, formant une masse sombre semblable à une tache de sang.

Armand lui a vraiment ramené un bois magnifique.

— C'est quoi, ça ?

— C'est pour lisser le bois…

— Du papier de verre ?

Abandonnant sa tâche, Sacha se lève en soupirant et le récupère des mains d'Ally pour le poser à l'écart.

— Ne te fais pas mal, s'il te plaît, lui demande-t-il une fois de plus sur un ton de réprimande.

— Ça va, je ne suis pas une gamine. Tu ne veux vraiment pas que je t'aide ?

— À scier du bois ? Non, vraiment pas.

Elle recule en grommelant tandis qu'il reprend ses calculs de longueur, arpentant la pièce en silence, que seuls le « tap » de ses talons et le grincement de la scie de Sacha meublent.

— Alors, tu vas tout faire toi-même, c'est décidé ? demande-t-elle après un moment.

— Il n'y a pas tellement de choses à faire.

— Mm, vernir le parquet, peindre les murs, le plafond… quoi d'autre ?

— Je dois finir la barrière, répond-il en désignant du menton les quatre barreaux de bois qu'il a déjà coupés.

— La barrière ? répète Ally en fronçant les sourcils. Ah, la rambarde tu veux dire ?

— Appelle ça comme tu veux.

Il s'en veut un peu de son ton exaspéré mais depuis l'arrivée de son amie, on ne peut pas dire que cette barrière – ou peu importe comment elle s'appelle – ait beaucoup avancé. Le spectacle est dans un peu plus de trois heures et il avait espéré terminer le découpage des barreaux avant ça ; à priori, ça semble désormais mission impossible.

— Au fait, pourquoi Gabriel n'est pas là ?

— Il a promis d'aider pour mettre en place la scène.

— Gabriel, aider ? s'esclaffe Ally. C'est la meilleure…

— Ce n'est pas vous qui l'avez élu délégué ? lui rappelle-t-il en sciant consciencieusement son morceau de bois.

— Il ne s'est pas fait élire de gaité de cœur, je peux te le dire. Le professeur voulait de la mixité dans l'élection, et c'était Gabriel ou un des deux abrutis qui viennent un jour sur deux ; le choix a été vite fait.

— Ce n'est pas un mauvais délégué pour autant.

— Je n'ai pas dit ça, il fait son boulot, mais il y a une différence entre assister aux réunions obligatoires et aider à préparer le spectacle de fin d'année.

— Comme quoi, il est plein de surprises.

Ally le regarde fixement quelques secondes puis secoue la tête en souriant, retournant soudain s'intéresser à la fenêtre.

— Ça manque de chaises, dit-elle en essuyant de sa manche une trace sur le carreau.

— J'en ferais la semaine prochaine.

— Tu vas faire des chaises ? Pourquoi ne pas en acheter ?

— Pourquoi en acheter si je peux les faire ? rétorque-t-il avec amusement.

— Tu es un grand malade, tu le sais ça ?

Une réponse à cette remarque ne semble pas nécessaire et il tente de se concentrer à nouveau sur son travail. Comme si ça avait quelque chose d'extraordinaire de faire une chaise ; ce n'est sûrement pas Anna que ça aurait étonnée. Au contraire, elle aurait plutôt attrapé une ponceuse pour lui donner un coup de main, au lieu de discuter de la pluie et du beau temps.

— Tu vas mettre quoi ce soir ?

— Rien de spécial.

— Tu ne veux pas dire un jean et un tee-shirt quand même, si ?

Il lève les yeux vers elle pour afficher un air peiné.

— Je fais des concerts de musique classique, Ally. Tu crois que j'y vais en jean et tee-shirt, d'habitude ?

— Ne dis pas « rien de spécial », alors.

— Tu joues sur les mots.

— J'aime bien jouer avec toi, glousse-t-elle en lui tapotant le bras. Donc, un costume… noir et chemise blanche ?

— Gabriel m'a prêté une chemise grise pour aller avec la robe d'Audrey.

— Tu te coordonnes aux vêtements d'Audrey maintenant, dit Ally sur un ton maussade.

— On nous a demandé de le faire.

Il la regarde bouder avec le sourire, toujours aussi amusé par cette jalousie systématique qu'elle affiche à chaque fois que le nom d'une fille arrive dans la conversation. Encore pire que Gabriel, c'est pour dire. Heureusement qu'ils ne sont jamais sortis ensemble, parce que sinon, il aurait probablement fini par la tuer.

— Et toi, tu fais quelque chose ce soir ?

— Je regarde et j'acclame, il en faut bien pour se dévouer, répond-elle avec une bonne humeur soudain retrouvée. Et j'aurais une robe bleue, si ça ne te dérange pas qu'on ne soit pas coordonnés en arrivant.

— Parce qu'on y va ensemble ?

— Pourquoi, tu as prévu d'y aller avec quelqu'un d'autre ?

— Non, mais… Tu ne vas pas te changer ?

— J'ai tout apporté avec moi, répond-elle avec un clin d'œil en désignant ses sacs restés dans l'entrée. D'ailleurs, il serait temps de s'y mettre.

Sans attendre, elle attrape ses affaires et investit sa salle de bain, le laissant muet de stupéfaction devant son barreau à demi coupé.

Décidément, il n'aura pas un instant de répit.

--

Cette soirée ne se passe pas du tout comme il l'aurait imaginé, et maintenant qu'il se retrouve coincé entre Audrey et une autre fille, à deux pas du rideau noir qui ne va pas tarder à s'ouvrir, il ne peut s'empêcher de maudire tout le monde.

D'abord Ally, et son arrivée en grande pompe au lycée qui lui a attiré les regards de tout le monde – dont celui de Marine, qu'il devine déjà fulminer de rage. À tous les coups, il va avoir le droit à une nouvelle « discussion » dont il se passerait bien, et qui mettra Gabriel dans une colère noire s'il l'apprend. S'il y a quelque chose qu'il déteste encore plus que de s'afficher, c'est bien de mentir à Gabriel, mais mettre les mots « Marine » et « amis » dans la même phrase signerait probablement son arrêt de mort.

Et puis, à peine débarrassé de la princesse bleue, tout le monde s'est empressé de lui sauter dessus dans les coulisses pour lui demander un million de choses : qui joue telle partie, qui a accordé les instruments, qui s'occupe de guider les enchaînements… La réponse à tout cela étant généralement lui. Encore heureux qu'il n'ait pas espéré pouvoir répéter, car il n'a pu toucher son violon qu'environ trois minutes plus tôt, pour le poser près du rideau où il le récupérera lorsque ce sera le moment – c'est-à-dire après les deux interminables accompagnements au piano qu'il doit faire.

Si encore il avait pu voir Gabriel cinq minutes, il aurait au moins pu penser à autre chose, mais il ne l'a pas croisé une seule fois depuis son arrivée. Malgré l'afflux constant d'élèves et de professeurs, chacun à la recherche de quelque chose d'introuvable, il avait guetté chaque silhouette en espérant reconnaître celle de son ami. Peine perdue. Et la frustration qui en a résulté s'est à présent transformée en stress, stress qui lui serre la gorge et le rend mal à l'aise dans cette chemise de soie qu'il a peur de déchirer au moindre mouvement.

Vraiment, ce n'est pas du tout ce qu'il aurait imaginé.

Au-delà de la scène, où ils s'avancent cérémonieusement, seules les ténèbres dans lesquelles est plongé l'amphithéâtre sont visibles. Les visages ne sont qu'une masse d'ombres, et s'il en a pourtant l'habitude, il aurait aimé y voir quelqu'un, se dire qu'il joue pour autre chose que pour une note sans importance. Audrey le pousse doucement du coude et lui fait un clin d'œil, comme si elle devinait ses pensées ; au moins, il jouera pour elle.

La jeune fille s'installe à une extrémité du grand piano à queue – qu'un client d'Armand leur a prêté pour l'occasion, comme lui a appris ce dernier – et il s'éclipse derrière elle, son profil faisant face au public. Plus que quelques secondes de répit, le temps que tout le monde soit prêt, puis dans un silence religieux, il joue les premières notes. Soudain, la musique surgit de toutes parts et il la laisse gentiment suivre son cours, répétant en rythme les notes que ses doigts connaissent par cœur et suivant celles qu'Audrey fait jaillir avec entrain de l'instrument. Il se force à ne pas remarquer les oublis de la flutiste, ni les ralentissements de la harpiste, et étonnamment, tout sonne bien mieux qu'il ne le craignait.

Lorsqu'Audrey l'abandonne pour l'accompagnement des cordes, il se résigne à prendre son mal en patience, grinçant pratiquement des dents lorsqu'une fausse note d'une des deux violonistes résonne à ses oreilles. Le public ne semble pourtant pas s'en offusquer, applaudissant de la même façon qu'après le premier morceau, et toute sa motivation s'enfuit avec leur manque d'enthousiasme. Quel gâchis, de jouer pour des gens que ça n'intéresse pas…

Puis tout à coup, alors qu'il s'apprête à passer quelques minutes sur un banc en attendant son solo, Audrey se glisse derrière lui et lui saisit la main. Dans l'autre, elle lui met son étui à violon, et avant qu'il ait pu comprendre quoi que ce soit, elle le fait remonter avec elle sur la scène, encore plongée dans le noir.

— L'effet de surprise, il n'y a que ça de vrai, chuchote-t-elle en posant un petit xylophone sur deux tabourets empilés.

