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-19. Dull Flame Of Desire
Quand les yeux de mon amour sont baissés
Quand tout est ravivé par le baiser de la passion
Et à travers les cils baissés, je vois la flamme terne du désir

Björk, 2007

 

Le bruit incessant d'un moteur le gêne dans sa course, et malgré ses efforts pour en trouver la source, seul un épais brouillard l'entoure. Cela fait des heures qu'il court, sans savoir où il va, cherchant quelque chose d'important qui lui échappe. Il l'a sur le bout de la langue pourtant, mais plus il s'enfonce dans le brouillard, plus ses pensées s'embrument. Les gens qu'il croise sur sa route ont un étrange air absent et il passe devant eux sans s'arrêter, incapable de le faire même s'il le voulait, poussé par une indicible urgence de mener à bien sa quête. Alors qu'il s'enfonce dans un petit bois, une feuille des fougères géantes qui bordent la route lui écorche la joue, et tandis qu'il tente de l'éviter une seconde le râpe au même endroit, lui arrachant une grimace de douleur. Il trébuche sur une des piles de livres éparpillés sur le chemin et au moment où il se rend compte que le grondement mécanique a cessé, un affreux cri résonne autour de lui.

— Maow ! miaule Lullaby à son oreille une seconde fois, recommençant aussitôt à lui lécher la joue en ronronnant lorsque qu'il ouvre enfin les yeux.

— Sale bête, grogne Gabriel en le poussant du lit pour enfoncer son visage dans l'oreiller.

Son mince espoir de pouvoir se rendormir est réduit à néant deux minutes plus tard par la sonnerie de son réveil, lui signalant qu'il est temps qu'il se lève et qu'il se prépare en vitesse s'il ne veut pas manquer son examen de Français.

Maudites épreuves anticipées.

Il se traîne hors du lit sans prendre la peine d'ouvrir totalement les yeux, juste assez pour trouver la salle de bain, la baignoire et le thermostat de la douche, qu'il allume en soupirant. La pression du jet, réglée au plus élevé, l'inonde d'eau glacée avant d'atteindre la température voulue. À défaut d'être agréable, ce petit système le réveille, et il prend sur lui pour ne pas somnoler au fond de la baignoire comme parfois. Après un séchage intensif, il retourne dans sa chambre s'habiller, maudissant une nouvelle fois son chat d'avoir abandonné la moitié de son pelage sur son jean de la veille.

— Si je n'étais pas végétarien, tu serais passé à la casserole, ronchonne-t-il en attrapant l'animal sous les pattes avant pour qu'il soit à hauteur de son visage.

Lullaby se met à ronronner de plaisir, comme à chaque fois qu'on le porte, et il le repose avec un soupir de dépit. Son sac est déjà prêt depuis la veille au soir, ne contenant qu'une trousse et le carnet à dessin qu'il emporte toujours avec lui ; il le jette sur son épaule pour le déposer dans le hall, puis rejoint la cuisine sans entrain.

— Bien dormi ? demande sa mère en se servant une tasse de café.

Il acquiesce vaguement et attrape un bol, d'humeur céréales ce matin, qu'il remplit avant de s'asseoir à table.

— Alors, tu te sens comment ? ajoute-t-elle en prenant la chaise en face.

— Comme d'habitude. Je ne devrais pas ?

— Ça ne te stresse pas trop, ton premier vrai examen ?

Heureusement que si peu ne l'atteint pas, car elle a vraiment le chic pour dire les choses qui angoissent.

— Je ne pense pas avoir de raison d'être stressé, répond-il froidement.

— Bien sûr que non, je suis sûre que tu vas réussir, mais c'est tout de même un événement. Le début d'une longue série avant les partiels, la licence, …

— Et l'examen du Barreau dans dix ans, hein ?

— Tu vois loin, répond-elle en riant comme d'une bonne blague. On aura le temps d'en reparler, tu ne crois pas ?

— Il n'y a rien à dire, grommelle-t-il en fourrant une cuillerée de céréales dans sa bouche pour se retenir de créer un nouvel esclandre.

— Tu veux que je te dépose, ce matin ?

— Non, je rejoins des amis, ça ira.

— Très bien, appelle-moi juste quand tu auras terminé ton épreuve, d'accord ?

— Hum hum.

Il finit son bol en quatrième vitesse et le dépose dans le lave-vaisselle avant de remonter dans sa chambre pour un dernier brossage de dents avant le départ. Il a plus d'une heure devant lui pour rejoindre l'établissement où se déroule l'épreuve, et le trajet en bus ne lui prendra qu'une vingtaine de minutes. Si Sacha est bien réveillé, ils pourront peut-être profiter de ce temps supplémentaire pour rattraper les derniers jours passés séparés. À cause de leurs emplois du temps différents, des dernières compétitions et du travail de Sacha – sans parler de la surveillance constante de sa mère sur l'avancée de ses révisions –, il a dû affronter quatre jours de solitude que quelques coups de fil nocturnes n'ont pas vraiment apaisée.

Et enfin, ce matin, ils vont pouvoir parler un peu. S'il se débrouille bien, il pourra même grappiller une partie de l'après-midi avec lui, et demain soir, lorsque les épreuves de sciences seront également passées, il compte bien passer la nuit ailleurs que cloîtré dans sa chambre.

Il appelle Sacha une fois sa veste enfilée, laissant sonner à deux reprises avant de raccrocher pour lui indiquer qu'il l'attend dans cinq minutes à l'endroit habituel. Le temps de mettre ses chaussures et son sac sur son épaule, il lance un dernier au revoir à sa génitrice et sort en trottinant, direction le petit parc à quelques pâtés de maison d'ici. La chaleur ambiante a retrouvé un niveau raisonnable mais il prend soin de s'asseoir à l'ombre, enfonçant ses écouteurs dans ses oreilles pour oublier le bruit environnant quelques instants.

Lorsque cinq minutes ont passé, il rappelle à nouveau, surpris que Sacha ne soit pas déjà arrivé. Il avait semblé fatigué au téléphone, la veille au soir et était parti se coucher à neuf heures, contrairement à ses habitudes. Cependant, Gabriel aurait pensé qu'il serait par conséquence debout aux aurores ce matin. Contrairement à lui, il a des raisons d'être stressé, et bien qu'il ne le montre pas, Gabriel a senti lors de leurs séances de révisions que certains détails continuent de lui poser problème. Pas de quoi se faire un sang d'encre, mais cela dit, le fait de passer un examen dans une autre langue que sa langue maternelle doit sûrement ne rien faire pour arranger les choses.

— Allez, répond, soupire-t-il pour lui-même.

Les sonneries s'enchaînent jusqu'à tomber sur le répondeur automatique, et Gabriel raccroche, agacé. C'est bien le moment de faire le mort, ce matin… Il se lève et part en direction de chez son ami, prenant le chemin inverse à celui qu'il emprunte habituellement. Si Sacha est en retard, il le croisera sur la route, et sinon, il lui reste encore le temps de le sortir de force de son lit pour qu'ils arrivent à temps à leur examen.

Ses pas s'accélèrent petit à petit, portés par un mélange de dépit et de nervosité de ne croiser personne. Il termine le trajet en courant, inquiet de voir qu'une demi-heure s'est déjà écoulée depuis son départ, et s'engouffre sans faire de pause dans l'immeuble de Sacha. Heureusement, la porte de sa chambre n'est pas fermée à clef, lui évitant de l'enfoncer comme il le prévoyait dans le cas inverse – quitte à se déboîter l'épaule dans la foulée.

Mais la vision qui l'attend n'est pas celle à laquelle il s'était préparé.

— Sacha ! s'exclame-t-il en le voyant assis par terre, appuyé contre le bord du bureau et les yeux mi-clos.

Il se précipite vers lui et s'agenouille à sa hauteur, l'empoignant par les épaules pour le secouer légèrement.

— Gabriel… souffle le jeune homme qui semble émerger de l'inconscience. Je n'ai pas réussi à…

Il soulève difficilement sa main posée au sol pour lui montrer son téléphone, apparemment éteint.

— Sacha, ça va ? Qu'est-ce qui t'arrive ? demande Gabriel sur un ton plus paniqué qu'il ne le voudrait.

Lorsqu'il pose ses mains de chaque côté de son cou, l'intense chaleur de sa peau lui répond mieux que n'importe quels mots : il est brûlant de fièvre.

— Depuis quand est-ce que tu es malade ? Sacha ?! s'affole-t-il en voyant sa tête basculer vers l'avant, comme s'il était incapable de la maintenir droite.

Une main s'accroche faiblement à un pan de sa veste et il lui semble entendre son nom prononcé d'un filet de voix, mais impossible d'obtenir une autre réaction.

— Ce n'est pas le moment de nous faire ça, tu sais, gémit Gabriel en s'accroupissant pour le saisir sous les aisselles et le remettre sur pieds.

Il doit mobiliser toutes ses forces pour le maintenir debout et parvient non sans mal à le faire avancer jusqu'au lit, où il l'allonge avec autant de délicatesse que possible. Son tee-shirt est trempé de sueur et il lutte pour le lui ôter, renonçant à lui en faire enfiler un propre avant de le border sous une couverture.

— Нет , proteste-t-il tout bas en essayant de la repousser.

— Si, il faut faire tomber la fièvre, tu n'as pas le choix, gronde Gabriel en rabattant une fois de plus la couverture sur lui.

Il s'assied alors au bord du lit et chasse du bout des doigts les mèches blondes collées à son front, avant de se pencher pour embrasser doucement ses lèvres sèches.

— Qu'est-ce qu'on va faire ? soupire-t-il avec un air inquiet. Il faut qu'on y soit dans vingt minutes, et je ne pourrais jamais t'y emmener…

Sacha sort alors de sa léthargie pour se tourner vers lui et le pousse faiblement en fronçant les sourcils.

— Va-t'en, ton examen…

— Je ne vais pas te laisser comme ça, refuse-t-il catégoriquement.

— Gabriel, s'il te plaît, va-t'en… пожалуйста ... [1]

Il a encore assez de force pour prendre un petit air suppliant et Gabriel sent sa résistance faiblir ; Sacha aura une raison valable pour justifier son absence, mais que pourra-t-il dire, lui ? Jouer les garde-malades n'est pas exactement une bonne excuse pour manquer un examen national. Cependant, même s'il partait maintenant, il y a peu de chances qu'il y soit à l'heure, en considérant le changement de bus à faire pour s'y rendre…

Il faut qu'il trouve quelqu'un pour le sortir de là, quelqu'un à qui il pourra laisser Sacha en toute confiance. Et autant qu'il aimerait que ce soit Chris, c'est Armand qu'il se retrouve à appeler, priant pour qu'il accède à sa requête.