Il la distingue à peine dans l'obscurité mais sort tout de même son violon et son archet, et le temps de se mettre en place, il entend la jeune fille commencer quelques notes. Le son doux et enfantin du xylophone rompt le léger brouhaha dans le public, et lorsque le bruit étouffé d'un djembé frappé par la base de la paume le rejoint, il comprend soudain à quoi elle est en train de jouer.

Ça a été leur petit délire à un moment, histoire d'échapper à ces ennuyeuses valses et symphonies dont on leur rabâchait les oreilles en cours : avec Audrey et Diane, une de ses amies de terminale qui avait Musique dans la salle d'à côté aux mêmes heures, ils s'amusaient à adapter à leur sauce les grands classiques pour en faire de petites mélodies amusantes.

Après quelques notes du Lac des Cygnes, Sacha fait alors glisser son archet sur les cordes et les accompagne, le sourire aux lèvres. Les lumières de la scène se rallument au même moment, les inondant de blancheur, mais ils ne s'arrêtent pas pour autant ; Audrey se met à accélérer, défiant ses amis de la suivre, puis attrape de nouvelles mailloches cachées derrière une partition pour tirer du xylophone un son d'os étrangement réaliste. Sacha change lui aussi de répertoire pour une sombre sonate de marche funèbre, qu'il dramatise à l'excès avant qu'Audrey ne lui fasse reprendre la précédente mélodie sur un coup de tête. Il oublie un instant qu'ils sont au milieu d'un amphithéâtre plein à craquer, que leur enseignante doit avoir eu un malaise en les entendant et qu'il est censé avoir commencé son morceau de violon depuis plus de cinq minutes. Depuis toujours, c'est pour ça qu'il joue, le plaisir de la musique, celui de l'improvisation. Entendre les sons danser à ses oreilles, former de nouvelles mélodies et provoquer chez chacun des émotions aussi indescriptibles que variées ; voilà sa raison de s'être accroché à la musique pendant tout ce temps. Et celui qui pourra l'en priver n'est pas encore né.

Petit à petit, le djembé se tait, le violon s'éteint, et après un rattrapage impressionnant de lancer de bâtons, Audrey conclut leur interlude sur un trio de notes joyeuses. Cette fois-ci, les applaudissements semblent sincères, l'intérêt partagé, et Sacha sent son cœur se gonfler d'une petite fierté.

— Mais, mais… ! s'affole – comme ils s'y attendaient – leur professeur lorsqu'ils arrivent dans les coulisses en trottinant.

— Ils ont adoré, vous avez vu ? lâche Audrey en se retenant de rire.

Elle tire alors Sacha par la manche sans attendre de réponse, l'entraînant jusqu'au vestiaire, et se laisse finalement aller à exploser de rire à l'abri des oreilles indiscrètes.

— C'était de la folie de faire ça ce soir, dit Sacha avec autant de sérieux que possible.

— Je sais mais c'est Diane qui m'a entraînée, elle mourrait d'envie qu'on joue un truc ensemble. C'était l'occasion, non ?

— Tu crois ?

— Allez, fais pas semblant, je sais que t'as adoré, répond-elle en se hissant sur la pointe des pieds pour lui passer un bras autour du cou. Le sermon ne sera qu'un faible prix à payer pour un tel moment !

Il rit lui aussi et la soulève d'une main par la taille pour lui faire gagner les centimètres manquants.

— On refait ça quand tu veux, dit-il en la reposant.

— Ha, j'allais oublier ! Une amie m'a donné ça, regarde, lance-t-elle en fouillant dans son sac pour lui tendre un CD.

Tout est hors de contrôle , annonce la pochette dans un cyrillique parfait.

— Elle l'a acheté à une boutique russe du centre-ville et j'adore ! Tu veux l'adresse ? Tu pourrais peut-être trouver des trucs de chez toi, là-bas.

Il acquiesce et range dans sa poche le petit papier qu'elle lui transmet avec un signe de reconnaissance. Cette fille le surprendra toujours.

— Allez, viens, on va rater la suite et il paraît que c'est un groupe sympa qui joue.

Sans se faire remarquer, ils se faufilent jusqu'à la salle et prennent place au bout du premier rang, réservé aux élèves participant au spectacle. Bizarrement, Christophe s'y trouve lui aussi, et Sacha fait l'effort de le saluer d'un petit signe de tête lorsque leurs regards se croisent. Cependant, il n'a pas le temps d'en faire plus que les lumières s'éteignent et un bruit de pas résonne sur scène.

Oublié les lumières blanches et fixes auxquelles ils ont eu droit ; cette fois-ci, des projecteurs rouges et violets diffusent leur lueur tamisée sur les trois silhouettes qui se dispersent. L'un d'eux disparaît rapidement derrière la petite batterie qu'ils ont installée pendant l'entracte et les deux autres, basse et guitare à la main, s'installent de chaque côté de la scène. Sacha remarque leur accoutrement étrange, collant rayé et courte robe noire à volants pour la guitariste, contre pantalon à attaches et pull déchiré pour le bassiste. Mais c'est surtout le masque blanc qui leur couvre le visage, semblable au visage lisse et inexpressif d'une poupée, qui laisse une étrange sensation de malaise.

— Tu les connais ? chuchote-t-il à l'oreille d'Audrey.

— Non, je crois que le bassiste est en première S mais aucune idée de son nom.

Le morceau commence après que le batteur ait donné la mesure, une intro classique de rock, plutôt agréable à écouter. Il faut dire que Gabriel a eu le temps de lui faire apprécier ce genre de musique, le seul que son ami affectionne vraiment en dehors de son violon. Il soupçonne d'ailleurs que son attrait pour le violon soit fortement lié au violoniste, c'est-à-dire lui-même, mais ça n'a pas trop d'importance. Qui sait, il y prendra peut-être goût avec le temps.

Le morceau, toujours instrumental, lui rappelle quelque chose, mais impossible de mettre le doigt dessus. La guitariste se débrouille étonnamment bien, enchaînant des riffs assez compliqués pour rendre la mélodie intéressante, que la basse met très bien en valeur. C'est Gabriel qui doit être content d'entendre ça, où qu'il se trouve dans la salle ; compte tenu de la présence de Chris, il aurait espéré le voir à ses côtés, mais pas le moindre signe de son petit ami dans les parages. Reste à attendre le prochain entracte pour essayer de le trouver.

Le morceau se termine sous de vigoureux applaudissements et le groupe n'attend pas pour commencer le suivant, de nouveau familier à Sacha. Puis, au bout d'une vingtaine de secondes, une voix vient couvrir le son électrique et un projecteur rouge s'allume près de la batterie, révélant un quatrième membre. Recouvert d'une cape noire, dont la capuche lui masque le visage, il s'avance lentement à hauteur des deux musiciens. De sa main gantée de soie noire jusqu'au bout de ses bottes assorties, pas une parcelle de sa peau n'est visible. C'est comme s'il n'était qu'une voix, s'échappant d'un amas indescriptible. Une voix particulièrement plaisante, de surcroît.

Little angel go away chuchote-t-elle en se penchant vers le public.

C'est quelque chose qui ressemble à « cercle » , songe Sacha en cherchant toujours l'origine de cette chanson.

The devil has my ear today, I'll never hear a word you say…

L'ombre se redresse, le micro levé au-dessus de son visage pour chanter le refrain avec une puissance insoupçonnée. C'est étrange qu'il n'ait jamais croisé ce groupe lors des répétitions du spectacle, et que son professeur n'ait jamais mentionné de personne capable de chanter aussi bien dans leur promotion. La connaissant, elle aurait été capable de le réquisitionner de force pour leur partie.

So weak and powerless over you , conclut la voix alors que le projecteur qui l'illumine s'éteint.

Sacha sourit en se souvenant que ces paroles sont précisément le titre de la chanson ; Gabriel a ce CD posé quelque part sur son bureau, il l'a vu il n'y a pas si longtemps. Amusante coïncidence, tout de même. Tournant la tête par hasard, il s'aperçoit soudain que Christophe est en train de le regarder avec insistance, et lorsqu'il hausse un sourcil d'étonnement, celui-ci lui répond d'un petit rictus en reportant son attention sur la scène.

Vive les sous-entendus.

Sacha se renfrogne mais tandis que le morceau suivant commence, il découvre que le capuchon de l'homme mystère s'est abaissé pour dévoiler une cascade de cheveux rouges sang et bien sûr, un nouveau masque blanc, décoré de fresques rouges autour des yeux noirs et découpé au dessus de la bouche pour ne pas créer de résonnance. Le peu de visage visible est peint en blanc, hormis un trait de rouge au milieu des lèvres, semblable à un maquillage de Geisha.

Aussi curieux qu'il soit, trouver à qui il appartient semble pratiquement impossible.

— C'est super ce qu'ils font, lui souffle Audrey à l'oreille.

Il acquiesce en silence, encore plongé dans sa réflexion, et lorsque la voix murmure « You and me » sur un ton grave, légèrement rauque, il fixe le chanteur en fronçant les sourcils. Un doute lui serre le cœur tout à coup, celui que toutes les étranges coïncidences qui se sont enchaînées depuis ce matin ne sont peut-être pas de vraies coïncidences. Que Gabriel aille aider pour les préparatifs, qu'il ne le voie pas de la soirée, et maintenant Christophe, assis au premier rang, qui le nargue.

Non, il n'aurait pas fait ça…

You're everything that I want and ask for, you're all that I'd dreamed…

Mais plus il y pense et plus tout colle, la même taille, la forme de la main, et sa façon de se tenir, un pied appuyé sur l'ampli posé au sol… Il se plaque une main sur la bouche pour se retenir de jurer d'étonnement et entend Christophe rire tout bas à côté. Quel salaud de lui avoir caché ça !

Mais au-delà de la contrariété, c'est de l'admiration qu'il ressent envers Gabriel, une sorte de réjouissance à l'idée qu'il ait pu accomplir ça, devant tous ces gens. Et même derrière un masque, il devine ce que ça lui coûte de se révéler ainsi, l'angoisse qu'il doit ressentir à l'idée qu'on le perce à jour, même s'il doit bien se douter que lui-même aurait fini par deviner.

Peut-être qu'il l'a fait en toute connaissance de cause, d'ailleurs.

Travel the world, traverse the skies, your home is here within my heart…

Plus que jamais, le charisme qu'il dégage habituellement semble rayonner, le rendant impossible à quitter des yeux, et ce n'est pas difficile de constater qu'il n'est pas le seul à penser ça : la moitié de la salle a déjà l'air hypnotisée. Gabriel parvient à pousser sa voix bien plus haut que Sacha le soupçonnait pouvoir, rythmant avec justesse les différentes parties de la chanson. Même sa façon d'occuper l'espace est parfaite, ni trop statique ni trop envahissante, et on croirait presque qu'il a fait ça toute sa vie.

— And for the first time, I'm telling you how much I need and bleed for your every move…

Et sous le masque impassible, il lui semble sentir ses yeux se poser sur lui tandis que ses lourdes bottes claquent dans un coin de la scène, juste devant lui, et qu'il s'accroupit pour lui chanter d'un filet de voix :

— Who wouldn't stand inside your love and die for, who wouldn't be the one you love.

L'écho de la batterie accompagne sa disparition dans les ténèbres, son capuchon de retour sur la tête, et sans attendre les applaudissements, Sacha bondit de sa chaise pour se faufiler vers les coulisses. Connaissant Gabriel, il ne va sûrement pas revenir saluer, et c'est le moment de le rattraper avant qu'il ne fasse comme si de rien n'était.

Parcourant le couloir à l'aveuglette, il entre finalement en collision avec un corps, dont le « ouf » de surprise lui arrache un sourire. Il l'attrape par le poignet et le tire dans un recoin pour lui ôter sa capuche d'un mouvement leste. Le masque blanc brille pratiquement dans l'obscurité et il enlève celui-ci avec précaution, révélant les traits de son compagnon.

— Ça fait longtemps que tu prépares ça ? murmure Sacha en lâchant son poignet pour le prendre par la taille.

— Quelque temps, souffle Gabriel en réponse.

— Tu ne comptais rien me dire ?

— Pas vraiment.

— Déçu que je t'aie reconnu ?

— … pas vraiment.

Gabriel pose ses mains gantées sur son cou et Sacha se penche pour l'embrasser, ignorant la désagréable sensation du maquillage sur ses lèvres pour se concentrer sur celle nettement plus plaisante de sa langue contre la sienne.

— On t'a payé pour le faire ? demande-t-il sur un ton amusé.

— Pire, on m'a fait du chantage.

— Tu veux que j'aille lui régler son compte ? plaisante Sacha.

— Aaah, non, je m'en suis déjà chargé, ne t'en fais pas.

Le brouhaha causé par l'arrivée de plusieurs groupes dans les coulisses se rapproche rapidement et Gabriel l'entraîne dans les toilettes les plus proches pour s'y enfermer. À grand renfort d'eau, le jeune homme en profite pour se débarrasser de la mixture blanche qui lui barbouille la moitié du visage, frottant la peau jusqu'à la rendre rouge, et Sacha lui tend une poignée de serviettes en papier pour s'essuyer.

— Ça va rester comme ça, tes cheveux ? s'inquiète-t-il en passant ses doigts entre les mèches écarlates.

— Heureusement non, soupire Gabriel en les ramenant ensemble pour les attacher. C'est à moitié des rajouts et à moitié de la teinture temporaire, ça va partir au lavage.

— Ce n'est pas que je n'aime pas, mais…

— Je trouve ça déjà assez ironique que Daphné ait voulu me teindre les cheveux en rouge alors ne t'inquiète pas, je n'ai pas l'intention de me balader comme ça.

— C'est la sœur de Christophe qui t'a fait ça ? s'étonne Sacha.

— Je préférais que ce soit elle que quelqu'un d'autre, tant qu'à faire.

— Je comprends.

Sous sa cape, Gabriel porte un pantalon en cuir noir qu'il ne souvenait pas l'avoir jamais vu porter et un t-shirt moulant décoré d'une étoile et du mot « zero » sur l'avant. Voyant que Sacha le détaille, il croise les bras en rougissant mais ne résiste pas lorsqu'il s'avance pour le serrer contre lui.

— Qu'est-ce que tu as prévu maintenant ?

— Rien, à priori j'aimerais bien rentrer manger un morceau avec toi, mais si tu veux faire quelque chose…

— Non, un morceau avec toi c'est très bien.

Sacha attrape sa cape pour la lui remettre sur les épaules, rabattant le capuchon sur son visage après un rapide baiser, et sort des toilettes en lui tenant la main. Gabriel tente de la retirer lorsqu'ils approchent de la salle mais il la garde fermement ancrée dans la sienne, passant près de gens plus ou moins connus sans la moindre gêne, et ce n'est que lorsque Christophe leur barre la route que Gabriel passe devant pour faire mine d'étrangler son ami avec son bras.

— Tu es loin de voir la fin de ton supplice, gronde-t-il à son intention.

— Rien que ça, rétorque Chris en se dégageant.

— Tu me le revaudras.

Sacha en profite pour lui retourner son rictus de tout à l'heure et le laisse en plan pour suivre Gabriel à l'extérieur.

Une sortie discrète par la petite porte, sans saluer personne, voilà qui est parfait ; le contraire total de ce qu'il a subit à son arrivée. Apparemment, seul Gabriel semble savoir comment le prendre comme il faut.

--

— Tu es sûr que tu ne veux pas que je t'aide ?

— Non, occupe-toi de tes invités, c'est bon.

Debout dans la cuisine d'Armand, Gabriel l'écarte gentiment du passage pour sortir un plat de service du placard le plus proche. Armand leur a laissé carte blanche avec sa cuisine pour qu'ils se fassent à manger et le jeune homme à l'air de s'y sentir aussi à l'aise que chez lui, contrairement à Sacha qui, malgré le temps passé ici, ne parvient jamais à trouver ce qu'il veut.

Il faut dire que la cuisine n'a jamais été son fort : manger quelque chose de froid et rapide reste suffisant à son goût, mais pour une fois qu'il invite du monde, cela mérite bien de faire un effort. Heureusement, Gabriel s'est proposé pour s'occuper du plus gros du fameux effort, et avec la brioche tressée que Vanessa leur a faite pour l'occasion, Sacha n'a même pas besoin de mettre les pieds dans la cuisine.

Enfin si, quand même, juste pour pouvoir glisser un bras autour de Gabriel et le ramener à lui le temps d'un baiser.

— Merci pour ton aide.

— Ah… de rien, répond celui-ci en se raclant la gorge avec un petit air embarrassé.

De l'autre côté du couloir, son appartement il n'y a pas si longtemps vide s'est vu agrémenté de diverses choses trouvées et ramenées par tout le monde. D'abord, la table d'Armand, qu'il a accepté après la promesse de celui-ci de le laisser faire ses chaises lui-même, puis le canapé de Hughes, un convertible à la housse bordeaux qu'il a apporté avec lui ce soir, prétextant qu'il finirait à la décharge s'il n'acceptait pas. Sans même attendre son consentement, Gabriel et Ally s'étaient miraculeusement alliés pour le monter jusqu'à l'appartement, et il faut avouer qu'un canapé ne serait pas de trop dans les trente mètres carrés de vide qui le composent actuellement. Ally a ramené une lampe avec elle, qu'elle a dû laisser par terre par faute de mieux, et Audrey une bouilloire à l'ancienne qu'il a posée sur la gazinière.

En quelques semaines seulement, l'endroit ressemble déjà plus à quelque chose que son ancienne chambre.

— Tu vas peindre de quelle couleur ? lui demande Ally lorsqu'il revient auprès d'eux.

— Je n'en sais rien. Blanc, sans doute.

— Blanc, soupire-t-elle. Ça fait très hôpital, tu sais.

— T'aurais dû dire écru, plaisante Hughes en se décollant du mur pour remplir à nouveau son verre.

— Vert, ce serait joli, propose Audrey, assise en tailleur sur une chaise empruntée chez Armand.

­— Ou juste un mur vert, et le reste pêche, ajoute Ally.

— Ou alors une bande de chaque, c'est très gai, pouffe Hughes avant de manquer d'avaler de travers.

— Bleu-gris, j'aime bien, intervient Gabriel en arrivant pour déposer l'assiette de petits fours sur le carton qui sert de table basse provisoire.