L'urgence de sa voix suffit à convaincre le jeune homme endormi de venir immédiatement et il perd de précieuses secondes à lui expliquer comment trouver l'immeuble de Sacha, se retenant de lui faire remarquer qu'il devrait au moins savoir où habite son employé.

— Gabriel, ton examen… murmure à nouveau Sacha lorsqu'il revient de la salle de bain avec une serviette humide, qu'il lui passe sur le visage pour le rafraîchir.

— Je sais, je vais y aller. Armand sera là dans cinq minutes.

— Pas besoin…

— Chut. Tu ferais mieux de m'expliquer comment tu arrives à tomber malade en cette saison, et juste quand il ne faut pas !

Sacha ne répond pas, retournant à son précédent état comateux, et il continue à lui éponger le visage doucement. Comment va-t-il rattraper son examen, maintenant ? En le passant à la deuxième session ? Devoir recommencer les révisions le mois prochain, pendant que tout le monde sera en vacances, va réellement être une plaie, et tout ça pour un coup de fièvre malvenu…

Son téléphone sonne pour le prévenir qu'Armand est arrivé. Il embrasse une dernière fois le malade et saisit ses clefs avant de sortir pour refermer derrière lui.

— Salut, lance Armand avec l'expression hébétée de quelqu'un à peine sorti du sommeil.

— Excuse-moi de t'avoir fait venir mais il y a urgence.

— Sacha est malade ? demande-t-il en se souvenant de ce qu'il lui avait annoncé au téléphone.

— Oui, il doit avoir au moins quarante de fièvre et c'est l'épreuve de Français ce matin.

— Mince… ah mais, attends, et toi ?

— Tu crois que tu pourrais m'emmener ? tente Gabriel en se mordant la lèvre avec un air gêné.

— Grimpe, on y va.

Contrairement à l'impression qu'il donne, Armand est de toute évidence assez réveillé pour conduire à une vitesse pas exactement raisonnable à travers les rues du centre-ville. Au moins, Gabriel n'a pas eu à lui expliquer où se trouve son centre d'examen, et il serre les dents en le voyant prendre des raccourcis dont il n'avait même pas connaissance.

— Est-ce que tu pourrais rester un peu avec Sacha ce matin ? demande-t-il en masquant l'inquiétude de sa voix.

— Bien sûr, je n'ai rien de prévu.

— Il faudrait appeler le médecin, demander un certificat pour justifier son absence…

— Je sais, ne t'en fais pas. Concentre-toi plutôt sur ton examen.

Gabriel lui fait un sourire reconnaissant auquel Armand répond d'un clin d'œil, avant de freiner sauvagement au détour d'une ruelle.

— Et voilà, tu peux y aller, lance-t-il en désignant l'établissement du doigt.

— Merci beaucoup, dit Gabriel en fouillant dans ses poches pour retrouver les clefs de Sacha, qu'il tend au conducteur. C'est la première porte au deuxième étage.

Armand hoche la tête et attend qu'il ait passé la porte du lycée pour faire démarrer son moteur en trombe. Gabriel ignore le regard désapprobateur de la surveillante, qui s'apprêtait à ranger sa liste d'élèves, et se fait inscrire avant de prendre place dans sa salle.

Les quatre heures de torture commencent.

Ses lèvres s'étirent en un petit rictus en lisant le sujet ; d'une banalité sans fond, il regroupe exactement ce qu'on leur a rabâché ces dernières semaines avec une insistance plus que suspecte. Il garde ses feuilles de brouillon de côté, prévoyant de les recycler en support de graffiti, et commence à rédiger directement sur sa copie. Il ne lui faudra pas deux heures pour finir, pas plus de vingt minutes pour relire, et en comptant le trajet, il sera de retour auprès de Sacha dans trois heures. Et même si le gain est mince, il accélère son rythme d'écriture, impatient d'en finir.

La surveillante fronce les sourcils lorsqu'il vient lui rendre sa copie, exactement deux heures quinze après le début de l'épreuve, mais il ignore délibérément son reproche implicite. Il a mieux à faire que de peaufiner une stupide dissertation pour quelques points supplémentaires, dont il n'a sûrement pas besoin. Certains regards intrigués le suivent des yeux tandis qu'il récupère son sac et sort de la salle le plus discrètement possible. D'autres élèves l'ont imité, traînant à présent dans la petite cour de l'établissement, et il s'écarte du chemin pour ne pas avoir à leur parler. Avoir les horaires des bus n'aurait pas été superflu pour lui éviter d'attendre pour rien à l'arrêt, mais à défaut, il s'assied sur un coin du banc et sort son carnet pour griffonner distraitement, cherchant à oublier une seconde son petit ami malade qui l'attend.

— Gaby ! lance une voix de fille en approche.

Il grince des dents et claque son carnet pour le refermer, faisant face à la figure rougie d'Ally qui a dû courir jusqu'ici pour le rattraper.

— Oui ?

— Tu sais où est Alex ? Je ne l'ai pas vu ce matin…

Aussi tentante que soit l'idée de lui répondre qu'il n'en sait rien, ou mieux, qu'elle aille se faire voir, il décide de faire un ultime effort pour cette personne que Sacha apprécie. Cependant, à peine le mot « malade » sorti de sa bouche, il regrette aussitôt son geste en la voyant prendre une expression affolée.

— Le pauvre, juste le jour du bac de Français ? Quelle poisse…

— Hum, répond vaguement Gabriel en espérant qu'elle en reste là.

— Il faut que je l'appelle, je vais passer lui apporter du thé, dit-elle pour elle-même en fouillant ses poches.

— Du thé ? Tu ne sais même pas ce qu'il a !

— Et alors ? rétorque-t-elle avant de pousser un petit cri d'exclamation en trouvant enfin son téléphone portable.

Il se retient d'insister, maudissant l'idiotie féminine et ce stupide bus qui ne pointe pas le bout de son nez. Comme il s'y attendait, personne ne répond à l'appel et Ally pousse un long soupir résigné.

— On va le voir ensemble ? lance-t-elle alors en venant s'asseoir près de lui.

Il lui fait les gros yeux, préférant garder le silence pour ne pas risquer de l'envoyer paître, et s'écarte de quelques centimètres.

— Je peux me contenter de te suivre, sinon, souffle alors la jeune fille en lui passant un bras autour des épaules pour l'empêcher de s'écarter plus.

— Méfie-toi, gronde-t-il tout bas en décrochant ses doigts de sa clavicule.

— Je ne pense pas que ça ferait plaisir à ton ami que tu me mettes à la porte de chez lui sans son accord, tu ne crois pas ? Ne devrais-tu pas te montrer sociable et agréable avec sa meilleure amie ?

— Sa meilleure amie ? C'est nouveau, ça.

— Il fallait bien que quelqu'un s'occupe de lui pendant que tu jouais les têtes de mules, que veux-tu…

Il se lève brusquement, incapable de masquer son air contrarié qui ne lui attire qu'un petit rire amusé.

— Arrête de faire la gueule, Gabriel, je veux juste passer voir s'il n'a besoin de rien et je vous laisse tranquille.

L'arrivée du bus lui évite de répondre et il part s'appuyer debout contre la vitre, espérant qu'elle choisisse de s'asseoir et le laisse un peu en paix le temps du trajet. Ally prend en effet un siège, juste à côté de lui, mais a la décence de rester silencieuse jusqu'à leur arrêt. Il ne retient pas un mot de ce qu'elle lui raconte lors de la partie à pieds jusqu'à l'immeuble de Sacha – quelque chose à propos de l'épreuve de Français qui ne l'intéresse absolument pas –, mais lui tient tout de même la porte, sa colère quelque peu apaisée à l'idée de revoir enfin son ami.

Il frappe à la porte de sa chambre, s'attendant à ce qu'Armand vienne lui ouvrir, mais c'est le visage rond d'une femme qui lui fait face dans l'entrée.

— Bonjour, la salue-t-il sur un ton surpris.

— Gabriel, je suis heureuse de te revoir, l'accueille la tante de Sacha en leur faisant signe d'entrer.

À présent cinq dans la petite chambre, ils doivent se serrer pour pouvoir tenir sans se marcher dessus, et tandis qu'Ally monopolise la conversation, Gabriel laisse son regard errer sur la silhouette blottie sous les draps. Il semble endormi, inhabituellement recroquevillé sur le côté, et par-dessus les conversations de chacun, Gabriel entend sa respiration hachée et sifflante s'échapper d'entre ses lèvres. Qu'est-ce qu'il donnerait pour pouvoir s'allonger près de lui…

— Ton épreuve s'est bien passée ? lui demande soudain Armand.

— Hum hum, répond-il distraitement en s'arrachant à sa contemplation. Le médecin… ?

— Il a dit que c'était une grippe et qu'il devait rester couvert jusqu'à la fin de la semaine.

— Ok.

— Hey, comment ça va ? les interrompt Ally en venant s'asseoir près du malade.

Sacha gémit doucement lorsqu'elle lui pose une main sur le front, que Gabriel doit se retenir d'aller arracher, et ouvre les yeux après quelques secondes d'hésitations.

— Tu as besoin de quelque chose ? continue la jeune fille sur un ton maternel énervant.

Il secoue lentement la tête et s'étire sous le drap, essayant visiblement de se réveiller un peu plus franchement, puis lève les yeux sur Ally avec une expression perplexe.

— Il ne fallait pas, souffle-t-il tout bas.

— Ne t'en fais pas, je voulais m'assurer que personne ne te séquestrait…

— Tss, siffle Gabriel en croisant les bras pour montrer son mécontentement.

— Je suis rassurée, poursuit Ally sans faire attention à lui. Si tu as besoin de quoi que ce soit, tu m'appelles, ok ? Je te ramènerai du thé et des biscuits quand ça ira un peu mieux.

— Merci.

— Soigne-toi bien.

Gabriel fronce les sourcils, constatant qu'elle ne semble pas encore avoir envie de partir, occupée à arranger méticuleusement la couverture de Sacha qui a de nouveau fermé les yeux. Pourtant, à son petit sourire, il devine qu'elle est tout à fait consciente de sa contrariété, et même qu'elle s'en amuse. Il se tourne alors vers la tante de Sacha, se forçant à lui poser quelques questions de bienséance pour ne pas jouer le jeu d'Ally, et se retient de soupirer de soulagement lorsqu'elle se lève enfin pour les saluer.