Sacha le regarde en souriant, validant silencieusement sa proposition, et fait signe à tout ce petit monde de se servir pendant qu'il s'installe sur un coussin posé au sol, à défaut de chaises libres. De la couleur de la peinture à la meilleure couette, la discussion se poursuit sur le futur aménagement de son appartement, dans laquelle il ne préfère pas trop s'investir. Déjà, la plupart des choses qu'il va utiliser seront récupérées, donc il ne se posera pas la question de la couleur à choisir. Lorsque le gros des travaux sera terminé, Armand lui a dit de venir jeter un œil à ce qu'ils ont gardé de l'appartement de son père et d'y prendre ce qu'il lui faut pour la décoration. Les bibliothèques, buffets et autres armoires ne manquent pas, et il se contentera très bien de ce qu'il y aura. Il pensait même récupérer le lit mais Armand s'en est déjà débarrassé, le forçant pratiquement à accepter de prendre le matelas et le sommier que Vanessa lui a proposés, stockés chez ses parents depuis qu'elle s'en est achetée de nouveaux.

Enfin, il restera bien une couette à choisir, en y réfléchissant bien.

Gabriel est étrangement courtois, participant calmement au débat des filles et riant des blagues de Hughes comme si c'était naturel. Soit il joue très bien la comédie, soit il a finalement décidé de devenir sociable, et Sacha espère secrètement qu'il s'agit de la deuxième hypothèse. Depuis quelque temps, il se comporte avec Armand comme si sa présence était complètement naturelle et qu'il n'avait pas à prendre de précautions avec lui. Lui qui se demandait comment annoncer à son ami que la fille avec qui il le soupçonnait de sortir se trouve être Gabriel, ce dernier s'en est visiblement chargé en arrivant main dans la main à la boutique ce matin, sans flancher devant le regard à peine surpris du propriétaire des lieux.

À peine surpris . Il y a de quoi se demander ce qui s'est tramé pendant qu'il était malade.

Une heure plus tard, leur petite compagnie commence à s'étioler, en commençant par Hughes qui doit rejoindre sa petite amie, puis Audrey sa famille, et après un silence maladroit, Ally pour les « laisser à leurs petites affaires ». Sacha garde le silence en la raccompagnant à la sortie mais il ne manque pas d'entendre le soupir que Gabriel laisse échapper à son départ. Elle non plus d'ailleurs, s'il en croit le clin d'œil qu'elle lui fait, et il remonte les marches quatre à quatre pour toucher deux mots sur le tact à son petit ami.

— Toi, gronde-t-il en le soulevant par la taille pour l'asseoir de force sur le rebord de la fenêtre.

— Moi ? demande innocemment Gabriel.

— Tu aurais pu faire un effort jusqu'au bout, non ?

— Hey, j'ai été bien quand même ! Supporter les filles avec qui tu t'éclates et qui te suivent comme la peste, les blagues gay de Hughes et parler chiffon, c'est bien au-delà de mon maximum acceptable, je te ferai remarquer.

— Tu exagères.

— Bien sûr, c'est moi qui exagère, soupire Gabriel en levant les yeux au ciel.

Sacha secoue la tête et lui saisit le visage entre ses mains pour le forcer à la regarder.

— Je vais peut-être t'échanger contre la rousse de l'autre jour, elle était beaucoup moins difficile que toi, lance-t-il avec un petit sourire.

— Quelle rousse ? s'exclame l'intéressé avec une lueur de panique dans le regard.

Il se tait et le laisse réfléchir une minute, s'amusant des émotions contradictoires qui passent sur ses traits, et ne peut s'empêcher de rire lorsque Gabriel grogne finalement de dépit en comprenant la signification de ces paroles.

— Ce n'est pas parce que j'ai les cheveux rouges que je vais être plus agréable, ronchonne-t-il.

— En tout cas, tu faisais moins de bruit.

— Ouais, enfin la « rousse », ce n'est pas discuter avec qui t'intéressait, lui fait-il remarquer sur un ton mesquin.

— Et qui te dit que c'est ce qui m'intéresse maintenant ?

De l'autre côté du carreau, la vie poursuit son cours, les voitures leur chemin sur les petites rues pavées et les passants le leur sous le ciel gris menaçant. Pas un regard ne se lève dans leur direction, pas un témoin de ce couple pas vraiment ordinaire qui se presse contre la mince vitre d'un vieux studio en rénovation. Le mur qui les sépare du monde à cet instant est assez épais pour leur faire oublier la prudence et leurs soucis, leur fournissant un inébranlable appui et la meilleure des cachettes.

Et quelque part, sans vraiment ressentir le besoin de se cacher, Sacha reste reconnaissant de l'intimité et de la tranquillité que les lieux leur offrent.

— J'ai quelque chose pour toi, moi aussi, annonce tout bas Gabriel en le repoussant du plat de la main.

Sacha s'écarte pour le laisser disparaître de l'autre côté du couloir, où il fouille quelques instants avant de réapparaître les bras chargés d'un cadre dissimulé par un drap blanc.

— Qu'est-ce que c'est ? demande-t-il en réceptionnant l'objet que son ami lui tend.

— Mon cadeau pour ta crémaillère. Regarde.

Posant le cadre sur le canapé, Sacha ôte le drap qui le recouvre et recule d'un pas, fasciné par la toile qui se dévoile devant ses yeux. Il s'est entendu le lui demander plusieurs fois, avec plus ou moins de sérieux, mais quelle que soit la situation, Gabriel avait toujours rejeté sa demande avec indifférence. Autant dire qu'il n'espérait plus rien, depuis le temps, et de ce fait la surprise n'en est que plus totale.

Un autoportrait.

— Quand… ? souffle Sacha en s'accroupissant devant l'œuvre pour la regarder de plus près.

— Ça ne m'a pris que quelques jours, c'est tout, répond nonchalamment son auteur en retournant s'appuyer à la fenêtre.

C'est vrai qu'il ne s'agit pas d'une peinture compliquée, chargée de centaines de couleurs et de nuances, mais ce n'est pas cela qui fait son charme. D'un seul trait d'encre noire, il avait commencé et fini la toile, reliant chaque détail au suivant, et les ombres qui soulignent les reliefs donnent l'impression que la scène est éclairée par un petit projecteur hors du cadre, parfaitement disposé. Bien qu'il n'ait sûrement pas eu de modèle pour la réaliser, la toile démontre le même talent qu'il emploie habituellement dans ses dessins, ce sens des proportions et des détails qui les rendent si réalistes.

L'ensemble a un petit quelque chose de surréaliste, peut-être à cause du violon géant sur lequel Gabriel est assis, jambes croisées, ou à cause de sa tenue de Chapelier Fou dont il tient le bord du haut-de-forme entre ses doigts. Celui-ci ombre son visage mais ses traits restent indubitablement reconnaissables, son visage fin aux contours lisses, son sourire malicieux et le petit reflet de ses iris. Depuis la toile, il semble dire « alors, surpris ? », et Sacha ne peut s'empêcher de sourire à cette pensée.

À l'arrière-plan, l'envers d'une horloge géante qu'une lumière tamisée fait ressortir en contre-jour, et sur ses aiguilles noires l'inscription en lettres d'argent : Добро пожаловать в никуда [1]. Il sourit en les suivant du doigt, fasciné par le soin avec lesquelles les caractères cyrilliques ont été tracés. On ne peut plus étrange, cette peinture, et pourtant, il la trouve parfaite. Jusque dans le rouge de la signature, semblable à un sceau, qui éclate comme une tache de sang sur l'ensemble.

— Et ta peinture pour la galerie ? se souvient soudain Sacha.

— Elle est presque finie, elle aussi. Juste quelques nuits de travail…

— Tu ne dors encore pas ?

Il contourne le canapé pour se poster devant lui, l'air contrarié.

— Ça arrive de temps en temps, c'est tout. Je n'ai jamais été un gros dormeur, tu sais.

Sacha soupire et lui caresse la joue du dos des doigts, avant de le prendre dans ses bras pour le serrer un peu trop fort contre lui.

— Merci beaucoup, c'est le meilleur cadeau que j'aie eu, lui chuchote-t-il à l'oreille.

Gabriel ne répond pas mais lui retourne l'étreinte, baissant les yeux avec un air embarrassé lorsque Sacha s'écarte finalement pour le regarder.

— Tu n'as plus besoin de moi pour faire le modèle, alors ?

— Ah, non… pour celle-ci, j'avais déjà ce qu'il fallait là-dedans, répond Gabriel en se tapotant la tempe.

La toile retrouve son drap le temps de la déplacer chez Armand – pour plus de sûreté en attendant la fin des travaux – et Gabriel s'installe sur le lit de la chambre d'ami que Sacha occupe pour l'instant.

— Il y a tout ce qu'il faut ici, remarque-t-il en parcourant la pièce des yeux.

— Comment ça ?

— Cet appartement, ton appartement, la boutique, la ville, le lycée… il y a tout ce qu'il faut sur une surface assez réduite. C'est quand même pas mal, non ?

Il arrête ce qu'il fait pour se tourner vers Gabriel, un sourcil levé en signe d'incompréhension.

— Je pensais juste, continue-t-il, que même si ici c'est nulle part pour toi, c'est un nulle part qui tient plutôt bien la route.

— Ce n'est pas nulle part, conteste Sacha.

— Pourtant, tu le vois comme une phase à dépasser, cet endroit, à te demander pourquoi tu es ici…

Il s'assied sur le lit à son tour pour digérer ce discours perturbant, avec l'étrange impression qu'un fossé immense le sépare de Gabriel.

— Ça peut aussi être pourquoi pas, non ?

Pourquoi pas tout laisser tomber, faire une fac de lettres ici et trouver un petit boulot pour payer le loyer pendant que son petit ami remplira son appartement de toiles ? Pourquoi pas s'arracher le cœur et le passer quelque temps sous l'eau froide, jusqu'à ce que tous les souvenirs s'évaporent et qu'il vive dans ce nouveau monde comme un nouveau-né qui vient d'ouvrir les yeux ?

Le goût amer qu'il sent monter dans sa gorge coupe court à ce dangereux raisonnement.

— Pourquoi tu ne te tairais pas un peu ? rétorque Sacha en lui posant une main sur la bouche.

Gabriel ne fait pas mine de se débattre mais ses yeux le fixent avec une intensité oppressante.

— Profite de maintenant au lieu d'essayer de me changer.

— Je n'essaie pas de te changer, répond-il d'une voix étouffée par sa main. J'argumente mon point de vue.

— Tais-toi et arrête de penser, soupire Sacha en se laissant tomber en arrière, allongé sur le lit.

Gabriel l'imite, appuyé sur un coude, son regard de fumée tourné vers lui.

— Si j'arrête de penser, je ne vais plus servir à grand-chose, souffle-t-il.

Une main lui saisit la nuque, celle de Sacha qui le force à s'étendre sur lui, puis à poser son front contre le sien pour un petit moment de silence.

— Dis-moi quelque chose que je ne sais pas.

I'm hanging on your words, living on your breath, feeling with your skin , fredonne Gabriel contre ses lèvres.

C'est comme si la musique était partout présente, dans chacune des particules qui l'entourent, au point où elle n'a plus besoin d'être jouée pour être entendue. Juste quelques mots qui sont une chanson sans en être une, une qu'il comprend et qu'il intègre comme la douce métaphore de tout ce que son compagnon n'arrive pas vraiment à lui dire. Et lui non plus, d'ailleurs.

Dur d'expliquer à quelqu'un qu'on ne l'aime probablement pas comme il le mérite.

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Dire que le temps passe vite lui semble un peu léger pour exprimer ce qu'il ressent en cet instant. Peu de choses le touchent vraiment d'habitude, mais dix-huit ans, c'est tout de même quelque chose. Rien n'a changé depuis la veille mais tout le pourrait s'il le voulait ; il n'a plus besoin d'autorisation pour faire ce qu'il souhaite, plus besoin que quelqu'un réponde de ses actes. Pour la première fois, il a le droit de revendiquer ses propres erreurs, et malgré le soulagement que cela lui procure, il reste néanmoins conscient du poids que ses décisions vont prendre à partir de maintenant.

Il pourrait partir, là, dès maintenant. Faire ses bagages et disparaître dans la nature, sans rien demander à personne. Devenir un fantôme dans les rues de Moscou, trouver lui-même la vérité qu'il cherche, et peut-être, prendre l'arme du père de Victor pour régler ça à la loyale. Œil pour œil

Il secoue la tête pour chasser cette désagréable pensée et accélère sa course, impatient de retrouver la fraîcheur de son appartement. Bien qu'il soit juste sous les toits, l'orientation fait qu'il n'a le soleil qu'en début de matinée, lui épargnant ainsi l'étouffante chaleur des après-midis d'été. Ces derniers jours, il s'est occupé de tout ce qu'il y avait d'urgent, rendant au moins l'appartement habitable. Les finitions attendront le mois prochain, quand il n'aura pas grand-chose d'autre à faire que s'en occuper.

Gabriel part demain. Un mois, ce n'est qu'une broutille, et pourtant il ne peut s'empêcher de sentir son cœur se serrer à l'idée de ne pas le voir pendant ce temps. Après tout, qui sait combien de mois il leur reste ? Un de moins, c'est toujours ça de perdu. Et il n'a pas envie de passer la soirée à le voir déprimer à cette idée, mais il n'y pourra sûrement rien. Reste à espérer que Gabriel préférera profiter du moment, pour une fois.

Plutôt que de traverser la boutique, Sacha utilise sa clef pour passer par l'arrière de l'immeuble, où un étroit escalier en colimaçon le conduit au couloir qui sépare son appartement de celui d'Armand.

— Hey, s'exclame celui-ci en sortant au même moment de chez lui.

— Salut, répond Sacha en essayant de ne pas paraître trop essoufflé.

— Quelle énergie pour courir si tard !

— Il fait encore jour.

Armand rit et glisse son trousseau dans la poche de son pantalon droit avant de lui faire face.

— Je suis comment ?

— Tu te défends, répond Sacha avec un petit sourire.

Ça ne fait pas longtemps qu'il maîtrise les expressions courantes que tout le monde emploie mais depuis, il s'est découvert pour passion de les replacer aussi souvent que possible.

— Je trouve aussi, plaisante Armand en époussetant une saleté invisible de son polo. Bon, eh bien… à demain.

— Bonne soirée.

— Toi aussi. Et encore bon anniversaire.

Le jeune homme s'avance pour une accolade amicale mais se ravise au dernier moment en remarquant la sueur qui macule le débardeur de Sacha, et lui tapote simplement l'épaule du bout des doigts.

— Ah, merci.

— Hey, ça fait plaisir de te voir ici, tu sais ? Et puis, tu ne te bats plus… Je suis content que ça aille mieux.

Sacha sourit avec un air gêné, ne sachant trop comment lui répondre, et s'en voit heureusement dispensé lorsqu'Armand part au petit trot vers la sortie, sa montre ne lui ayant pas indiqué l'heure qu'il espérait en la regardant.

C'est vrai , songe-t-il, ça fait longtemps que je ne me suis pas battu.

Ce n'est pas juste la fin d'une glauque lubie, cependant. Beaucoup de choses se sont mises en route ces derniers temps pour lui faire passer l'envie de se battre, et Gabriel n'est pas étranger à pas mal d'entre elles. Il a d'abord réussi à apaiser cette débordante colère qu'il sent habituellement bouillir sous la surface, balayant son sentiment d'impuissance en lui faisant réaliser qu'il est encore capable de se rendre utile. Savoir que quelqu'un a besoin de lui procure cette indéfinissable impression d'exister pour quelque chose, d'avoir une raison de se lever le matin. Une raison avec de jolis yeux gris qui semble toujours heureuse de le voir.

Son déménagement impromptu a sûrement aussi joué son rôle dans cette soudaine régression de violence ; il doute sincèrement que les nuisibles qui n'avaient rien de mieux à faire qu'attendre près de son immeuble aient mis la main sur sa nouvelle adresse, et il ne retournera pas là-bas la leur donner. Se battre, gagner, perdre, le cycle est sans fin et il sait qu'il ne pourra pas y apporter de conclusion, juste quelques bleus en plus. Autant laisser les choses en l'état et se faire oublier pour quelque temps, histoire d'essayer de retrouver une vie normale.

Enfin, aussi normale qu'elle puisse l'être dans ces conditions.

Une fois passée la porte de son appartement, il a la surprise d'être accueilli par un petit miaulement aigu. Lullaby vient se frotter à ses jambes comme il en a l'habitude lorsqu'il le voit chez Gabriel, et Sacha le soulève dans ses bras pour l'installer sur son épaule.

— Qu'est-ce que tu fais là, hum ? demande-t-il à la petite créature.

Hormis les affaires de l'animal, il ne trouve pas d'autre indice sur son arrivée, et devine que Gabriel est passé plus tôt dans la journée pour le déposer ici ; peut-être que personne d'autre ne pouvait s'occuper de lui pendant un mois entier. Si autrefois, l'avoir chez lui l'aurait gêné, ici ce n'est pas vraiment un problème. Il pourra se balader jusque dans la boutique s'il le souhaite, et Sacha aura tout le temps qu'il faut pour s'occuper de lui.

Déposant Lullaby sur le dossier du canapé, il file à la salle de bain pour une douche bien méritée après son heure passée à courir. Sa deuxième surprise l'attend sur le miroir au-dessus du lavabo, un petit mot glissé dans le cadre qui dit : Душ , пиво и ждать меня на диван [2].

Il se met à rire en ôtant ses vêtements collants de sueur pour les lancer dans la corbeille en plastique bleu qui lui sert de panier à linge. Gabriel va avoir besoin de cours de grammaire s'il veut continuer à lui parler russe ; en tout cas, il a dû s'entraîner à écrire car ses lettres, bien qu'un peu raides, sont facilement reconnaissables.

Ses efforts pour communiquer avec lui sont vraiment touchants.

Il prend son temps sous la douche, caressant du doigt les carreaux couleur ciel qu'ils ont posés la semaine dernière. Il avait alors pu cesser de se laver chez son voisin de palier pour profiter de sa vraie salle de bain, avec son carrelage soigneusement posé, son lavabo blanc étincelant et le grand miroir carré, accroché sous le néon déjà présent, qu'il a récupéré dans le bric-à-brac d'Armand. Il manque certainement un rideau de douche, peut-être un tapis, et aussi une commode pour ne pas avoir à aller chercher des serviettes propres au milieu du séjour, mais le plus important, ça reste tout de même que cette pièce est fonctionnelle, et qu'il en est très fier.

La mezzanine aussi a été terminée en priorité ; la rambarde qu'il a construite est simple mais assortie au plancher, protégeant efficacement quiconque de faire une mauvaise chute depuis le lit, et le vasistas neuf qu'a fait installer Armand avant son arrivée baigne la petite chambre d'une douce lumière lors des jours de beau temps. Gabriel est même venu avec lui choisir les draps, bleu nuit pour les oreillers et le drap-housse et un gris perle pour la fine couette matelassée. Grâce à une bonne isolation, l'appartement ne nécessite qu'un chauffage minimum pour être agréable à vivre, et un duvet ne sera probablement pas nécessaire cet hiver.