— On se voit demain, Gaby, lance-t-elle avec un clin d'œil appuyé avant de partir.

Son grognement provoque un petit rire à Armand, qui tousse faussement pour le masquer. Incapable de se retenir une minute de plus, Gabriel part alors s'asseoir au bord du lit, posant sa paume contre le côté du cou de Sacha pour évaluer sa fièvre.

— Il a pris sa température ?

— Trente-neuf sept, répond Armand en reprenant sa place contre le bureau. Je lui ai enfilé un sweat-shirt pour la faire baisser plus rapidement.

— C'est bien…

La serviette avec laquelle il lui a rafraîchi le visage ce matin est toujours posée près du lit, flottant dans une gamelle d'eau froide, et il l'essore pour la passer délicatement sur le front de Sacha, suivant la ligne de son visage pour ôter la sueur qui se forme à la lisière de son cuir chevelu.

— Gabriel, murmure-t-il sans ouvrir les yeux.

— Mmm ?

Mais rien d'autre ne franchit ses lèvres et il continue de passer lentement le linge humide sur son visage, trop absorbé par sa tâche pour se souvenir de la présence de deux autres personnes dans la pièce.

— Hum, lâche Armand en se raclant la gorge, je voulais te parler de quelque chose, Gabriel.

— De quoi ? s'étonne-t-il en se retournant vers lui.

— C'est la première fois que je viens ici et franchement, même si je sais que Sach' n'aime pas trop son appartement, je n'imaginais pas que ce serait aussi lugubre. Il y a de l'humidité partout, des bouts de murs qui s'effritent, des moisissures…

— C'est un vieil immeuble.

— Trop vieux pour y faire habiter des étudiants, soupire Armand en croisant les bras. Je n'arrive pas à croire qu'on le fasse vivre ici en sachant très bien qu'il ne pourra pas se permettre mieux.

Gabriel hausse les épaules, impuissant face à cette constatation.

— J'en viens au fait, ajoute le jeune homme avec un petit sourire. J'ai discuté avec Rose et on s'est dit que ça serait une bonne chose de lui trouver un studio ailleurs, vu qu'il va bientôt avoir dix-huit ans.

Rose ? Il regarde en souriant la tante de Sacha, dont il vient de découvrir le prénom, avant de se rendre compte qu'il vient d'apprendre une information beaucoup plus capitale : bientôt dix-huit ans ?

— Quand ? s'exclame-t-il.

— Le vingt-sept, répond Armand sur un ton étonné. Tu ne savais pas ?

— Non.

Et autant qu'il veuille le reprocher à son petit ami, le voir tourner entre les draps sans pouvoir trouver le repos lui fait ravaler son indignation.

— Ah, euh… enfin, on s'est donc dit que c'était l'occasion de le faire bouger d'ici, et j'ai pensé qu'on pourrait lui aménager le studio en face de mon appartement. Pour l'instant, c'est plus un grenier qu'autre chose, mais si on enlève tout le bazar qui s'y trouve ça pourrait faire un studio correct. Et je me suis dit que si je lui propose d'aider pour les rénovations, il sera moins réticent à accepter.

— Vous lui en avez parlé ?

— Non, il n'est pas vraiment lucide depuis ce matin. Je pensais qu'on pourrait lui faire une surprise…

Dire que Sacha apprécie les surprises serait sans doute un peu excessif, mais connaissant son aversion pour cet endroit, il sera probablement reconnaissant d'avoir la possibilité de vivre ailleurs. Et pas n'importe où, non plus : en face de chez Armand, au-dessus de la boutique… pratiquement son endroit de rêve.

Autant dire que le convaincre de venir passer la nuit chez lui ne va plus être une si mince affaire.

— Je vais venir aider, dit-il en acquiesçant. Je préférerai aussi qu'il vive ailleurs qu'ici, et ça lui plaira d'être au-dessus de la boutique.

— C'est aussi ce que je me suis dit.

— J'ai proposé mon aide mais il paraît que vous y arriverez sans moi, intervient Rose. Je peux en tout cas participer aux frais de location s'il y a besoin d'un camion pour déménager.

— Non, ce n'est pas la peine, insiste Armand avec un grand sourire. C'est gentil d'être venue s'occuper des papiers de Sacha, je n'avais aucune idée d'où trouver son carnet de santé et de quoi dire au lycée pour son absence.

— C'est le moins que je puisse faire, le rassure-t-elle en lui tapotant l'épaule. Je ne vais pas pouvoir rester très longtemps, il faut que j'aille chercher mes enfants à l'école ce midi. Est-ce qu'il y a besoin d'autre chose ?

— Je pense que c'est bon, dit-il en posant sur le bureau le carnet qu'elle lui tend. J'ai hâte que vous veniez visiter le magasin.

— Et je viendrai dès que possible, c'est promis, répond-elle en lui faisant la bise. Gabriel, tu peux venir à la maison quand tu veux, j'en connais une qui serait ravie de te revoir !

Il sourit et lui fait la bise à son tour, s'écartant le temps qu'elle embrasse Sacha, et la regarde partir accompagnée d'Armand. Ravie de le revoir, une gamine de dix ans… il aimerait mieux éviter d'être le fantasme d'adolescentes prépubères, et qui plus est de la famille de son petit ami. Celui-ci n'a pas rouvert les yeux depuis le départ d'Ally, et Gabriel glisse sa main sous les couvertures pour serrer doucement ses doigts.

— T'as vu ça, tout le monde se démène pour t'aider, chuchote-t-il à son intention. Ne viens pas me dire que personne ne se préoccupe de toi après ça…

— Je déteste cet endroit ! éclate soudain Armand en refermant la porte derrière lui.

Gabriel ôte aussitôt sa main de celle de Sacha et se tourne vers lui en haussant un sourcil.

— Franchement, quelle idée de le faire habiter dans un endroit pareil ! T'as vu l'état de la salle de bain ? Ça ne m'étonne pas qu'il tombe malade en plein mois de juin dans un bâtiment aussi pourri…

— Je crois qu'il m'a dit que son voisin avait attrapé quelque chose la semaine dernière, se souvient alors Gabriel. Il le lui a sans doute transmis.

— Encore mieux, soupire Armand en époussetant de sa main le plâtre qui s'y est collé après l'avoir posée sur le mur. Si je savais qui aller voir, je ne me gênerais pas pour leur donner mon avis sur l'état des lieux !

Il sourit de le voir s'énerver, quelque part un peu jaloux de ne pas pouvoir en faire autant, mais tout de même heureux de le voir se soucier de lui. Une personne importante de plus, c'est une raison supplémentaire pour que Sacha n'ait plus envie de repartir…

— Je crois que je vais l'emmener chez moi, ça m'insupporte de le laisser croupir ici un jour de plus.

— Non, je vais m'en occuper, répond aussitôt Gabriel. Il y a toute la place qu'il faut chez moi et je suis en vacances à partir de demain, j'aurais le temps de m'occuper de lui.

— Et tes parents ?

— Peu importe, je leur dirai que son appartement est en travaux. D'ailleurs, il l'est, non ?

— C'est vrai, il va falloir qu'on se dépêche de tout débarrasser…

— J'ai un ami qui pourra nous aider. D'ici la fin de la semaine, ce sera vide.

— Parfait.

Ils se regardent avec un air complice, et un instant plus tard, s'activent à ranger les affaires de Sacha dans les sacs disponibles ; cette pièce-là, il ne faudra pas plus d'une heure pour la vider.

--

— Gabriel ! s'exclame une voix depuis la cuisine.

Il lève les yeux au ciel mais ne s'arrête pas pour autant, maintenant fermement Sacha contre lui, son bras passé autour de ses épaules. Lui faire monter l'escalier ne sera sûrement pas la tâche la plus aisée du monde mais il faudra bien passer par là pour pouvoir le laisser enfin dormir.

— J'attends que tu m'appelles depuis deux heures ! Où étais-tu ? s'indigne sa mère en apparaissant dans l'entrée.

— Occupé, soupire-t-il en forçant son malade à grimper les marches une à une.

— Bonjour, intervient Armand sur un ton embarrassé.

Gabriel ne manque pas de remarquer son regard accusateur suite au reproche de sa mère et y répond d'un sourire, laissant le pauvre bougre se débattre avec elle pour leur trouver une bonne excuse. Il ignore même le début de la conversation, concentré sur sa mission, et une fois en haut traîne Sacha jusqu'à la première chambre d'ami pour l'allonger sur le dessus de lit. Il l'aurait bien mis dans sa chambre, à portée de main pour la nuit, mais les concessions de sa mère ont sûrement des limites, qui doivent commencer par faire dormir les invités dans la chambre d'ami.

— Laisse-moi, grogne Sacha en le repoussant faiblement lorsqu'il commence à le déshabiller.

— Tu rêves, rétorque-t-il sur un ton amusé. Tu vas devoir me supporter encore un moment !

— Mmm…

Il cesse de se débattre tandis que Gabriel lui ôte ses vêtements, le laissant en sous-vêtement sur le matelas le temps d'aller chercher des rechanges dans sa chambre. D'en bas lui provient un bruit de conversation feutrée, signe qu'Armand a réussi à apaiser sa harpie de mère. Il récupère un pantalon de jogging et un tee-shirt à manches longues dans son placard, n'ayant pas le courage de redescendre récupérer les affaires de Sacha, et retourne auprès de lui pour les lui enfiler. Il ne s'est jamais occupé d'enfants – ni d'adultes, d'ailleurs – auparavant, et habiller quelqu'un de non coopératif est bien moins évident qu'il l'aurait espéré. Surtout lorsque Sacha l'attrape par la taille, le faisant tomber assis sur le lit, pour enfouir son visage contre sa cuisse. Et aussi mignon que soit le geste, ce n'est pas vraiment le moment pour se montrer démonstratif ; Gabriel lui caresse un instant les cheveux en souriant et s'arrache à son étreinte pour le forcer à se mettre sous les draps, le bordant étroitement pour être sûr qu'il reste couvert.

— Non, ça ne me dérange pas, dit sa mère d'une voix légèrement étouffée par la cloison.

— C'est vraiment gentil à vous, répond Armand sur un ton étrangement placide.

Gabriel s'écarte du lit avec un soupir, se félicitant intérieurement pour ce timing parfait, et sort de la chambre en chaussant son masque d'impassibilité.

— Il dort, annonce-t-il en esquissant un sourire à Armand. Il vaudrait peut-être mieux ne pas trop le déranger.

— Je lui dépose juste ses affaires, répond-il en soulevant légèrement le sac qu'il tient.

Gabriel s'écarte avec une petite courbette et rejoint sa chambre, se retenant à la dernière seconde de fermer la porte pour éviter au maximum les signes d'hostilité. Sa mère a accepté la présence de Sacha ; reste à la mettre assez en confiance pour ne pas qu'elle les surveille, quitte à lui laisser un peu plus de terrain que d'habitude sur sa vie. Il sait ce qu'il risque s'il se faufile hors de sa chambre la nuit, mais le fait est qu'il sera incapable de se retenir : savoir Sacha aussi proche et ne pas pouvoir l'approcher le rendrait dingue. Il faudra simplement jouer de prudence, voilà tout…

Alors qu'il s'apprête à sortir du placard son matériel de peinture, préparant le terrain pour la seconde toile qu'il s'est promis de commencer dès le lendemain, le vibreur de son téléphone l'interrompt.

« Hum ? dit-il en se haussant sur la pointe des pieds pour saisir sa boîte à pinceaux.

— Eh bah, c'est maintenant que tu réponds ? grogne Christophe à l'autre bout du fil.

— J'avais une épreuve ce matin, je te rappelle.

— Justement, j'aimerais bien savoir comment ça s'est passé.

— Bien, comme tu le devines déjà. Autre chose de sensationnel à me demander ?

— Je te sens de bonne humeur, encore.

— C'est pas ça, soupire-t-il en se laissant tomber assis sur le lit. Sacha est malade, il a manqué l'examen de ce matin.

— C'est moche, commente Chris sur un ton pas vraiment concerné.

— Attends la suite : Armand a décidé que son immeuble était trop délabré pour y vivre et qu'il allait lui aménager le studio voisin à son appartement. Alors pendant ce temps, Sacha habite chez moi et je suis réquisitionné pour vider le studio en question.

— Il habite chez toi ? Eh bah, t'as pas peur avec ta mère dans les parages…

— Je sais me tenir, merci ! Et dernière chose : tu es réquisitionné aussi, bien sûr.

— Quoi ? Pourquoi moi ? s'indigne Chris.

— Parce que je te le demande, mon lapin, répond sournoisement Gabriel. Tu te souviens de ta petite faveur ? Chacun son tour…

— Génial…

— Ça va, ne te plains pas, ce sera juste toi, Armand et moi. En deux jours ce sera fini.

— À moins que je ne t'aie tué avant ça…

— Des mots, toujours des mots…

— Vas-y, pique-moi mes expressions en plus ! »

Gabriel se laisse aller à discuter quelques minutes, perdant le fil de la conversation pour embrayer sur de stupides débats comme ils avaient l'habitude d'en avoir, et c'est la présence d'Armand dans l'encadrement de sa porte qui lui fait finalement raccrocher.

— Désolé de te déranger, s'excuse ce dernier. Je voulais juste te prévenir que je rentre, je garde ce qu'il y a dans la voiture pour l'instant. Ça te va ?

— C'est parfait, il devrait avoir ce qu'il faut ici.

— Tu viens quand pour le déménagement ?

— Mercredi matin ?

— Parfait, à mercredi alors.

Le jeune homme repart aussi vite qu'il est arrivé, ne lui laissant même pas le temps de lui proposer de le raccompagner à l'entrée. D'un autre côté, s'il met un pied hors de la chambre, il va falloir envisager une conversation avec l'autorité parentale, et même si ce n'est que pour quelques minutes de répit, il préfère tout de même rester ici. Se souvient-elle de Sacha aussi bien qu'elle avait pu le marquer, au moment d'une des périodes les plus tendues de leur guerre froide ? Si ça se trouve, il n'est qu'un camarade parmi les autres à ses yeux, et jamais elle n'y prêtera attention.

En tout cas, c'est tout ce qu'il souhaite.

--

Au moment où les trois garçons mettent les pieds dans le « grenier » d'Armand, ils s'attendaient définitivement à autre chose qu'à l'amoncellement incohérent de meubles et d'antiquités, chacun appuyé en équilibre précaire sur son prochain, le tout recouvert d'une épaisse couche de poussière qui semble s'y être installée au moins plusieurs siècles auparavant.

— Il faut qu'on débarrasse ça ?! s'étrangle Chris devant la tâche colossale qui les attend.

— Je ne pensais pas que ce serait autant en bazar, s'étonne Armand en faisant quelques pas dans la pièce. Je savais que les déménageurs avaient déposé les meubles de mon père ici, mais je n'imaginais pas qu'ils les auraient empilés n'importe comment.

— Comment il peut y avoir autant de poussière ? s'étonne Gabriel en passant le doigt sur une table à proximité.

— Un des mystères de la science, je présume, plaisante Armand en s'accoudant à un vieux canapé.

Celui-ci bascule subitement en arrière, précipitant dans sa chute un ensemble de lampes, de tapis et de tiroirs empilés qui font un vacarme épouvantable en s'écrasant sur les autres meubles alentour, les faisant sursauter.

— Oups, glousse Armand avec un air gêné. Je crois qu'on va faire un premier voyage à la casse, de toute façon…

Descendre les meubles les plus imposants leur prend toute la matinée, forcés de mettre d'abord de côté tous les bibelots les encombrant avant de leur faire traverser la boutique et la rue, jusqu'à la camionnette qu'Armand a loué pour l'occasion. Leur premier passage à la décharge, puis au garde meuble pour les choses en bon état, leur vaut un arrêt au fast-food local pour faire taire les incessants gargouillements du ventre de Christophe.

Après le tas de meubles lourds, un monticule d'objets aussi divers qu'inutiles les attend encore, et suite à un énième voyage au garde meuble, Gabriel commence à se demander si deux jours vont vraiment suffire à tout débarrasser. Une fois la pièce vide, il leur faudra encore ôter au moins la poussière et les toiles d'araignées, et l'échelle menant pour l'instant à la mezzanine semble tellement moisie qu'ils n'osent même pas y monter pour récupérer ce qui s'y trouve. Armand avait parlé de « rénovation », mais c'est pratiquement une reconstruction totale du studio qui est à envisager si quelqu'un veut y vivre.

Pas sûr que la surprise soit si bien accueillie que ça par son futur occupant, finalement.

— À quoi tu penses ? lui demande Armand en lui passant un carton rempli de breloques.

— Aux travaux à faire, avoue-t-il en le déposant sur une pile de ses semblables. Ça va prendre pas mal de temps, non ?

— Du moment qu'on arrive à sortir le plus gros d'ici pour demain soir, j'ai fait jouer quelques faveurs pour avoir un coup de main de gens qui s'y connaissent. Ils vont au moins s'occuper de l'électricité et de la plomberie, et installer une partie des équipements.

— Mais ce ne sera pas habitable pour autant.

— Non. Enfin, j'ai une chambre d'ami ; le temps de refaire le parquet et la mezzanine, il pourra toujours dormir chez moi. C'est ça qui t'inquiète ?

— C'est juste que je ne suis là que pour encore trois semaines, alors il faudra qu'il habite quelque part après ça.

— Je ne vais pas le laisser à la rue, hein ! Et en trois semaines, il y a le temps de retaper l'étage pour y mettre un lit.

— Il dormira par terre sinon, ça endurcit, grommelle Christophe en réapparaissant à leurs côtés pour récupérer un nouveau carton à descendre.

— Tu vas voir, c'est toi que je vais faire dormir par terre, lance Gabriel en essuyant ses mains sales sur le tee-shirt noir de son ami.

— Ah, c'est comme ça ! À la décharge toi aussi ! s'exclame-t-il en l'attrapant soudain au niveau des cuisses pour le jeter sur son épaule comme un sac de pommes de terre.

— Repose-moi, imbécile !

Ses cris restent sans réponse tandis que Christophe le porte jusqu'au camion comme promis, pour ne le lâcher qu'au milieu d'un tas de couvertures qui amortit à peine sa chute. Armand en profite pour se moquer d'eux depuis l'étage, les traitant de gamins, et bien que Gabriel meure d'envie de rendre à Chris la monnaie de sa pièce, l'envie de coincer Armand à deux pour lui faire payer sa remarque est encore plus tentante.

Il est temps de lui faire goûter au fameux « mystère de la science » dans laquelle il les traîne depuis ce matin.

 

— Tu sens bizarre, dit Sacha d'une voix douce lorsqu'il s'assied sur le matelas à côté de lui.

— Ah bon ?

Gabriel renifle son tee-shirt, imprégné de l'odeur des antiquités et de la poussière qu'il a côtoyées toute la journée, et soupire. Le soleil était bien bas à l'horizon lorsqu'ils ont quitté le grenier d'Armand, complètement épuisés, et la grimace que Chris lui a faite lorsqu'il lui a dit « à demain » ne présage rien de bon pour la journée à venir. Lui-même a connu de meilleurs jours, mais pour Sacha, il serait prêt à faire tous les efforts du monde.

— On est allé fouiller dans le grenier de Chris cet aprem', il cherchait de vieilles affaires. Tu veux que j'aille me changer ?

— Non, laisse.

— Tu veux dîner ? J'ai faim.

— Si tu veux.

Sacha se redresse lentement, ses cheveux étrangement aplatis par un trop long séjour dans le lit, et s'extrait des couvertures avec un petit grognement d'inconfort. Ses vêtements froissés lui collent à la peau, soulignant chaque relief de son corps, et Gabriel se force à ne pas trop le fixer le temps qu'il se lève. Le voir porter ses vêtements est déjà assez perturbant pour qu'il se permette en plus de fantasmer ouvertement sur ce qu'ils révèlent.

— Ça va aller ? demande-t-il en s'avançant pour le soutenir lorsqu'il titube légèrement.

— Mmm, manque d'exercice, soupire Sacha en s'accrochant fermement à son épaule.

Une crise de toux l'arrête un instant, puis ils se remettent doucement en route, le bras de Gabriel toujours passé autour de sa taille. La chaleur que dégage son corps sortant à peine du sommeil imprègne sa peau, contrastant avec la fraîcheur qu'apporte la maison en cette saison de sécheresse. Loin de se plaindre cependant, Gabriel le garde contre lui, profitant de chaque instant passé ensemble à pouvoir se comporter comme ils le souhaitent. S'il en croit le mot épinglé dans l'entrée à son arrivée, sa mère ne sera de retour que tard dans la nuit, une occasion rare de profiter de sa soirée avec la seule personne qui compte vraiment.

— Ma mère ne t'a pas dérangé ?