Lorsque ses doigts commencent à se flétrir sous l'eau chaude, il éteint la douche et attrape la serviette posée sur le lavabo afin de se sécher vigoureusement. Il la noue ensuite autour de sa taille et se rend à la cuisine, évitant de justesse de marcher sur la queue rousse de son nouveau colocataire curieux, pour jeter un œil au contenu du réfrigérateur. Gabriel ne s'est pas contenté d'acheter un pack de bière, il a également fait les courses pour au moins le reste de la semaine, s'assurant qu'il mangerait correctement en son absence. Il ne lui a pas fallu longtemps pour deviner que la cuisine et les repas réguliers ne sont pas le fort de Sacha, et bien que le geste soit affectueux, il ne peut s'empêcher de faire une grimace face à toute cette nourriture.

Cependant, le temps n'est pas aux reproches, et il referme le petit réfrigérateur une bière à la main. Kozel , annonce la canette jaune pâle qu'il fait tourner au creux de sa paume. Aucune idée d'où Gabriel se procure de la bière tchèque, mais elle a bon goût. Soudain, il se rappelle du petit mot et part s'asseoir sagement sur le canapé, où il est censé attendre son ami. Lullaby l'y rejoint tandis qu'il se penche avec curiosité vers la table basse, y découvrant un objet qu'il n'avait pas remarqué en entrant : des haut-parleurs taille réduite, il semblerait, greffés au téléphone de Gabriel. Quelle idée de laisser son téléphone ici ?

Il le retourne avec curiosité et sans le faire exprès, lance un morceau de musique que son propriétaire a probablement mis en pause avant de laisser l'appareil derrière lui.

Un mot, de la musique… qu'est-ce que c'est que cette mise en scène ?

— Tu attends quelqu'un ? demande une voix douce depuis l'entrée.

Il lève aussitôt les yeux pour tomber sur la silhouette de Gabriel, appuyé contre l'encadrement de la porte qu'il a ouverte sans faire de bruit. Sacha sourit et se lève, avançant vers lui jusqu'à ce que Gabriel l'arrête d'un bras tendu.

— Canapé, souffle-t-il en baissant la tête.

C'est à ce moment que Sacha remarque ce qu'il y a de bizarre chez lui : ses vêtements. La température ne se prête pas vraiment au port d'une veste à manches longues, aussi légère soit-elle, ni à celui d'un pantalon en cuir.

— Qu'est-ce que tu… ?

— Chut.

Gabriel avance en le repoussant du plat de la main, jusqu'à ce que ses mollets rencontrent le bord du canapé et qu'il doive s'asseoir. Le bout d'une botte vient alors se poser sur sa cuisse, et Gabriel appuie nonchalamment son bras sur son genou plié pour se pencher vers lui.

— Assis, suggère-t-il sur un ton étrangement doucereux.

Sacha plisse les yeux de défi et s'apprête à lui saisir la jambe lorsqu'il la retire subitement. Gabriel s'écarte hors de sa portée avec un petit sourire mesquin et d'un mouvement rapide, monte le son du juke-box improvisé posé sur la table. Les haut-parleurs crachent un morceau vaguement électronique, saturé de basses et de retouches digitales, que Sacha a déjà entendu quelques fois lors de soirées.

Néanmoins, c'est la première fois qu'il a le droit à un danseur pour le distraire de la musique.

Gabriel a l'air de s'amuser de le voir aussi surpris ; il déboutonne lentement sa veste en prenant une pose sensuelle, et Sacha ne peut s'empêcher de fixer ses doigts avec une inexplicable fascination. La douche était sûrement un peu trop chaude, la bière un peu trop fraîche et son organisme trop fatigué pour supporter ce mince apport d'alcool, car il sent pratiquement sa tête tourner lorsque son ami laisse sa veste glisser de ses épaules au sol. Ses doigts se glissent dans ses cheveux, ôtant l'élastique qui les maintient attachés, et une cascade noire s'étale autour de son visage pour masquer un instant ses yeux.

Sacha le regarde sans rien dire, toujours en train d'essayer de se sortir de cet étrange état second dans lequel il se trouve. Il aime bien la chemise que porte Gabriel, avec ses fines rayures blanches et ses pressions, faciles à ouvrir. Si faciles que Gabriel n'a besoin de n'y passer qu'un doigt pour les faire sauter un par un, méticuleusement, découvrant en même temps la peau blanche de son torse que dissimulait le vêtement.

Il se rappelle de cette soirée il y a quelques mois où il avait été troublé à la vue de son téton rose, dévoilé sans son accord. Cette impression l'avait marquée et depuis, le voir ne serait-ce que torse nu lui provoque toujours un petit frisson. Il y a quelque chose de chimique avec Gabriel, une réaction mystérieuse qui l'attire comme rarement il l'a été par quelqu'un, et jamais encore par quelqu'un du même sexe. Même s'il le voulait, il n'est pas certain d'avoir la force de s'arracher de cette attirance, ni de faire taire ces pulsions déplacées qui font chauffer son sang à la vue du jeune homme.

Au lieu de l'embarras, c'est aujourd'hui une dévorante envie de se lever pour aller mordre ce petit bout de chair qui le prend à la vue de son torse nu. Heureusement que ses forces lui font défaut pour l'instant…

Gabriel poursuit son petit show sans se soucier du trouble de son spectateur. À la lumière faiblissante du crépuscule, ses bras musclés sont parcourus d'ombres qui soulignent chacun de ses mouvements, de ses gestes provocants alors qu'il glisse ses pouces sous la ceinture du pantalon qu'il porte bas sur ses hanches. Il s'approche à nouveau de Sacha et fait mine de s'asseoir sur ses genoux avant d'attraper sa main libre pour la plaquer sur son entrejambe. Celui-ci sursaute pratiquement de la manœuvre, mais il ne lui faut pas longtemps pour retrouver ses esprits ; lorsque Gabriel saisit sa canette pour en boire une longue rasade, il en profite pour défaire les boutons de sa braguette, ne s'offusquant pas que son petit ami s'écarte encore hors de portée une fois la tâche accomplie.

Qu'il ait envie de jouer à se faire désirer ne le dérange pas du tout, du moment qu'il se laisse capturer à un moment ou à un autre. Un moment qu'il choisira lui-même, que ça lui plaise ou non.

Bien que serré autour de ses cuisses, Gabriel n'a pas trop de difficulté à se débarrasser de son pantalon, qu'il écarte d'un coup de pied pour lui éviter de se faire piétiner. Non seulement Sacha n'aurait pas cru qu'il parviendrait à faire ça en gardant ses bottes, mais il n'aurait sûrement pas imaginé que Gabriel aurait osé porter un mince string noir en guise de sous-vêtement. Bien qu'il l'ait déjà vu plus nu que ça, ce petit morceau de tissu apporte quelque chose d'étrangement indécent au tableau. Les yeux écarquillés de surprise, Sacha se penche pour récupérer sa bière abandonnée sur la table et la finir d'une traite. Son ami est toujours aussi amusé par ses réactions, mais lorsqu'il décide de faire de la table basse son nouveau podium, c'est l'inquiétude qui assaille Sacha. Sans être très lourd, la pauvre planche et ses quatre pieds risquent de ne pas trop aimer la compagnie…

Plutôt que de ramasser les pots cassés, il lui attrape subitement la jambe ; cette descente précipitée déstabilise Gabriel, qui se rattrape de justesse au dossier du canapé pour ne pas s'effondrer sur son hôte. Et au lieu de le laisser se redresser, Sacha raffermit l'emprise sur sa cuisse et pose fermement son autre main au bas de son dos pour l'empêcher de s'enfuir. Son ventre n'est qu'à quelques centimètres de son visage et Sacha l'embrasse doucement, faisant courir les baisers sur son nombril et au-delà, à la limite du triangle noir qui ne masque pas grand-chose de sa virilité.

Il sent Gabriel se raidir lorsque ses lèvres effleurent son entrejambe, puis frissonner au contact de ses mains sur ses fesses découvertes. Pas besoin d'être devin pour savoir où son petit ami veut en venir avec son petit spectacle, et s'il veut passer à l'étape supérieure, il ne sera pas le seul à donner de sa personne. Il y a encore quelque chose que Sacha lui a refusé jusqu'à aujourd'hui, quelque chose qu'il s'est entendu rabâcher comme si toute la preuve qu'il ne méritait pas d'être avec lui résidait dans cette simple action. Eh bien, il est décidé à leur prouver qu'ils ont tort, à ces mauvaises langues ; quelles que soient ses réticences, ça fait déjà longtemps qu'il a abandonné l'idée de refuser quoi que ce soit à celui qu'il aime.

Sous ses doigts, la ficelle glisse lentement vers le bas, emportant avec elle le peu de tissu qui le recouvre encore. Il sent que Gabriel fatigue à se maintenir à la force des bras et il le tire légèrement derrière les cuisses pour qu'il s'agenouille de part et d'autre de lui, juste à la bonne hauteur pour ce qu'il veut faire.

— Sach' ? chuchote l'intéressé sur un ton inquiet.