— Non, souffle Sacha en descendant précautionneusement l'escalier. Elle est venue quelques fois mais j'ai fait comme si je dormais.

C'est encore mieux que s'il lui demandait de faire attention ; la mauvaise impression que lui a laissée sa mère lors de leur première rencontre s'est imprimée dans sa conscience, le gardant de faire quoi que ce soit pouvant attirer son attention. Si Gabriel avait dû être vigilant pour deux de lui-même, la tâche aurait été particulièrement ardue.

Le sol froid de la cuisine sous les pieds de Sacha le fait frissonner et son ami sourit en allant lui chercher une couverture, qu'il dépose sur ses épaules pour calmer sa chair de poule.

— Tu veux quelque chose de chaud ? Une soupe ? propose-t-il en examinant le contenu du réfrigérateur.

— Ce que tu as, c'est bien.

Pendant qu'il prend place sur une chaise, Gabriel s'affaire à faire chauffer une brique de minestrone et à se préparer un sandwich fromage-concombre, qu'il pose sur la table avec un verre de jus d'orange et un comprimé blanc pris dans un des tiroirs.

— Orange-paracétamol, ça te dit ? demande-t-il à Sacha.

— Parfait, répond celui-ci en les avalant. Tu ne devrais pas rester près de moi tout le temps, tu vas tomber malade toi aussi…

— Je l'ai déjà attrapée, lui rappelle Gabriel en s'appuyant contre la table. Et puis je peux bien tomber malade, je suis en vacances de toute façon…

— Mais je ne veux pas que tu sois malade à cause de moi. Je peux rentrer, maintenant que ça va mieux.

— Tu n'es pas bien ici ?

Gabriel lui fait un petit air malheureux pour le convaincre, qui lui attire un sourire et un petit signe de la main pour qu'il se rapproche. Sacha passe alors ses bras autour de sa taille, puis pose sa joue contre son ventre en le serrant doucement.

— Si, je suis bien ici, mais il faudra bien que je rentre un jour.

— Ce week-end, souffle Gabriel en passant ses doigts entre ses mèches blondes.

— Ok.

Le bruit de la soupe en train de bouillir interrompt leur moment. Gabriel le sert avant de s'asseoir en face, grignotant distraitement son sandwich tout en le regardant manger. Son teint n'a pas exactement la même couleur que d'habitude, un peu plus pâle, et ses yeux normalement lumineux semblent empêtrés dans un invisible brouillard. Après avoir passé quelques jours sans se raser, sa mâchoire s'est recouverte de poils drus, plus sombres que ses cheveux, presque assez longs pour en devenir doux lorsqu'on les caresse dans le bon sens. Bien que le style « mal rasé » n'ait jamais fait partie de ses favoris, indéniablement, il va très bien à Sacha. Près de son menton, une ligne de peau glabre indique la présence d'une cicatrice, généralement invisible, et Gabriel se fait une note mentale à ce sujet.

Amusant les petits détails auxquels on s'attache après avoir passé tant de temps à regarder quelqu'un ; tant de moments passés à l'épier, puis à le regarder discrètement lorsqu'ils étaient ensemble, jusqu'à ce que tout devienne plus simple et qu'il puisse l'observer à sa guise, nuit et jour, avec toutes les autorisations du monde. Tant d'esquisses et de souvenirs qu'il est capable de replacer la moindre fossette de ce visage, de retracer la courbe de ses cils à la perfection, chacun de ses épis avec une étonnante précision. Comme un appareil photographique, son esprit a tout imprimé, chaque changement et chaque constante, gravant son image au fer rouge dans son cerveau. Même Christophe, avec qui il a passé un temps incalculable, ne lui apparaît pas aussi net lorsqu'il y pense.

L'obsession semble être un excellent moteur de son inspiration artistique, indubitablement.

— … cet été ? demande soudain Sacha en tapotant sa main posée sur la table.

— Pardon ?

Le petit sourire qu'il lui fait est amusé, comme s'il devinait à quoi il était en train de penser.

— Qu'est-ce que tu fais cet été ?

— Ah… je pars un mois avec mes parents, l'Italie, encore . Mais c'est la dernière année et ils seraient capables de m'attacher à l'arrière de la voiture si je refusais…

— Et après ?

— Après, rien. Enfin si, une semaine à la mer avec Chris, mais j'espérais que tu serais là aussi.

— À la mer ? répète Sacha en fronçant légèrement les sourcils. Avec Chris ?

— Avec Chris et sa copine du moment, rectifie Gabriel. C'est une bonne occasion de passer une semaine tranquille.

— Je ne sais pas si je vais travailler…

— Tu ne travailles pas déjà pour Armand ? Il te donnera une semaine, tu sais.

— Il faudrait peut-être que je travaille ailleurs aussi.

Abandonnant la croute de son sandwich, Gabriel se lève pour venir l'enlacer par-derrière, posant son menton sur la couverture qui recouvre son épaule.

— Tu devrais te reposer tant que tu le peux, soupire-t-il en appuyant sa joue contre la sienne, rugueuse.

Sacha ne répond pas mais lui caresse un instant la tête, lui signifiant qu'il a bien entendu mais qu'il ne peut pas acquiescer. Comme toujours, le seul à pouvoir le faire changer d'avis reste lui-même, et Gabriel n'insiste pas ; il le pousse simplement à aller dans le canapé pendant qu'il débarrasse la table, avant de l'y rejoindre.

— Si tu tombes malade, gronde Sacha tandis qu'il s'allonge sur lui, ça va mal aller…

Il le fait taire d'un long baiser, glissant ses jambes entre les siennes pour s'étendre de tout son long sur son corps chaud, et frémit lorsque deux mains se faufilent sous son tee-shirt pour se loger au creux de ses reins.

— Ça va aller pour le rattrapage ? demande-t-il en relâchant ses lèvres un instant.

— Je crois que les examens ne m'aiment pas, plaisante Sacha avec un sourire rassurant. Mais ça ira, oui.

— Je ne serai pas là pour t'encourager…

— Je vais m'en sortir quand même, hein.

Gabriel grogne et le fait taire une nouvelle fois à l'aide de sa langue, qui se fait rapidement capturer par sa semblable pour l'attirer hors de sa bouche. Même malade, Sacha n'a visiblement rien perdu de ses talents naturels ; d'ailleurs, il les a si bien conservés que Gabriel sent déjà l'excitation lui monter à la tête, ses doigts s'agripper aux doux cheveux de sa nuque, ses baisers devenir frénétiques et son jean le serrer plus étroitement qu'auparavant. Il doit s'arracher à sa bouche pour calmer l'ivresse avant de faire quelque chose qu'il ne devrait pas, pas au milieu du salon, à cette heure, et avec Sacha encore abattu par la fièvre.

— Tu me donnes de mauvaises idées pour un malade, grommelle-t-il en posant son front contre son épaule.

Sacha rit, ses mains toujours occupées à lui caresser l'épine dorsale, puis le serre un peu plus fort contre lui, une jambe passée par-dessus la sienne.

— Merci d'être là quand ça ne va pas, chuchote-t-il doucement à son oreille. Ça faisait longtemps qu'on ne s'était pas occupé de moi comme ça.

— Je m'occupe de toi quand tu veux, répond Gabriel sur un ton aussi désinvolte que sa gorge serrée le permet.

— Ma mère… avant, elle me parlait tout le temps de ses journées. Chaque soir, elle me racontait toutes les choses qu'elle avait faites, tous les gens à qui elle avait parlé, et la façon dont elle le disait, c'était magique.

Gabriel bouge discrètement, s'allongeant de côté contre le dossier du canapé pour le libérer de son poids, et Sacha appuie son visage contre le bras qu'il a replié sous sa tête pour l'écouter.

— Quand j'étais malade, elle me chantait quelque chose pour m'endormir. Elle me parlait toujours en français, pour la lecture aussi, mais lorsqu'elle chantait c'était toujours en russe. Mon père venait même parfois écouter à la porte, sans qu'elle le sache, et je trouvais ça mignon. C'est idiot, non ?

Avec le sentiment que ce n'est pas réellement une question, Gabriel secoue juste la tête en caressant ses cheveux du bout des doigts. La force de ses souvenirs et celle de ses regrets sont des choses contre lesquelles il est incapable de lutter, et même les mots de réconfort qu'il pourrait lui offrir lui paraissent bien pauvres face à l'étendue de sa perte.

Alors, faisant la seule chose dont il est vraiment capable pour l'apaiser, Gabriel fredonne tout bas un petit air avant de chantonner à voix basse :

Well I said that we should run away, and live to fight another day...

Sacha lève les yeux vers lui avec un air surpris mais il ne s'arrête pas, se remémorant de son mieux les paroles sans perdre la justesse de sa voix.

Take my hand now, I'm not sure I can deal with it...

Un sourire de plus et il ferme les yeux, blottissant son corps contre le sien aussi étroitement que possible, et Gabriel rabat un peu de la couverture sur eux deux.

... they just break us day by day, into millions of small pieces of rainbow, when do you think it will rain? I really wish it could rain, now, take my hand and see we're still part of the rainbow... [2]

Heureusement que pour une fois, Sacha n'a pas voulu garder les yeux ouverts, car il sent ses joues brûler à l'idée qu'il est en train de chanter devant lui , un de ceux qu'il a désormais le plus peur de décevoir. Mais la lenteur de son souffle contre sa peau lui indique rapidement qu'il s'est endormi.

Et bien que pas une goutte de pluie ne tombe au-dehors, la flamme que produit leurs corps enlacés émet assez de lumière pour dessiner tous les arcs-en-ciel du monde.

--

— Ne te fais pas mal avec ça ! le préviens Vanessa en relevant le burin qu'il tenait dangereusement prêt de ses doigts.

— Ça va, la rassure-t-il en déposant l'outil dans la boîte qu'il cherchait depuis quelques minutes.

Armand revient dans la pièce en grommelant pour lui-même, suivi par un Hughes aussi impassible que depuis son arrivée, et s'arrête brusquement à la vue de la jeune femme pour troquer sa mauvaise humeur contre un brillant sourire.

— Vous vous en sortez ? demande-t-il en époussetant ses mains sur son jean taché.

— Ça va, il ne reste plus qu'un petit carton à descendre et j'ai nettoyé la mezzanine, annonce Vanessa en passant ledit carton – bien plus lourd que sa taille ne le laisse entendre – à Hughes, qui le réceptionne avec un « ouf » de surprise.

— Le nouvel escalier est stable ?

— Il est parfait.

La veille, une équipe de professionnels était venue changer la vieille échelle pour un étroit escalier moderne et s'était occupée de rétablir le courant dans l'ensemble de l'appartement. Comme le pensait Armand, rien n'est vraiment endommagé, et même la plomberie ne nécessitera pas de gros travaux ; il est plus question de ménage et de rénovation que de changement profond des lieux.

— Je vais aller chercher l'aspirateur et les serpillières, alors, ajoute la jeune femme en les contournant pour sortir.

Armand n'a pas le temps de la retenir qu'elle a déjà disparu et sa petite moue désolée arrache un sourire à Gabriel, qui le masque d'un petit toussotement.

— J'ai passé un coup d'eau dans la salle de bain mais il faudra changer le carrelage, lui dit-il pour faire la conversation.

— Oui, c'est prévu. J'ai fait une liste des choses à acheter, la peinture, le carrelage, les meubles…

— Ça fait beaucoup de choses.

— Bah, j'aurai toujours utilité d'un studio annexe plus tard, même quand Sach' sera parti.

À la tête que Gabriel fait à ces mots, Armand change soudain de registre pour s'extasier sur la solidité du parquet de la mezzanine, qu'ils n'auront qu'à poncer et vernir pour en faire un véritable étage. Le léger malaise qui s'est installé est du même coup balayé par le retour de Hughes, l'air profondément exténué, à qui Armand s'empresse de dire de rentrer chez lui. Après tout, son aide n'était pas prévue, bien qu'elle se soit montrée plus que précieuse ; le jeune homme s'était présenté ce matin, à la recherche de Sacha pour le prévenir d'une rencontre d'athlétisme que leur entraîneur avait organisée le week-end prochain. Au lieu de son ami, c'est un chantier de déménagement qu'il avait trouvé, et en apprenant qu'il était causé par le futur changement de maison de Sacha, il s'était aussitôt proposé pour aider.

Cela dit, au quinzième carton à descendre, il a sûrement dû regretter son geste.

Hughes accepte avec reconnaissance la proposition d'Armand et leur souhaite bon courage avant de s'éclipser, lâchant un bruyant soupir de soulagement qui les fait tous deux sourire.

— Tu veux qu'on s'occupe de démonter le rail de douche avant que Nessa ne revienne ? suggère le propriétaire des lieux après une minute de silence.

— Bien sûr.

À deux, ils s'affairent à décrocher du plafond le vieux rail rouillé qui servait autrefois à faire coulisser un battant aujourd'hui disparu, puis s'attaquent ensemble à celui fixé au sol qui semble vouloir faire de la résistance.

— Alors, hum… toi et Vanessa ? demande Gabriel sur un ton léger.

— Heu… c'est vite dit.

Malgré sa réponse, il n'a pas manqué de remarquer les constants coups d'œil qu'ils se sont envoyés depuis l'arrivée impromptue de la jeune femme, ni les froncements de sourcils qu'Armand ne pouvait retenir lorsqu'elle se montrait un peu trop amicale avec Hughes.

— Et toi, tu penses quoi de l'appartement ?

— Il est bien, pourquoi ?

— Tu vas sans doute y passer pas mal de temps aussi, non ?

— Ah ? répond-il en le regardant avec un air surpris.

— Ne t'en fais pas, c'est bien insonorisé, lance Armand avec un petit rictus malicieux.

Gabriel le regarde avec le même étonnement pendant quelques secondes, puis la connexion entre toutes ses paroles se fait subitement dans son cerveau et son teint vire à l'écarlate plus vite qu'une ampoule qu'on allume. Depuis quand ? Qui ? Sacha ? Il lui aurait dit ?

Son expression désemparée fait sourire un peu plus Armand, qui lui ébouriffe gentiment les cheveux avant de lui tendre un marteau pour qu'il arrache la dernière pointe récalcitrante. Gabriel s'exécute comme un automate, plongé dans sa réflexion qui fait tourner ses pensées à cent à l'heure. Sacha ne l'aurait pas fait sans lui en parler, donc si ce n'est pas lui, qui ? Qui d'autre avaient-ils en commun ? Sûrement pas Christophe, il tient bien trop à sa vie pour se permettre de révéler des choses pareilles. Vanessa ne le connaît pas, sûrement pas assez en tout cas pour savoir ça, alors qui d'autre ?

Et si ce n'était personne ? Est-ce qu'il se comporte de façon si évidente qu'il suffit de le voir pour deviner qu'il est gay ?

Oh, misère.

— Les garçons ? appelle Vanessa depuis l'entrée.

Armand dépose les rails dans un coin de la salle de bain pour la rejoindre, lui laissant le temps de se remettre de ses émotions avant de faire de même. De toute évidence, il lui a fait savoir exprès qu'il est au courant ; peut-être veut-il juste lui montrer qu'il n'a pas de problème avec leur relation, ou carrément s'attirer sa confiance. Et bien que pour Gabriel, la réponse naturelle à cette initiative serait plutôt de la méfiance, il ne peut pas nier qu'elle a réussi à apaiser une partie de ses craintes.

Comme l'a dit Armand, il risque d'être là souvent, et autant que les choses soit claires dès maintenant : si Sacha se faisait renvoyer de son travail et de son appartement par sa faute, il ne se le pardonnerait jamais.

— On tire à la courte paille pour savoir qui passe l'aspirateur ? propose la jeune femme.

— Je m'en charge, intervient-il en se dirigeant vers le monstre mécanique.

Au moins, avec tout ce bruit, il n'aura plus à répondre à d'autres questions indiscrètes.

--

S'il y a bien une chose qu'on lui a souvent reprochée, c'est son étrange manie de refuser de fermer ses volets la nuit. Il n'a pourtant pas spécialement peur du noir, aussi loin qu'il se souvienne il n'a même jamais demandé de veilleuse, mais fermer ses volets, il en est hors de question. Le seul compromis qu'il a pu faire fut d'acheter un store vénitien pour atténuer les lueurs de l'aube, et rien de plus. La clarté ne l'a jamais empêché de dormir, pas plus que l'obscurité n'a été propice à trouver le sommeil durant ses périodes d'insomnies, et surtout, se faire réveiller par un rayon de soleil sur le visage l'a toujours mis de bonne humeur.

Comme ce matin, par exemple. Ses paupières s'agitent au contact de la vive lumière du jour, quelques secondes à peine, puis il se tourne sur le côté avec un petit soupir de bien-être. La chambre est chaude sans être étouffante, juste assez pour rendre les draps inutiles, et il se prélasse quelques instants avant d'entrouvrir les yeux. Les stores à peine fermés tracent des lignes de soleil sur les murs, jusqu'au lit où il est allongé, nu, sa peau rayée comme celle d'une abeille par la lumière.

Sa peau, et celle de Sacha, endormi à ses côtés.

Il s'étire de tout son saoul, cambrant son dos et repliant ses orteils pour faire fonctionner chacun de ses muscles, puis se tourne doucement pour faire face à son compagnon de lit. Plus éloigné de la fenêtre que lui, le soleil s'est arrêté à son ventre, le laissant en paix quelque temps encore au pays des rêves. Sa peau mate est délicatement bronzée, ayant enfin perdu sa pâleur depuis que la fièvre a cessé, et Gabriel suit des doigts la courbe de son flanc et de sa hanche en prenant soin de ne pas la toucher.

Il avait fallu user de persuasion pour le convaincre de venir dans son lit cette nuit, au point où il avait failli abandonner, mais Sacha avait fini par céder, se glissant une fois la porte fermée à clef dans ses draps frais pour y trouver le sommeil. Il n'y avait pas eu un geste, pas une caresse ni un baiser, mais ça n'avait pas d'importance. L'avoir près de lui était assez merveilleux pour lui faire oublier tout le reste.

Sous le désordre de ses cheveux, ses yeux fermés sont toujours immobiles, sa bouche rosée légèrement entrouverte, et le léger souffle qui s'en échappe ne donne pas le moindre signe que son éveil est proche. Difficile de résister à la tentation de goûter à ces lèvres, de passer sa langue au creux de cette gorge ou de mordiller ces tétons fermes aux sombres auréoles. Ses doigts papillonnent au-dessus de son corps, suivant imperceptiblement ses lignes et contournant les muscles de ses bras, l'un replié sous son oreiller et l'autre négligemment posé sur le matelas.

Lorsque Gabriel s'est endormi la nuit dernière, c'est sur lui que ce bras était posé, l'encerclant tendrement jusqu'à ce qu'il sombre. Il mérite son repos ce matin.

Le drap repoussé jusqu'à sa taille dévoile son ventre plat, délicatement creusé sous ses pectoraux, et de la fente de son nombril part une douce traînée de poils blonds, qu'il sait s'étendre un peu plus bas pour former ces belles boucles convoitées. Inconsciemment, il descend un peu plus bas sur le lit, suivant le niveau où ses yeux se fixent, et lorsque ses lèvres effleurent le ventre de Sacha sans lui arracher le moindre frémissement, il sent son courage le pousser dans la mauvaise direction.

Sans écouter sa raison, deux de ses doigts donnent une légère poussée au drap, qui glisse des hanches de son petit ami jusqu'en haut de ses cuisses, dévoilant tout ce qu'il veut voir. Son sexe est déjà un peu gonflé, reposant contre sa cuisse repliée, et Gabriel s'en approche pour humer l'irrésistible odeur de son bas-ventre. Ce n'est pas qu'il ait envie de le réveiller, loin de là, mais l'opportunité est trop tentante pour qu'il parvienne à réfréner ses envies.

Il teste ses réactions en parcourant le dessous de son membre du bout de la langue, goûtant à sa chair parfumée par sa dernière douche et sa sueur nocturne, et sourit en sentant l'intéressé tressaillir en réponse. Il entoure délicatement sa base de son pouce et son index pour le redresser, puis embrasse son gland rose avant de glisser sa langue dans le fin pli de peau qui l'entoure. Lorsqu'il y referme doucement les lèvres et le suce, son membre s'engorge rapidement de sang pour venir se dresser devant lui. Sa main s'avance alors sur sa peau, l'enveloppant de sa paume, et il fait glisser avec précaution sa peau pour en tester l'élasticité ; parfaite.

Même s'il le voulait, il serait bien incapable de mentir sur ses talents à ce petit jeu, et Sacha l'a vite compris la dernière fois qu'ils y ont joué. Cependant, il n'avait pas osé la moindre remarque, et Gabriel ne s'était pas imposé la moindre retenue. Le peu qu'il en a gardé est le souvenir de ce qui lui a valu les meilleurs tremblements, les meilleures caresses, et c'est là-dessus qu'il compte se concentrer à présent.