Il sent sa main se glisser sous ses cheveux pour se stabiliser et sourit avant d'embrasser son bas-ventre dans l'espoir de le rassurer. Il n'y a pas de quoi en faire tout un plat, vraiment. Sa chair sous ses lèvres est chaude, pleine de vie, et il la sent palpiter joyeusement au contact d'un autre être humain. Le goût est le même que celui de sa peau, juste un peu plus fort, et celle-ci est encore plus soyeuse que le reste de son corps, d'un rose alléchant. Il sent Gabriel s'accrocher à lui, frémir, et plus il l'engloutit, plus il semble se tendre dans ses bras. Les mains de Sacha qui le caressent doucement, des épaules jusqu'au bas des cuisses, n'ont pas vraiment d'effet sur lui, et seule une griffure un peu plus prononcée sous ses fesses lui provoque un petit glapissement de surprise.

Sans lumière, la pièce est trop sombre pour pouvoir distinguer tous les détails, mais Sacha devine ses joues rouges lorsqu'il lève les yeux vers lui, sa langue occupée à répéter les gestes que son amant a testés sur lui ces dernières semaines. Le contact de ses dents sur son gland est la limite que Gabriel peut supporter et il repousse Sacha avec un gémissement, les yeux fermés et les dents serrées le temps de calmer son pouls affolé. Les mains sur ses hanches, Sacha le force à s'asseoir sur ses genoux et niche son visage au creux de son cou, s'enivrant de son parfum familier, goûtant du bout de la langue celui de sa sueur. Il lèche tendrement sa clavicule, remontant le long de son cou pour venir mordre délicatement l'arrière de son oreille. Gabriel se détend enfin contre lui, soupirant de plaisir en sentant ses dents s'attaquer au cartilage de celle-ci, puis sa langue s'y glisser avant qu'il ne lui murmure un sensuel « Tu as envie ? » qui le fait trembler d'excitation.

— Très, chuchote Gabriel en plongeant ses grands yeux dans les siens.

Le temps d'un baiser, Sacha lui passe un bras autour du corps et l'autre sous les fesses, puis se lève – avec une aide minimum de sa part – en l'emportant avec lui. Le trajet jusqu'à l'escalier est périlleux et il repose finalement sans trop de délicatesse son passager, qui ne peut s'empêcher de rire.

— Retire ça, gronde Sacha en désignant ses bottes avec le sourire, le corps plaqué contre celui de Gabriel pour se rendre impressionnant.

— Retire ça , répond-il en glissant son petit doigt sous sa serviette pour la dénouer.

Sacha la lance en direction du canapé, d'où leur provient le miaulement courroucé de Lullaby qui s'est fait chasser de sa place chaude par l'ovni humide, tandis que Gabriel écarte du pied ses chaussures. Les marches de l'escalier sont avalées en trois enjambées et une traction des bras, qui l'emmènent ramper à quatre pattes sur le moelleux matelas avant de s'y étendre sur le ventre. Sacha l'y rejoint rapidement et ne peut s'empêcher de mordre une de ses belles fesses blanches au passage, arrachant un petit cri de surprise à son amant.

— Sous la couette.

Gabriel s'exécute docilement, rabattant la couette sur eux alors que Sacha s'étend sur lui. La lumière orangée qui filtre à travers le vasistas les baigne d'une aura apaisante, apportant avec elle la relative fraîcheur de la nuit dont ils vont bien avoir besoin si Gabriel fait office de bouillotte, comme à son habitude.

Sacha explore sa peau du bout des doigts, des lèvres et des cils, les laissant courir le long du corps svelte de son amant, écoutant le bruit de son souffle, de son cœur, de ses os qui craquent lorsqu'il écarte un peu plus ses jambes pour se glisser entre elles. La première protestation de Gabriel lui vaut une morsure à l'intérieur de la cuisse, la seconde un délicieux coup de langue, et les objections font enfin place aux gémissements de rigueur lorsque sa langue vient se glisser là où ils ne sont encore jamais allés jusqu'à présent.

Gabriel remue sous la caresse et Sacha ressert ses doigts sur ses cuisses musclées en un « Reste tranquille » silencieux, que l'intéressé semble avoir du mal à respecter. Il finit par le libérer, remontant lentement le long de son corps, léchant la goutte d'excitation qui perle au bout de son membre gonflé, mordillant son téton dur puis sa lèvre douce avant que son amant lui empoigne la nuque pour l'embrasser avec passion.

— Tu… murmure Gabriel, les joues encore roses d'embarras.

— Je ?

— Je ne pensais pas que tu ferais ça, avoue-t-il d'une petite voix.

— J'ai déjà fait plus de choses que tu ne le crois, répond Sacha en riant tout bas.

Près de la tête de lit, un petit sac en papier qui n'était pas là auparavant contient exactement ce qu'il espérait que son petit ami ramène avec lui.

— Merci pour les courses, dit-il en étalant un peu de gel au bout de ses doigts.

— Avec qui ? répond Gabriel d'un air inquiet, ignorant complètement sa phrase.

— Hein ?

Le contact froid de ses doigts fait sursauter son petit ami, qui en oublie un instant sa question, jusqu'à ce que ses yeux troublés se braquent à nouveau dans les siens, attendant la réponse à ce doute qui l'assaille.

— Anna, soupire finalement Sacha. Qui d'autre ?

— Oh…

Il se retient d'ajouter quoi que ce soit d'autre, pas vraiment d'humeur à lui expliquer les points communs entre les hommes et les femmes que son ami se fait sûrement un plaisir d'ignorer, et poursuit son action avec attention. Gabriel ne semble pas gêné par cette première intrusion, plus intéressé par la caresse de ses lèvres dans son cou qu'autre chose, même lorsqu'il ajoute un second doigt. Finalement, tout va peut-être se passer bien plus facilement qu'il ne le pensait.

Entre deux baisers, il sent la main de Gabriel venir l'encercler, caressant souplement son membre déjà dur. S'il croit qu'il va avoir besoin d'aide pour rester en forme, il se trompe ; un an d'attente est sûrement le meilleur aphrodisiaque qui existe. C'est même plutôt de son impatience qu'il devrait s'inquiéter, parce qu'à le sentir aussi proche, sa peau marquée du parfum de l'excitation qu'il lèche sur sa gorge, Sacha risque de ne pas tenir les préliminaires encore longtemps.

Il n'est pas le seul d'ailleurs, comme il le devine lorsque Gabriel récupère lui-même un petit emballage rouge brillant sous l'oreiller et le déchire entre ses dents. Sacha s'assied sur ses talons pendant qu'il se charge lui-même de le lui enfiler, en profitant au passage pour mordiller un de ses tétons. Sacha lui saisit la mâchoire en grondant et le réquisitionne pour un baiser, juste de quoi le distraire le temps de le faire tomber sur le matelas à nouveau.

Il s'installe entre les cuisses de Gabriel, posées sur les siennes, et attrape un des oreillers pour le glisser sous le bas du dos de son amant.

— Détends-toi.

Gabriel le regarde en silence, sa bouche entrouverte pour laisser passer son souffle court, et pendant un instant, Sacha se demande ce que cet acte va changer entre eux. Peut-être rien, peut-être qu'il y voit un peu trop de choses, mais l'engagement qu'il est en train de commettre lui semble soudain lourd à porter. Pas assez lourd cependant pour enrayer l'envie qui lui dévore les entrailles, celle de plonger dans son corps et de s'y fondre, de fusionner un court instant avec lui et de sentir son cœur battre de l'intérieur.

Il voit les dents de Gabriel se planter dans sa lèvre inférieure, ses muscles se raidir et ses doigts agripper férocement les draps, expression muette de la douleur qu'il est en train de lui causer. Cette constatation le fait s'arrêter, mais son amant lui saisit le bras et le serre, refusant d'attendre plus longtemps. Pourtant, forcer la barrière de ses muscles ne l'amènera à rien, et Sacha saisit sa cuisse pour ne pas qu'il l'empêche de s'écarter.

— Non !

— Gabriel…

— Fais-moi mal.

Sacha se fige, les yeux écarquillés. Il n'a pas vraiment dit ça… ?

Le regard soudain affolé de Gabriel lui confirme que si et cette fois-ci, il s'écarte franchement pour s'asseoir au pied du lit. Son amant se redresse comme un ressort et pose ses mains sur ses épaules, l'air désemparé.

— Attends, je…

— Tu n'as pas le droit de me demander ça, le coupe Sacha en fronçant les sourcils.

— Désolé.

— Tu ne peux pas…

— S'il te plaît, supplie Gabriel en lui posant ses mains sur les oreilles, oublie ça. J'ai besoin de toi, s'il te plaît…

Sacha lui passe un bras autour de la taille et le ramène contre lui en soupirant. On peut dire qu'il se débrouille bien pour gâcher le moment, mais à le sentir pratiquement effrayé dans sa façon de s'accrocher à lui, il n'arrive même pas à lui en vouloir. Sa peau est chaude contre la sienne, invitante, et il embrasse doucement son cou pour le rassurer, conscient que le plus gêné dans l'histoire n'est sûrement pas lui-même. Qu'il comprenne ou non son besoin de douleur, le fait qu'il le désapprouve ne suffira sûrement pas à le changer.