Il se passe la langue sur les lèvres avant d'engloutir une nouvelle fois sa proie, la guidant jusqu'à sa gorge avant de la ressortir le temps d'un baiser humide. Sa main accompagne le mouvement avec souplesse, répétant ces gestes jusqu'à sentir un goût salé se fondre sur ses papilles. Il suce alors son gland avec passion, pressant sa veine inférieure du pouce et son frein de la langue, aussi impatient qu'un junkie devant sa drogue. Inconsciemment, sa main libre vient empoigner sa propre érection, et il lâche un gémissement de plaisir étouffé.

Celui qui lui répond passe totalement inaperçu à ses oreilles, mais lorsqu'une main lui saisit la nuque et que le bassin devant lui s'avance, il se rend enfin compte que Sacha a eu le temps de se réveiller et de comprendre de qui lui arrive. Mieux encore, il a eu le temps d'avoir envie d'y participer, comme le prouve la légère traction derrière son cou, accompagnée d'un faible coup de reins. La main de Gabriel lâche son sexe pour agripper sa cuisse, lui faisant signe de prendre le contrôle de l'action.

Sacha s'exécute timidement, guidant ses lèvres le long de sa chair tendue, mais au fil des gémissements de son amant et des caresses de sa langue, le mouvement s'amplifie petit à petit, puis la vitesse, sur laquelle se cale la main de Gabriel. Son habituellement silencieux partenaire se met alors à souffler bruyamment, mêlant ses expirations de rauques soupirs, et il sent son esprit se déconnecter de la réalité. Il n'y a plus que ça qui importe, son plaisir, sa chair et la chaleur de sa paume, la douleur de sa mâchoire et l'étourdissant battement de son cœur. Il n'y a plus que lui, et au son de sa voix grave, distordue par l'extase, il l'engloutit de toute son âme pour s'abreuver de son essence, l'absorbant jusqu'à la dernière goutte, jusqu'à sentir son corps se relâcher comme celui d'un pantin dont on a coupé les fils.

Bien que sa main soit poisseuse, il est bien incapable de dire à quel moment ça s'est produit ; le plaisir de sentir Sacha lâcher prise fut bien plus enivrant que le sien ne l'a jamais été, et il aurait pu continuer indéfiniment.

— Gabriel, murmure ce dernier depuis l'oreiller.

Il enfouit un dernier instant son visage contre son bas-ventre, s'imprégnant de son odeur, puis remonte à son niveau avec un petit sourire penaud. Les yeux de Sacha sont à peine entrouverts, dérangés par la clarté matinale, et il lui caresse doucement la joue du dos de la main. Néanmoins, avant de profiter de ce moment, il fait l'effort de sortir du lit pour chasser de ses doigts et sa bouche les traces de leur union. Il en aurait bien gardé certaines, mais pour le confort de son amant, un peu de menthol ne va pas changer grand-chose.

À son retour dans le lit, Sacha est en train de s'étirer, et à peine Gabriel s'est-il glissé entre les draps qu'il l'attrape par la taille pour le serrer contre lui et l'embrasser tendrement.

— Bonjour, chuchote-t-il lorsque Sacha le libère.

— Рад тебя видеть [3], répond celui-ci en lui caressant sensuellement les fesses. En quel honneur… ?

— Parce que.

Parce que je t'aime.

— Je dois te remercier ?

— Tu es déjà en train de le faire.

Gabriel lui passe les bras autour du cou et le fait basculer sur lui, répondant avec passion à son baiser. Le temps passe à toute vitesse autour d'eux, intensifiant la chaleur des rayons perçant à travers les stores à mesure que se répètent leurs gestes, seule forme de communication nécessaire en cette douce matinée. Ils s'étouffent chacun de baisers, roulant entre les draps en gloussant et laissant leurs mains se balader partout sur la peau de l'autre, jusqu'à le faire rougir, puis doivent arrêter sous peine de partir dans un remake du réveil.

— Tu veux manger quelque chose ? souffle Gabriel après l'avoir coincé sous son poids.

— Toi ? répond Sacha avec malice en lui mordillant la lèvre.

— Je pensais plus à des gaufres, mais…

— Mm, des gaufres…

Ils se séparent le temps de se rendre présentables, puis descendent à la cuisine où les attend un paquet de gaufres belges qu'ils grignotent avec leur thé. Sacha est resté debout, appuyé contre le bord de la table, tandis que Gabriel s'est assis en face sur le plan de travail ; cela fait quelques jours déjà qu'ils prennent leur petit déjeuner ainsi, désertant la table de la cuisine, par prétexte de couper court à la formalité du moment. De plus, leur emplacement actuel leur permet de se trouver exactement dans l'alignement du soleil qui tape à travers la vitre.

Les yeux baissés sur sa tasse, Sacha semble rayonner, absorbant la lumière à travers chacun de ses pores pour la diffuser à la manière d'une luciole, de ses cheveux jusqu'au bout de ses cils, terriblement longs pour un représentant masculin de son espèce. Il y a toujours eu quelque chose avec ses yeux, quelque chose de fascinant, et c'est peut-être ça : ses cils. Presque invisibles quand il a les yeux grands ouverts, ils forment une couronne dorée le long de ses paupières lorsqu'ils sont baissés ainsi, éclipsant pratiquement le reste de son visage.

Puis, lorsqu'il les relève, la lueur de ses yeux devient plus éblouissante qu'une flamme.

Sans réfléchir, Gabriel se penche pour lui prendre sa tasse des mains et la poser un peu plus loin. Sacha lâche un petit son surpris mais il ne lui laisse pas le temps d'en faire plus, enlaçant sa taille de ses jambes pour le ramener de force contre lui, lui passer les bras autour du cou et l'embrasser sauvagement. Son petit ami se laisse faire quelques instants puis lui saisit le visage pour l'écarter doucement, le sourire aux lèvres.

— Qu'est-ce qui te prend ? demande-t-il sur un ton surpris.

— Ah… rien.

— Je sais que je rentre chez moi mais ce n'est pas si loin que ça, tu sais.

— Tu rentres maintenant ? s'étonne Gabriel.

— Il serait temps, tu ne crois pas ?

Ignorant son soupir de dépit, Sacha le tire par la taille pour le faire descendre du meuble et le suit à l'étage, bien décidé à mettre fin à la trêve. Gabriel profite qu'il soit sous la douche pour passer un rapide coup de fil à Armand ; la phase finale du plan est en marche.

 

— Je ne peux pas passer chez moi avant ? demande une énième fois Sacha sur le chemin de la boutique.

— Armand veut te voir, pourquoi tu me demandes ça à moi ? soupire Gabriel en enfonçant ses mains dans les poches de son jean.

— Parce que c'est toi qui insistes pour qu'on y aille d'abord alors que je voulais déposer mes affaires avant.

— C'est plus près que chez toi, c'est tout, grommelle-t-il. Tu veux que je les porte, tes affaires ?

— Tu veux que je t'assomme avec, plutôt ? propose Sacha en lui passant un bras autour du cou pour le serrer amicalement.

Gabriel se dégage en riant et le pousse de l'épaule avant d'accélérer le pas, impatient d'être arrivé. Garder le secret ces derniers jours ne lui a pas rendu la vie facile, surtout lorsqu'il s'agissait d'expliquer son absence et l'odeur de vieux grenier qui lui collait à la peau, mais désormais il n'aura plus rien à cacher.

Plus rien à cacher à Sacha, plus rien à cacher à Armand… presque plus rien.

Si près du but.

— J'ai trop dormi cette semaine, j'ai besoin de courir, soupire le jeune homme en le rattrapant.

— Tu devrais attendre d'être guéri.

— Je le suis !

— C'est pour ça que je t'ai entendu tousser, ce matin…

— Ça ne t'a pas empêché de vouloir faire du sport, pourtant, fait remarquer Sacha avec un petit rictus.

Gabriel ne lui répond que d'un grognement et passe devant lui pour ouvrir la porte du magasin, choisissant délibérément de faire bruyamment savoir leur présence.

— Hey, les accueille Vanessa en surgissant de l'arrière-boutique.

— Tu essayes de te faire embaucher ici ? la taquine Gabriel tandis qu'elle lui fait la bise.

— Je surveille l'avancée des travaux, nuance.

— Je suis content de te voir, dit Sacha en la serrant un instant contre lui.

Elle lui retourne l'étreinte, tirant la langue par-dessus son épaule à Gabriel et son air suspicieux, puis l'entraîne par la main à l'étage. Le couloir n'a pas changé d'un iota depuis la dernière fois que Sacha y a mis les pieds, et même la porte de l'ancien grenier a gardé son innocent air de vieil accès inutilisé.

Armand les attend à l'intérieur de son propre appartement, accroupi devant sa chaîne stéréo avec une pile de CDs, et le son assourdissant des haut-parleurs mis à fond les accueille lorsqu'ils entrent dans le salon.

— Oups, pardon, s'excuse leur hôte en éteignant brusquement la musique. Les réglages ne sont pas au point… Hey, Sach' !

Sans un regard pour ses autres invités, Armand lui passe un bras autour des épaules avant de se mettre à lui parler à toute vitesse dans une langue incompréhensible pour Gabriel, qui les regarde partir vers la chambre comme s'ils étaient seuls au monde.

— Les hommes… soupire Vanessa avec un grand sourire.

Gabriel lui lance un regard mauvais et décline sa proposition de café, son petit déjeuner encore bien présent dans son estomac.

— Une petite nana est passée hier, continue la jeune femme en se servant une tasse. Elle cherchait Sacha, et quand Armand lui a dit qu'il était chez toi, elle avait l'air contrariée.

— Une blonde avec des crayons dans les cheveux ?

— Je pense que ce sont des baguettes japonaises, le corrige-t-elle, amusée par son ton dédaigneux.

— Elle va s'en remettre, grogne Gabriel en regardant avec intérêt la pile de CDs d'Armand.

— Si tu le dis. Elle repasse cet après-midi, sur les conseils avisés d'Armand.

— Pu…

Il se mord la langue avant de finir cette phrase et ravale sa haine le temps de prendre une longue inspiration. Inutile de tuer le messager, ça ne changera pas le résultat de la nouvelle.

— Tu es sûr que tu ne veux pas un café ? glousse Vanessa en s'appuyant contre la bibliothèque adjacente.

— Avec un peu de cyanure, peut-être, marmonne-t-il en sélectionnant quelques albums pour les mettre de côté.

Elle le laisse continuer ses recherches quelques minutes, interrompues à un moment par le son d'un vieux violon, puis les deux compères ressortent enfin de leur cachette pour regarder avec un sourire embarrassé leurs deux amis qui ont l'air de s'ennuyer profondément.

— Pardon, s'excuse une fois de plus Armand, je ne vous fais pas patienter plus longtemps. Sacha, il faut qu'on te montre un truc.

Ce dernier se tourne vers lui en haussant les sourcils.

— Autre chose que le violon ?

— Encore mieux, tu vas voir.

Armand précède le petit groupe dans le couloir et d'une grosse clef attachée à son trousseau, ouvre la vieille porte de l'ancien grenier.

Plus aucun vieux meuble poussiéreux ne traîne dans la pièce, plus un seul fragment de la montagne de vieilleries qu'ils ont dû transporter à l'autre bout de la ville pour les stocker où les envoyer à la décharge. Le bois du parquet, d'un vieux brun buriné, luit d'une jolie couleur sous le soleil d'été que le vasistas – miraculeusement propre – diffuse dans le petit studio. Les murs ne sont encore que plâtre, mais un plâtre blanc, lisse, prêt à recevoir un bon coup de peinture. Le lambris qui recouvre la pente du toit, au-dessus de la mezzanine, a également retrouvé un éclat noble, usé mais authentique. Même les vieux piliers qui soutiennent celle-ci, rongés par l'âge, sont comme des œuvres d'art au milieu du vide sidéral.

— Qu'est-ce que c'est ? demande Sacha.

— Je m'en servais comme grenier, répond Armand, mais c'était une annexe de l'appartement de mon père lorsqu'il l'a construit.

— Une annexe ? Pour quoi faire ?

— Qu'est-ce que t'en dis ?

Sacha s'avance, tâtant du pied l'état du sol, passant la main sur le rebord éraflé de la mezzanine, et se tourne vers les autres avec un petit sourire.

— Je pourrais aider à la rénover, si tu veux ?

Gabriel doit se mordre la lèvre pour résister à la tentation de tout lui avouer et prend son mal en patience en sentant qu'Armand veut continuer à faire planer le mystère.

— C'est vrai, tu ferais ça ? Je pense qu'il y en a pour un petit mois de travail, peut-être un mois et demi. Mais tu aurais le temps ?

— Je n'ai pas encore prévu autre chose, enfin…

Gabriel sait ce qui le retient, son besoin de mettre un peu d'argent de côté, mais si Armand a bien fait ses devoirs, il saura quoi dire pour le persuader.

— Ce ne sera pas bénévole, hein ! Je pensais te payer mais quand je vois ta tête à chaque fois que je te donne une partie des recettes, j'ai trouvé mieux que de te faire la guerre.

— Ah ? dit Sacha avec un air mi-étonné mi-inquiet.

— Te loger, ce ne serait pas mal, qu'est-ce que tu en dis ?

— Chez toi ? Ah, mais euh…

Son regard va de lui à Vanessa tandis qu'il rougit imperceptiblement, faisant rater un battement au cœur de Gabriel qui se retient tant bien que mal de lui sauter au cou. L'aisance qui s'est installée entre lui et ces personnes qu'il connaît pourtant à peine le met dans la situation délicate de ne plus trop savoir comment se comporter avec son petit ami. Qu'Armand soit au courant ne signifie pas que sa potentielle future copine le soit aussi, ni que Sacha souhaite qu'elle le soit, quelles que soient les douteuses allusions qu'elle puisse faire sur sa jalousie. D'ailleurs, Sacha est-il au courant de tout ça, de ce qui se dit sur eux ?

L'après-midi de fête risque de tourner en grande discussion psychologique, songe Gabriel en grinçant des dents.

— Non, chez toi , bien sûr, répond Armand après avoir laissé passer le silence dramatique de rigueur.

— Tu veux me loger chez moi ? répète Sacha sur un ton complètement perdu.

— Je veux que tu loges ici, chez toi. Que tu retapes ton studio en guise de loyer. Ça te paraît comment, comme marché ?

Le silence est soudain lourd, malgré l'assurance évidente qu'affiche Armand, et le fait que Sacha le regarde fixement sans afficher la moindre expression ne fait rien pour arranger le malaise. Peut-être que faire ça sans le consulter n'était pas l'idée du siècle…

— Écoute, s'emporte soudain Armand avec un visible manque de patience, c'est la chance de cet endroit de ressembler un jour à quelque chose, tu sais très bien que je n'aurais jamais le temps de m'en occuper. Et franchement, me cacher que tu vivais dans un immeuble aussi pourri ! J'aurais pu le faire il y a des mois, plutôt qu'attendre que tu attrapes la crève et que Gabriel me supplie de venir te voir !

— Qu'est-ce que tu voulais que je te dise ? souffle Sacha avec une expression sombre.

Si Armand le connaissait un peu mieux, il aurait sans doute réfléchi à deux fois avant de toucher la corde de sa fierté, mais plutôt que de le laisser se défendre, le jeune homme s'avance pour le saisir fermement par l'épaule.

— On est ami, non ? C'est le genre de trucs qu'on est censé se dire, et je suis le genre de personne à qui tu devrais demander un coup de main. Je le prends pour une offense personnelle, et je te jure qu'accepter ce studio est le seul moyen de te faire pardonner.

L'audace avec laquelle il s'exprime sidère Gabriel, mais ce qui le surprend encore plus, c'est de voir soudain Sacha s'avancer et le serrer contre lui.

— Tu es fou de faire tout ça, tu sais que je ne peux pas tout accepter…

— Mais tu vas accepter ça, n'est-ce pas ?

— Si on est ami, je ne devrais pas te devoir tout ça, rétorque-t-il avec les yeux brillants.

— Tu ne me dois rien, c'est Gabriel qui a tout fait. Il est venu tous les jours vider l'appart, le nettoyer, et s'il ne m'avait pas appelé lundi dernier, je n'aurais sans doute jamais mis les pieds chez toi pour me rendre compte du désastre.

Sacha se tourne alors vers lui en fronçant les sourcils, réalisant probablement qu'il lui a menti depuis une semaine, et un bref instant, Gabriel craint de le voir éclater d'une colère noire. Au lieu de ça, son ami s'avance et sans préavis, le soulève du sol pour l'écraser entre ses bras, le visage pressé dans son cou.

— Tu ne devrais pas faire tout ça, chuchote-t-il contre sa peau.

— On dirait moi.

— Non, je ne suis pas toi. Tu es quelqu'un de fantastique, et je t'aime, et je ne sais pas comment faire pour te remercier comme il faut.

Gabriel repousse subitement ses épaules de ses paumes, réclamant qu'on le repose, et le regarde de ses grands yeux exorbités une fois fait.

Tu quoi ?

Sa voix meurt dans sa gorge, soudain pris d'asphyxie, et il recule d'un pas en secouant doucement la tête. Il y a quelque chose qui ne va pas dans tout ça, quelque chose qui ne colle pas, et s'il n'avait pas autant l'impression que son cerveau allait exploser pour cause de surcharge, il pourrait très sûrement mettre le doigt dessus.

— Gabriel ? appelle Sacha avec inquiétude.

Il s'écarte de lui pour se diriger vers la fenêtre, espérant y trouver assez d'air frais pour lui éclaircir les pensées, mais une main le retient et le fait pivoter de force.

— Qu'est-ce qui t'arrive ?

Son incapacité à parler n'est toujours pas passée et il se contente de le regarder avec une sorte de terreur muette, impossible à expliquer. Sacha lui saisit alors la taille d'une main, le visage de l'autre, et le colle contre lui en soupirant.

— Parle-moi, Gabriel, je ne peux pas comprendre sinon.

Au détour d'une inspiration, les mots « Tu quoi ? » parviennent enfin à sortir de sa cage thoracique et il se sent trembler en les prononçant. Il a de toute évidence mal entendu, et tout ce cirque ne va que les blesser tous les deux lorsqu'il sera enfin élucidé. Cependant, il est incapable de faire marche arrière maintenant, toujours soufflé par ces trois mots qui résonnent entre les parois de son crâne.

— Je quoi ? J'ai dit quelque chose ?

Un faible « oui » s'échappe d'entre ses lèvres.

— Hum, qu'est-ce que…

Puis il s'écarte un peu, le force à lever la tête de son pouce, et le regarde avec une expression contrariée qui provoque à Gabriel une des plus terribles envies de suicide de ces derniers temps.

— Ne me dis pas que c'est parce que je t'ai dit que je t'aime ?

Ah, au moins, il a bien entendu ; même si Sacha retire ses mots, il les aura tout de même entendus.

— C'est la surprise qui te fait cet effet ? Parce que je pensais avoir été plutôt clair sur le fait que je t'aime, alors si tu en doutes encore, j'ai du souci à me faire sur mon comportement.

— Tu m'aimes ? répète-t-il d'une voix ridiculement aigüe.

— Devine, soupire Sacha en posant leur front l'un contre l'autre. J'adore cet endroit, j'adore que tu aies pensé à me faire déménager, j'adore que tu t'occupes de moi alors que je suis trop borné pour te le demander et j'adore tes surprises du matin, mais toi, je t'aime.

Sa prochaine inspiration est si violente qu'elle résonne presque comme un sanglot dans cette pièce trop vide, dont Armand a fermé la porte en sortant à un moment qui lui est inconnu, et il se force à respirer normalement pour ne pas aggraver son cas. Quelle pathétique, pathétique réaction…

— Je ne vais pas attendre une éternité que tu me le dises, plaisante Sacha en effleurant ses lèvres du doigt, ses grands yeux verts remplis d'une lumière qui lui brûle l'intérieur du crâne.

— … je t'aime.

— Bien, répond-il en l'embrassant finalement, effaçant d'un baiser toute cette mise en scène pour revenir à cet instant où il l'a pris dans ses bras pour le remercier et lui dire qu'il l'aimait.

L'instant où Gabriel aurait dû se taire et l'embrasser, comme il le fait maintenant.

Ce n'est pas bien, c'est foutrement parfait , songe-t-il une dernière fois en s'abandonnant dans ses bras. Comme une promesse de sang, comme un signe gravé dans sa chair, ce baiser lui assure tout ce qu'il a toujours voulu, cette vie paisible dans un petit coin de grenier avec un être magique, capable de le noyer là où tous les océans du monde n'ont jamais pu.

Les jours de solitude viennent de prendre fin.

 

[1] S'il te plaît

[2] Emilie Simon, Rainbow (2009)

[3] Content de te voir

 

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