Gabriel est plus ou moins assis sur ses genoux et il suffit à Sacha d'ajuster un peu sa position pour le placer comme il faut. Il le sent se détendre au contact de ses doigts glissants, une fois de plus, et décide de le distraire pour qu'il cesse de penser à ce qui se passe pour l'instant. Au creux de l'oreille, il lui chuchote des choses sans importance, des phrases en français et d'autre en russe, auxquelles Gabriel répond maladroitement. Des détails que Sacha a remarqués le font rougir, rire même, et d'une main posée sur sa hanche, entre deux compliments, il le guide sur lui. La surprise de Gabriel lui vaut une griffure bien sentie à l'épaule et un petit cri, que Sacha étouffe d'un baiser, mais c'est sans résistance qu'il s'enfonce délicieusement en lui.

Un an d'abstinence… ça risque d'être un peu plus dur à gérer qu'il ne le pensait. Les sensations le submergent, insidieuses vagues de plaisir qui exacerbent ses sens, aggravant son envie d'abandonner sa retenue et d'assouvir une envie trop longtemps contenue. Mais les yeux troubles de Gabriel lui font l'effet d'un coup de fouet et il reste sagement immobile, le laissant guider le timide mouvement qu'il instaure, tester ses limites de ce qu'il peut supporter. Et seulement lorsque tout est en règle, lorsque les muscles tendus ont fait place à un agréable cocon, il le soulève pour l'allonger sur les draps, là où ils ont commencé.

Il n'a pas remarqué le moment où le ciel orangé a fait place à la nuit claire de la ville, mais c'est un sombre bleu aux reflets de lumière qui les éclaire maintenant. Il y a eu quelques ajustements, pas mal de gémissements, ceux de Gabriel surtout, qui lorsqu'il a passé ses jambes par-dessus ses bras pour l'étirer un peu sont devenus de séduisants cris. La caresse de ses longs doigts sur son torse, son dos et sa nuque, puis celle de ses lèvres moites, partout où elles pouvaient l'atteindre, l'a laissé étourdi de bien-être. Il a déjà connu pas mal de choses dans sa courte vie, l'adrénaline de la violence, l'euphorie de l'alcool, le délire de la drogue parfois, et même si faire l'amour a depuis longtemps cessé d'être une nouveauté, il n'avait encore jamais fait ça . Il n'avait jamais connu cette fièvre étourdissante, celle du contact d'un corps moite sous le sien, vibrant de désir, avide au point de le dévorer en lui petit à petit. Ses lèvres sont presque meurtries par la force de leurs baisers mais il ne peut s'empêcher d'en vouloir encore, de les glisser au creux de la gorge de cette merveilleuse créature étendue près de lui pour le taquiner.

Fragile et superbe créature, essoufflée par l'effort qu'ils viennent de faire, et pourtant pressée de s'y remettre lorsque Sacha lui murmure un doux « Encore ? » à l'oreille.

À la lumière de la nuit, les yeux gris de Gabriel sont aussi noirs que des abysses, presque mystiques, et il les fixe tandis que celui-ci s'installe à califourchon sur son ventre. S'ils étaient raisonnables, il leur faudrait une bonne douche, pas mal de repos et sans doute un verre d'eau, mais ces préoccupations matérielles semblent pour l'instant bien loin. Tout ce à quoi Sacha est capable de penser en ce moment, c'est à la chaleur de ses cuisses contre ses flancs, à ces petits mamelons qu'il a envie de mordiller pour le sentir trembler, et à cet endroit qu'il a envie de revisiter pour voir s'il se montre toujours aussi accueillant. Alors, il le laisse prendre le contrôle, retenant à peine ses mouvements brutaux, pressé d'atteindre le point de non-retour qu'ils attendent tous deux avec impatience.

C'est emmêlés sous la couette chaude qu'ils s'endorment quelques heures, jambes entre jambes et bras contre torse. Sacha se souvient s'être réveillé blotti contre le dos de Gabriel, et d'avoir réussi à enfiler une protection avant de soulever sa cuisse pour se glisser en lui, bercé par ses gémissements rassurants. Puis un nouvel éclair blanc, dormir encore et se réveiller ébloui par la lumière du jour, seul entre les draps défaits, avec pour mince consolation l'enivrante odeur de son amant sur l'oreiller qu'il serre contre lui.

Ils vont peut-être passer un mois séparés, mais les dizaines de « je t'aime » qu'ils se sont murmurés cette nuit seront suffisants pour les faire tenir.

--

— Hum… un peu plus lentement, je pense.

— Comme ça ?

Il répète la danse de ses doigts sur le clavier, suivant leur mouvement des yeux pour ne pas refaire d'erreur sur ce morceau qui lui donne du fil à retordre depuis presque une heure déjà.

— Voilà, comme ça c'est bien, le félicite Vanessa.

Assise à ses côtés sur le banc rembourré du piano, le chat lové sur ses genoux avec une expression d'extase, elle joue quelques notes pour répéter le rythme à suivre. Ça fait quelque temps que Sacha n'a pas eu l'occasion de se remettre au piano, depuis la fin des cours probablement, et la reprise n'en est que plus difficile. Surtout quand on sait qu'elle espère le faire jouer avec elle à un concert dans moins de deux jours.

— Tu crois vraiment que je vais y arriver ? soupire-t-il en répétant une fois de plus la partie délicate du morceau.

— Bien sûr que j'y crois, je ne te torturerai pas pour rien sinon.

Il lui lance un regard suspicieux auquel elle répond d'un clin d'œil. Ses cheveux d'habitude tressés sont aujourd'hui détachés en une cascade flamboyante sur ses épaules, contrastant avec le bleu ciel de la robe bustier qu'elle porte. Lorsqu'il l'a vue entrer dans la boutique ce matin, lumineuse comme un rayon de soleil, il s'est presque senti coupable qu'Armand ne soit pas là, encore plus lorsqu'elle lui a dit venir le voir personnellement. Enfin, considérant que le but de sa visite consiste à le tourmenter sur ce terrible morceau de piano, la culpabilité est quelque peu passée depuis.

— Tu sais, je vais normalement jouer dans la rue le week-end… Tu vas devoir expliquer à Audrey pourquoi leur violoniste les laisse tomber cette semaine.

— Dans la rue ? ! s'indigne Vanessa en posant sa fine main blanche sur son bras.

Lullaby, réveillé par ce mouvement brusque, s'étire paresseusement et saute des genoux de sa bienfaitrice pour aller trottiner dans la boutique.

— Euh, oui, on joue en ville l'après-midi.

— Et vous gagnez beaucoup avec ça ?

— On fait juste ça pour le plaisir, mais ça va, à trois on a de quoi boire un verre après.

— Ah ces jeunes, boire le gain d'une journée de travail…

Il lui répond d'une grimace et se concentre à nouveau sur le morceau, répétant cet enchaînement encore et encore, jusqu'à en avoir les doigts raides.

— Raconte-moi : tes vacances, ça se passe bien ? lui demande-t-elle en s'étirant à ses côtés.

Il arrache son regard de sa peau au teint laiteux que sa robe découvre un peu trop et acquiesce simplement, ne sachant pas trop quoi en dire.

— Qu'est-ce que tu fais de tes journées ?

— Je travaille ici. Je fais des meubles, aussi.

— Des meubles, vraiment ?

— Armand a ramené beaucoup de bois vraiment très beau.

— Tu me montres ?

— Si tu veux.

Il n'y a pas grand-chose à montrer pour l'instant, mais le peu déjà fait lui apporte un sentiment de satisfaction pas désagréable. Après la rambarde, il s'est comme promis attaqué aux chaises, dont il a réalisé deux exemplaires plutôt réussis. Puis ce fut au tour de la table basse, qu'il a construite cette fois-ci avec une lourde planche de bois fixée sur quatre pieds massifs, désormais capable de supporter le poids de Gabriel si l'idée lui vient à nouveau de s'en servir comme estrade. Et depuis, il s'est attaqué à une petite table de chevet qui traîne quelque part dans le salon en attendant qu'on la termine.

Ils n'ont rien de très original, ces meubles, mais il les aime bien quand même. Déjà parce que le bois est assez beau pour faire oublier leur design simpliste, parce qu'il a passé assez de temps à les poncer pour qu'ils soient doux et sans accroc au toucher, et parce qu'il a les a fait lui-même, tout bêtement. Son chez lui, avec ses meubles… l'endroit parfait.

Abandonnant la leçon pour quelques instants, Sacha la précède à l'étage et la laisse regarder ses œuvres. Dehors, le temps est clair, chaud comme toute journée d'été qui se respecte, et depuis la fenêtre ouverte lui arrive une odeur indescriptible, celle des toits brûlants, des fruits murs et de l'agitation de la ville. Il joue entre ses doigts avec une pièce, un vieux rouble trouvé au fond d'une poche qu'il garde sur lui depuis, et qui – allez savoir pourquoi – lui rappelle Gabriel. Ce doit être les deux semaines presque sans nouvelle qui font cet effet-là.

— C'est à toi, ça ? s'étonne Vanessa en dépliant le pantalon en cuir posé sur la table, faisant office de porte-linge en attendant qu'il se fasse une commode.

Il traverse la pièce en deux enjambées pour le récupérer, repliant rapidement le vêtement pour le glisser sous la pile de jeans.

— C'est rien. Piano ?

Elle rit de le voir gêné et passe un bras autour de ses épaules en un geste complice.

— Comment il va, ton chéri ?

Pour toute réponse, il lui plaque une main sur la bouche et l'escorte hors de chez lui.

 

[1] Bienvenue nulle part

[2] Douche, bière, et m'attendre sur le canapé.

 

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